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Gattaca, 20 ans après

Vingt ans et plusieurs avancées technologiques et scientifiques plus tard, que nous dit Gattaca en 2017 ?

Publié le 20 janvier 2017, par | Suivez-nous sur les réseaux sociaux :

S’il est un film qui représente les questions éthiques contemporaines relatives au génie génétique, c’est sans doute Gattaca (Bienvenue à Gattaca en français) d’Andrew Niccol. Sorti en 1997, un an après la naissance de la brebis clonée Dolly, il réapparaît encore régulièrement dans les débats pour sa mise en scène, comme souvent en science-fiction, d’une société techniquement avancée, mais dystopique et inégalitaire. Vingt ans et plusieurs avancées technologiques et scientifiques plus tard, que nous dit Gattaca en 2017 ?

Dans un “avenir pas si lointain”, l’analyse du génome est devenue monnaie courante et le destin social des individus est fortement contraint par leur ADN. Le génie génétique (ou du moins le choix d’embryons) permet de ne laisser naître que les enfants les plus susceptibles de vivre longtemps, en bonne santé, et à même de fournir des performances physiques et intellectuelles supérieures (à qui ? à quoi ? on y viendra). Les probabilités de développer telle maladie, ou de mourir à tel âge, servent de support à une hiérarchisation des individus très encadrée et rigide – y contrevenir expose à une violence policière banalisée.

Malgré tout, il existe des “in-valides” qui sont généralement nés “naturellement” (“enfants de Dieu” dans la terminologie du film), sans recours aux manipulations in vitro, ou ont subi un accident de développement. Ils forment une classe sociale vouée aux basses tâches (agents de nettoyage dans le film).

Une question logique (qui n’est pourtant pas exprimée) peut surgir alors dans l’esprit du spectateur : s’il est possible d’avoir recours à l’ingénierie génétique, pourquoi certains parents ne le font-ils pas ? Dans le film, le héros Vincent est ainsi né “naturellement” de parents apparemment jeunes et sans expérience, au début plutôt réfractaires au procédé : il s’avère qu’il possède une mutation le prédisposant à une maladie cardiaque grave avant 30 ans ; ils choisiront, pour leur second fils, la sélection génétique. On croit comprendre que ce choix n’est pas indolore financièrement.

L’intrigue se situe donc à un moment où la sélection est possible mais demeure relativement rare, pour des raisons non explicitées. Une classe de jeunes gens d’élite a donc accès à des possibilités professionnelles interdites aux “in-valides”. Dans le film, il s’agit d’un centre de formation de spationautes.

Cet espace surprotégé et fermé sur lui-même, où les contrôles biométriques sont quotidiens, est peuplé de carriéristes prêts à tuer pour arriver à leurs fins : un meurtre est ainsi perpétré par un cadre haut placé pour écarter un supérieur encombrant. Ces golden boys peuvent toutefois s’amuser et même tomber amoureux, même si les “mauvais ADN” ne se font aucune illusion sur leurs chances de séduire des “ADN parfaits”. Il y a dans Gattaca une transparence et une sousveillance qui évoquent quelques unes des évolutions de notre société depuis l’avènement d’internet : la jeune femme qui va faire analyser la salive d’un partenaire potentiel rappelle les recherches Google des amants de la génération Tinder.

 

Sommes-nous entrés dans Gattaca ?

Technologiquement, le monde de 2017 n’est pas très éloigné du futur dépeint par le film. Sur le sujet principal, c’est même troublant : le coût du séquençage de l’ADN l’a rendu abordable pour presque tous, les contrôles biométriques sont courants, et les scientifiques savent aujourd’hui décrire assez précisément les grands traits individuels qui peuvent émerger d’un code génétique humain, grâce notamment aux bases de données qui s’enrichissent chaque jour. Pour autant, si le Human Genome Project et les “ciseaux moléculaires” CRISPR-Cas9 sont apparus depuis 1997, ces vingt dernières années ont aussi été celles de la relativisation du tout-ADN, avec un intérêt croissant pour l’épigénétique. Concernant le cerveau notamment, les “prédictions” de Gattaca nous apparaissent aujourd’hui farfelues : soit parce qu’elles sont impossibles dans une marge d’erreur intéressante, soit parce que la plupart des gènes sont à double tranchant, les hauts potentiels positifs pouvant aussi être liés à des hauts potentiels négatifs. On s’achemine toutefois vers une société où la plupart des “pathologies” génétiques connues seront écartées dès avant la naissance : la disparition annoncée de la trisomie 21 en est l’exemple le plus frappant.

Sur les autres sujets d’anticipation, on note quelques décalages intéressants : les ordinateurs sont à la traîne par rapport à aujourd’hui, les voyages interplanétaires bien plus développés en revanche (quoique non robotisés), tandis que les voitures, bien qu’électriques, sont volontairement rétro. C’est là que Gattaca laisse entrevoir une piste d’interprétation : l’esthétique rétrofuturiste pour l’époque renvoie à la science-fiction et donc à la société des années 50-60, très conformiste, rêvant d’expéditions sur Titan, de travail en costume dans des espaces aseptisés, sans s’extraire des codes sociaux dominants (hommes surreprésentés, mépris de classe, soumission à l’autorité). Codes qui perdurent encore aujourd’hui, et c’est en cela que Gattaca continue à nous parler.

Il existe toujours des écoles d’élite menant aux carrières prestigieuses, fréquentées par des individus en majorité nés au sein de familles exerçant un contrôle évident sur la transmission de leur patrimoine génétique et financier (sélection des partenaires). Les marqueurs de “réputation” (LinkedIn, profils Facebook, BlaBlaCar, Uber…) se diffusent et accompagnent de plus en plus de monde, remplaçant les anciennes recommandations. En 1997 comme en 2017 ou en 1717, on se méfie de celui ou de celle qui est étranger dans le sens où il ou elle n’a pas livré assez d’informations pour être “prévisible” par la société, l’employeur ou le conjoint. Cette douloureuse dépendance, qui condamne les imparfaits à tricher s’ils veulent forcer certaines portes – c’est l’un des thèmes du film – est inhérente à notre vie en société, même si plusieurs dispositions légales, notamment en France, protègent l’individu et lui permettent de se réinventer. Dans Gattaca, la discrimination en fonction des gènes (appelée génoïsme) est interdite par la loi, mais le problème est que, comme le précise Vincent, “personne ne prend les lois au sérieux”.

Il existe dans le film une zone d’ombre, ou un oubli : une société qui maîtrise l’ADN à ce point ne peut-elle pas aussi permettre à ses membres de se réinventer, justement, en modifiant leur génome au cours de leur existence ? Tout laisse aujourd’hui à penser que cette possibilité existe déjà. Les parents ne seraient ainsi donc pas les seuls concepteurs, au sens biologique, d’un être humain. De la même manière, un enfant qui naît aujourd’hui peut espérer bénéficier, dans 40 ou 50 ans, des progrès de la médecine : la plupart des myopes opérés aujourd’hui sont nés à une époque où la technique n’était pas du tout au point. Cette composante d’espoir et de progrès anticipé n’est pas du tout présente dans le film, alors qu’elle irrigue notre inconscient (par exemple, Sergey Brin s’est “auto-pénalisé” en révélant sa prédisposition à développer Parkinson).

Il y a également un aspect intéressant chez les personnages “génétiquement parfaits” du film : ils sont relativement angoissés (peur de l’eau pour l’un, des hauteurs pour l’autre) et se révèlent dans plusieurs situations moins capables que le héros “à risque”, qui devrait être logiquement paralysé par la peur de mourir. Cette imprévisibilité sert surtout à pointer du doigt le caractère injuste du système, qui n’est même pas rationnel.

Gattaca nous montre en tout cas qu’une société qui évolue techniquement sans évoluer mentalement produit des monstres ; et il ne s’agit même pas uniquement de législation. Heureusement, et même si parfois cela se fait dans la douleur – pensons au massacre de la Première Guerre Mondiale – les deux évolutions ont toujours été parallèles. L’atmosphère délétère de Gattaca tient donc bien plus à l’organisation sociale qu’elle reflète qu’aux technologies qu’elle utilise.

Adhérer ? Parisien, né l'année où Madonna sortait son premier disque. A adhéré à l'AFT en 2013.


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