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Propositions technoprogressistes

Depuis 2011, l’Association Française Transhumaniste a commencé un travail qui a pour objectif la création d’un programme de revendications …

Publié le 25 juin 2013, par

Depuis 2011, l’Association Française Transhumaniste a commencé un travail qui a pour objectif la création d’un programme de revendications. Celui-ci devrait s’adresser à l’ensemble de la société en général et au monde politique en particulier.

A ce stade, il est encore peu développé et s’articule autour de quatre domaines seulement qui nous paraissent primordiaux. Du plus global au plus spécifique : Les libertés fondamentales, la question sociale, l’Éducation et la Recherche.

 

1. Libertés :

  • Liberté de disposer de son corps

L’une des revendications phares du Transhumanisme mondial, depuis par exemple Donna Haraway et son Cyborg Manifesto (1991), c’est celle de la liberté la plus étendue possible quant à l’usage, la transformation voire l’augmentation de son propre corps. Il n’est pas anodin que la perspective du cyber-organisme ait été utilisée par la philosophe américaine comme moyen de promotion de la libération de la femme. L’émancipation féminine demeure sans doute encore inachevée et une liberté radicale de disposer de son corps peut être un moyen puissant de faire avancer cette cause.

Mais sans aller immédiatement jusqu’au Cyborg, le Transhumanisme estime que la société et l’État devrait intervenir le moins possible face à la responsabilité du choix des individus, mais aussi celle des parents ou futur parents, quant à l’usage du corps.

Concernant la prédétermination ou la modification de caractéristiques génétiques par exemple, tant que cela ne produit pas de désordres sociaux manifestes, nous ne voyons pas comment la collectivité peut légitimer une interdiction a priori. Les arguments – comme ceux tirés des réactions du philosophe allemand Jürgen Habermas[1] – qui justifient cette interdiction au motif de la privation d’une indétermination essentielle de l’individu nécessaire à la construction de sa personnalité et à sa liberté, ces arguments donc, nous paraissent purement spéculatifs. Ils ne sont fondés – et pour cause – sur aucune constatation, et relèvent plus sûrement d’une vieille crainte inspirée par des sentiments au fond religieux : il ne faut pas « jouer à dieu ». Dans les faits, les déterminations sociales, qui elles existent depuis toujours, nous paraissent bien plus pesantes que d’éventuelles déterminations génétiques. Or, celles-là, malheureusement, la société s’en accommode tous les jours.

 

Mais soyons plus précis. Nous mettrons maintenant en avant deux exemples concrets et tout à fait actuels de pratiques qui sont aujourd’hui interdites par la loi française et dont nous estimons qu’elles devraient le plus vite possible être rendues à la libre appréciation de chacun. Nous citerons le cas de la Gestation Pour Autrui et le l’utilisation des substances psychoactives.

  • GPA

La Gestation Pour Autrui (ou GPA) ne relève pas à proprement parler d’une augmentation humaine. On pourrait donc se demander ce qu’elle vient faire dans un programme de revendications transhumanistes. Il nous paraît pourtant qu’elle participe complètement de cette même logique qui peut nous permettre de nous rendre le plus indépendant possible, si ce n’est le plus maître possible de nos corps. Dans le cadre d’une relation entre adultes responsables et consentants, la mise à disposition volontaire et gratuite de la fonction de reproduction n’a pas pour conséquence inéluctable, loin de là, des difficultés dans le développement de l’enfant à naître. Au contraire, dans le cadre d’une société qui aurait accepté et bien intégré cette possibilité de procréation, la GPA ne devrait pas poser davantage de problème que l’adoption.

  • Substances psychoactives

L’Association Française Transhumaniste s’inscrit également dans le mouvement plus général de tous ceux qui demandent une libéralisation et une dépénalisation de l’usage, à titre personnel, des substances psychoactives. Mais, pour ce qui nous concerne, il ne s’agit pas tellement de ce qui est considéré comme « drogue » que de toute les productions de la pharmacopée, scientifique ou traditionnelle, qui peuvent permettre d’obtenir des états améliorés d’éveil, de concentration, de mémorisation, d’imagination, etc. Tout en reconnaissant les évidents dangers liés au risque d’accoutumance ou aux effets délétères de certaines substances qui demeurent à proscrire, le Transhumanisme milite pour une plus grande liberté et un plus important respect de la responsabilité des usagers.

 

2. Société :

Dans la nébuleuse transhumaniste internationale, l’Association Française Transhumaniste : Technoprog ! a ceci de singulier qu’elle est la seule à notre connaissance à se réclamer ouvertement d’un Techno-Progressisme, c’est-à-dire non seulement d’une volonté d’encourager le progrès technologique, mais surtout de mettre celui-ci au service d’un progressisme, au sens d’un progrès humain collectif.

  • TechnoProgressisme

En effet, à quoi ressemblerait une société dans laquelle l’augmentation biologique ou cybernétique ne serait réservée qu’à une minorité de riches nantis. Les craintes de développement d’une Humanité à deux ou plusieurs vitesses, dans laquelle l’égalité de droit entre individus serait remise en question, sont justifiées. C’est pourquoi notre association clame que, face au modèle souvent présenté d’un Transhumanisme néo- voire ultralibéral qui ne pourrait profiter qu’aux classes dominantes, « un autre Transhumanisme est possible », soucieux celui-là de donner accès au plus grand nombre, si ce n’est à tous, aux technologies de l’augmentation.

  • garantir à tous l’accès au choix de l’augmentation

Afin de garantir cet accès généralisé, il nous paraît essentiel que soit mis en œuvre des politiques fortes de redistribution, dont l’une des pierres angulaires devrait être la mise en place d’un Revenu Universel de bon niveau.

Ce souci d’égalité formelle est le pendant nécessaire à nos exigences de liberté individuelle car nous savons qu’il n’y a pas de liberté réelle sans que soient garantis à tous les moyens minimum de vivre cette liberté.

  • attention portée aux déséquilibres éventuels provoqués par les premières augmentations

Notre approche technoprogressiste ne se limite pas à la préoccupation d’une plus grande égalité. Il implique également une attention aux grands équilibres sociaux. Il est évident qu’une évolution de type transhumaniste de nos sociétés se traduirait – en fait elle se traduit déjà ! – par des tensions, des incompréhensions, des crispations, peut-être par des oppositions assez fortes pour produire des troubles important. Il serait irresponsable de promouvoir un Transhumanisme sourd aux grincements, voire aux cris de la société. Au contraire, l’Association Française Transhumaniste : Technoprog ! considère qu’il ne peut y avoir de Transhumanisme que issu du plus large débat. Ses membres recherchent sans cesse ce débat, éventuellement le promeuvent et l’organisent. L’AFT propose que les questions du Transhumanisme fasse l’objet d’échanges démultipliés à tous les niveaux de la société, que le plus possible d’information soit mise à la disposition du plus grand nombre de la manière la plus dépassionnée afin que chacun puisse se faire une opinion en toute connaissance de cause.

  • Importance de l’internet

Dans nos sociétés modernes (ou post-moderne ?), le réseau mondial internet occupe maintenant une place incontournable. Les révolutions arabes, par exemple, ont montré de façon frappante à ceux qui en doutaient encore à quel point il pouvait se révéler un facteur déterminant de la vie démocratique.

  • Internet universel

C’est la raison pour laquelle l’AFT rejoint tous ceux qui exigent l’universalité de l’accès à l’internet. Cet accès doit être garanti de la même manière que celui à n’importe quel service public de première nécessité. Dans l’absolu, il doit être garanti par la Constitution.

  • Neutralité du Net

Des projets comme l’européen ACTA ou l’américain SOPA, de même que la loi dite « hadopi » en France montrent que les États voient d’un mauvais œil l’indépendance et la neutralité du Net. Au prétexte d’une lutte contre le terrorisme ou la contrefaçon, ils cherchent à imposer un contrôle qui, de fait, tend à restreindre à la fois la liberté des internautes et la neutralité du Net (voir le programme PRISM de la NSA américaine). Ces restrictions sont inadmissibles. L’AFT exige la recherche de la plus grande neutralité et de la plus grande liberté d’expression possible sur l’internet.

 

3. Éducation:

L’AFT Technoprog! ne déroge pas en considérant que le premier levier pouvant faciliter une évolution de type transhumaniste réussie est l’Éducation. Mais nous insistons pour mettre en avant deux constats.

D’une part, avec toute la communauté scientifique, nous alertons sur la dangereuse pente sur laquelle nous engage la baisse continue des effectifs d’étudiants dans les filières scientifiques. Une telle tendance hypothèque l’avenir de toute la société. Mais les conséquences ne seraient pas seulement qu’économiques.

En effet, d’autre part, notre époque pose aux citoyens et aux pouvoirs publics le redoutable défi de la convergence et de l’accélération technologique. La complexité grandissante de notre environnement technique qui découle de ces deux évolutions – convergence et accélération – fait que le monde peut être de plus en plus difficile à comprendre. Pour le citoyen lambda, les réactions communes et bien compréhensibles découlant de cette incompréhension sont déjà l’inquiétude, parfois la peur et enfin éventuellement un rejet irrationnel de la technologie. Si à cette tendance se rajoute le sentiment, parfois tout à fait justifié, que les autorités politiques, les intérêts économiques, les médias voire les scientifiques eux-mêmes cherchent à le manipuler, il ne faut pas s’étonner que le simple rejet se transforme en activisme néo-luddite, c’est-à-dire en une tentative de faire reculer l’importance de la technologie[2].

Pour tout cet ensemble de raisons, l’AFT préconise :

  • Accent sur la formation scientifique

Qu’un accent très important soit porté sur les formations scientifiques. Celles-ci doivent être nettement encouragées, revalorisées, mises à l’honneur afin que leurs filières attirent de nombreux jeunes gens. Dans des sociétés où le travail manuel est peut-être amené à être de plus en plus pris en charge par des systèmes automatiques et où l’excellence des économies se joue sur la performance dans les domaines de la connaissance, les formations scientifiques devraient constituer l’un des principaux piliers de la construction de notre avenir.

  • Formation tout le long de la vie

Mais la formation scientifique scolaire ou universitaire ne nous paraît pas suffisante pour assurer au mieux l’épanouissement des personnes dans un monde transhumaniste en gestation. Il nous paraît nécessaire de se préoccuper d’une formation et d’une invitation à la réflexion tout le long de la vie.

En amont, il n’est plus suffisant de se soucier d’enseigner un monde passé, à travers l’histoire, la littérature ou l’histoire de la philosophie, ni même un monde présent à travers les sciences, la géographie, les langues, etc. Nous pensons qu’il est devenu urgent d’apprendre aux jeunes et futures générations à se projeter suffisamment en avant pour anticiper au mieux le monde dans lequel elles grandiront. Par exemple, est-il pertinent de se projeter dans l’existence avec la perspective d’une durée de vie de 80 ans si celle-ci doit finalement être bien plus longue ? En d’autre terme, nous proposons que le questionnement transhumaniste soit formellement proposé de bonne heure, au moins dés le collège.

  • OLPC

Afin de faciliter ces découvertes et ces interrogations précoces, de la même manière que nous reprenons le principe d’un accès universel à l’internet, nous considérons que chacun doit pouvoir bénéficier de l’outil informatique, non seulement en France et dans les pays industrialisés mais encore là où la richesse des États ne permet pas de subvenir à ce besoin. C’est la raison pour laquelle nous soutenons les initiatives du type « One Laptop Per Child » qui vise à distribuer gratuitement dans le monde entier des interfaces numériques simplifiées et adaptées aux enfants.

  • De la même façon, il nous paraît nécessaire d’ouvrir la formation tout au long de la vie, y compris celle des seniors, à la réflexion transhumaniste. Les générations les plus avancées en âge vont et ont déjà commencé à se trouver confrontées à de terribles contradictions. Elles ont grandi dans un monde qui, s’il a subi de formidables transformations tout au long du XXes, pourrait se voir encore davantage métamorphosé par la perspective transhumaniste. Non seulement elles devront subir l’angoisse liée à la perte de leurs repères, mais, dans une société où progressent continuellement la robotique, la bionique, le génie génétique, les nanotechnologies, les interfaces homme – machine, etc.,  elles risquent de vivre à leur tour le syndrome du monde perdu. Elles pourraient se retrouver d’autant plus désemparées si apparaissaient des thérapies efficaces s’attaquant à la – entre guillemets –  « maladie » du vieillissement mais que leur âge trop avancé leur interdisait d’en profiter pleinement.

C’est pour prévenir les conséquences de ce genre de choc possibles dans l’avenir qu’il nous paraît également très important que la pensée transhumaniste soit présentée et discutée dans toutes les tranches d’âge. Mais, puisque nous parlons de formation, il s’agit aussi de préparer les seniors à pouvoir choisir de poursuivre une activité – professionnelle ou non – bien au-delà des limites actuelles.

 

  • « Améliorations morales »

Enfin nous préciserons que quand nous parlons d’augmentation de « l’humanité », nous ne concevons pas seulement d’améliorer nos capacités physiques, sensorimotrices ou cognitives. Nous imaginons améliorer tout autant notre « humanité » au sens tout à fait moral du terme, c’est-à-dire augmenter notamment notre faculté à la tolérance, à la compassion, à l’amour pourquoi pas ? Ce Transhumanisme dont nous parlons, ce n’est donc peut-être rien d’autre qu’un trans-Humanisme c’est-à-dire la continuation du vieux projet des premiers humanistes, Erasme et même avant lui Pico della Mirandola : qui disait de l’Homme, « c’est son propre jugement qui permettra de définir la nature »[3]. Simplement à l’emploi quasi exclusif de l’Éducation (certains ont aussi essayé la propagande – ou la publicité), il s’agira progressivement d’ajouter les techniques de l’amélioration humaine.

 

4. Recherche :

Le dernier domaine dans lequel l’Association Française Transhumaniste : Technoprog ! a commencé à avancer quelques propositions est celui de la Recherche scientifique. D’une part, il nous paraît évident qu’il faut davantage de moyen pour l’Éducation et la Recherche mais nous voulons insister sur quelques exemples précis.

  • Les perspectives que laissent entrevoir des travaux comme ceux du SENS de Aubrey de Grey, comme celles entrouvertes en France par Miroslav Radman à l’hôpital Necker de Paris[4] ou par Jean-Marc Lemaître à Montpellier (Inserm-CNRS)[5],  sur le vieillissement cellulaire donnent à penser qu’une augmentation dans un premier temps importante, puis au-delà peut-être considérable de la durée de vie en bonne santé est envisageable. Nous devons dés aujourd’hui en discuter les possibles conséquences éthiques, mais ne devons-nous pas en même temps, et sans attendre, encourager puissamment ces recherches, de façon à ce que, si les réponses de la société étaient en définitive positives, nous soyons en mesure d’en faire profiter le plus tôt possible le plus grand nombre. Plus nous tardons, et plus pour un grand nombre d’entre nous il risque d’être trop tard …
  • Mis à part le facteur financier, un autre facteur dramatique de blocage, en France, demeure celui de l’interdiction pure et simple de certaines recherches. Nous pensons au cas particulier de l’étude et de la manipulation des cellules souches embryonnaires. L’AFT s’est investi à sa modeste mesure dans le débat précédent la dernière révision des lois de bioéthique de 2011. Notre analyse est qu’en fin de compte, les motivations qui ont mené l’actuel législateur à maintenir l’interdiction (avec possibilité de dérogation exceptionnelle) relèvent non seulement d’une préoccupation éthique préoccupée d’éviter une instrumentalisation, voire une commercialisation de l’embryon, mais aussi de valeurs soit directement religieuses, soit largement puisées à une source  judéo-chrétienne qui pose sur le vivant un tabou définitif[6].

Il nous paraît que la République Française, plus que d’autres collectivités humaines, ne peut pas définir sa politique de recherche sur de tels attendus. Elle doit au contraire proclamer la liberté de la recherche fondamentale sur tout le domaine du vivant et donc permettre celle sur les cellules souches embryonnaires.

  • La dernière proposition qu’avance l’AFT n’est pas la moindre. Il s’agit de faire de la France, voire mieux de l’Europe, la championne mondiale de l’étude et de la prévention des risques liés à la convergence NBIC et à une éventuelle évolution de type transhumaniste. A notre connaissance, si nous prenons par exemple le cas des nanotechnologies, la part des budgets de recherche allouée à la prise en compte des risques serait d’environ 2-3% aux Etats-Unis, 6-7% en France[7]. L’AFT propose de porter cette proportion dans un premier temps à 15%. Et encore, concernant des technologies dont la potentialité est de transformer la condition biologique de l’humain, nous nous demandons s’il ne serait pas cohérent d’annoncer au public : pour chaque Euro mis dans la recherche, nous mettons un Euro dans l’étude et la prévention des risques liés à ces recherches. Cela ne paraît évidemment pas rentable à court terme, et sans doute faudrait-il avancer progressivement vers un tel objectif. Mais qu’en serait-il en cas de catastrophe, en cas de Risque Existentiel global ? Il se peut que les Etats-Unis et la Chine soit déjà en train de se lancer dans une espèce de nouvelle course aux technologies de l’augmentation humaine. Qu’auront-ils à nous proposer – qu’auront-ils à proposer à leurs propres citoyens en cas d’accident majeur ? Les réponses pourraient venir d’Europe. Nous pourrions demain être les seuls à proposer une assurance cherchant à garantir l’existence de l’Humanité.

 

AFT:Technoprog! 2011-2013

 


[1] Jürgen Habermas, L’avenir de la nature humaine. : Vers un eugénisme libéral ?, Gallimard, novembre 2002.

[2] Après le mouvement des « faucheurs d’OGM », l’association PMO (Pièce et Main d’œuvre) revendique ouvertement un positionnement néo-luddite.

[3] Giovanni Pico della Mirandola, De la dignité de l’homme,  traduit du latin et présenté par Yves Hersant, edition bilingue, 2002.

[4] Voir son ouvrage : Au-delà de nos limites biologiques, Plon, 2011.

[5] « Le vieillissement des cellules est réversible », Le Monde, 31.10.11.

[6] Loi n° 2011-814 du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique.

[7] Eric Gaffet, directeur de recherche au CNRS, responsable du « Nanomaterials Research Group » à l’université de technologie de Belfort-Montbéliard, Conférence sur le thème « Nanotechnologies et développement durable » 25 novembre 2010.

Adhérer ? Porte-parole de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog, chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). En savoir plus

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