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Récits apocalyptiques et finitude : la fin de l’homme comme la fin de soi

Cet article interroge la vision sous-jacente de la mort et de la finitude présente dans les récits apocalyptiques au cinéma et en littérature. Il la met en confrontation, en perspective finale, avec la conception propre des transhumanistes de l’anéantissement.

Publié le 1 juillet 2017, par | Suivez-nous sur les réseaux sociaux :

Les récits apocalyptiques fleurissent dans la science-fiction contemporaine autant dans le cinéma que dans la littérature. Auparavant ces récits avaient une dimension religieuse et eschatologique. Par la destruction apparaissait la possibilité du salut et de la rédemption. C’est l’humanité qui expiait ses fautes à travers la sanction divine. Mais depuis la Grande Guerre, accentuée encore par la Seconde Guerre Mondiale et la bombe atomique, est apparue une forme nouvelle d’apocalypse, celle de l’anéantissement de notre monde sans empreinte divine ni salut. C’est l’expression de Gunther Anders repris par J.P. Engélibert « d’apocalypse sans royaume ». Il n’y a plus l’idée d’une continuité par le salut rédempteur mais au contraire d’une rupture sans possibilité de renouveau ou de pardon, c’est la fin définitive de l’humanité qui se dessine à travers ces récits. On peut en faire différentes lectures mais ce qui transparaît c’est l’angoisse d’une fin abrupte de l’humanité, sans qu’elle puisse se perpétuer, angoisse qu’on peut rapprocher elle-même, au niveau individuel, de la peur de la mort qui produit une cassure dans la continuité de l’être. Autant au niveau de l’être collectif que de l’être individuel, il y a une anxiété de la finitude.

Les récits apocalyptiques se déclinent en différents types en fonction de la nature de la catastrophe, elle peut être écologique, nucléaire, technologique, liée à une épidémie, à une guerre ou encore à une famine. Il existe de nombreuses manières de se figurer la fin de l’humanité, de nombreux récits et narrations, pour se projeter dans cet imaginaire d’effondrement et de destruction. Mais ce qui les lie, c’est ce goût pour la ruine et un malin plaisir à voir se déliter les constructions humaines, les voir s’effondrer et disparaître. Il y a une attraction romantique à voir la puissance humaine réduite à néant, à n’être plus que l’ombre de ce qu’elle a été, dans un monde revenu à la sauvagerie et à la nature. L’auteur de science-fiction Kurt Vonnegut disait que chaque écrivain devrait détruire un monde au moins une fois dans sa carrière.

Dans une société qui élimine de plus en plus les croyances eschatologiques, qui ne croit plus en une finalité historique transcendante, ces récits se multiplient. Ils dénotent une certaine forme de malaise vis-à-vis de l’avenir. Il y a toujours dans nombreuses de ces productions, un espoir qui naît par delà le cataclysme, les derniers survivants sont les symboles d’un renouveau et de la construction d’un avenir meilleur rappelant la catharsis religieuse. C’est le cas pour des livres comme Malevil et le Ravage de Barjavel ou des films comme Le Monde, la chair et le diable et The Postman de Kevin Costner. Mais il y en a aussi qui n’offre plus d’échappatoires, plus de portes de sortie, qui sont des apocalypses sans lendemain, sans reconstruction possible. Dans un livre comme celui de La Route de Cormac McCarthy, il y a cette idée d’une rupture dans un monde qui se termine, où il n’y a plus d’espoir de renouveau. Il raconte le cheminement d’un père et de son fils sur une route brûlée jusqu’à la mer qui marque la fin de leur périple comme le signe de la défaite de leur quête et de celle des hommes. On peut citer aussi Des anges mineurs d’Antoine Volodine, véritable élégie de la fin des temps et l’anéantissement tragique de l’humanité dans la Planète des singes de Pierre Boulle. Dans le cinéma on peut évoquer l’inexorable apocalypse nucléaire du Dernier Rivage et plus récemment le très psychologique Melancholia de Lars Von trier. Dans ceux-ci il n’y a plus de possibilité de salut ou de rachat, la finalité du monde est entre les mains de l’homme, son avenir est celui qu’il se construit, d’où sa chute qui finit par advenir.

Mais la fin du monde est le pendant collectif de la mort individuelle. Pour un homme qui meurt, c’est toute l’humanité qui meurt avec lui, tout ce qu’il a vu, connu, vécu, s’en va avec lui. Dans sa perspective existentielle, avec la mort, le monde lui échappe, son être est le seul médium qui lui fait exister le monde, sans lui il n’y a plus de possibilité de le faire subsister.

D’où la corrélation qu’on peut faire entre les récits de fin du monde et la réflexion sur la mort. Un récit sur la fin du monde peut être lu comme une métaphore de la mort elle-même, la fin de la vie étant comprise, au niveau individuel, comme une petite fin du monde. Autant dans les récits apocalyptiques que dans les projections sur la mort, la perte des croyances religieuses annihile la possibilité d’un après, que ce soit la continuité de l’humanité où la possibilité d’une vie post-mortem. D’où peut être à travers ces histoires l’idée de raconter l’angoisse de sa propre extinction en la transposant à l’univers entier, à tout ce qui est autour de soi, parce que l’idée même que cela va continuer après nous, sans nous, est insupportable. C’est peut-être le sens de cet aphorisme du philosophe Cioran tiré de l’ouvrage de l’Inconvénient d’être né : « Après moi le déluge » est la devise inavouée de tout un chacun, si nous admettons que d’autres nous survivent, c’est avec l’espoir qu’ils en seront punis. »

L’idée de la disparition définitive de notre être est difficile à surmonter, on ne croit jamais vraiment à la fin de la narration de notre vie, et quand elle s’arrête, au regard de notre perspective, ce n’est pas seulement elle qui s’arrête mais tout ce qui l’accompagne. Ce qui crée une rupture entre notre propre fin et la continuité du monde. La vie se perpétue alors que pour nous c’est la fin de tout. Alors, sans l’aide de la religion qui n’est plus là pour proposer son espoir d’arrière monde, il y a aussi cette possibilité dernière de faire s’effondrer le monde avec soi comme dans les récits apocalyptiques. Quand les signes de notre finitude commencent à se faire sentir, la perte des cheveux, les rides, la forme physique déclinante, il y a un besoin de mettre des mots sur l’extinction progressive de soi. Cette perte peut être mise en récit dans celui de la destruction du monde comme une extension de celle de soi.

C’est un signe d’impuissance et de défaite face à la mort. Mais pourtant dans notre société où on ne la supporte plus, où il n’y a plus rien pour la compenser, émergent d’autres propositions. C’est le cas de celles des transhumanistes. En cherchant par le design corporel à lutter contre la vieillesse et la mortalité, ils ouvrent une autre perspective sur le problème. Il ne s’agit plus de dire que le combat contre elle est insurmontable mais au contraire de montrer qu’on a les moyens scientifiques de le faire. Le transhumanisme, qu’il triomphe ou non véritablement de la mort, propose une nouvelle alternative à l’angoisse existentielle, une solution au cœur de la vie elle-même en s’emparant du problème de manière pragmatique et exploratoire. Alors pour autant cela ne fait pas disparaître la peur de la mort mais cela l’atténue. Nous avons toujours une volonté de perpétuer notre être, qu’il n’y ait pas de continuité possible crée un malaise infini. Le transhumanisme produit une forme de réconfort en montrant qu’à l’avenir la lutte contre elle est une possibilité envisageable matériellement, il montre qu’on peut prolonger encore un peu plus notre existence. Il crée une nouvelle eschatologie, qui elle-même n’est plus passive mais active, il donne les moyens de faire advenir cette continuité, par une volonté entreprenante et dynamique.

 

Laurens Vaddeli

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