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Longévité et surpopulation : déconstruire une idée reçue

Lorsqu’on parle d’allonger radicalement l’espérance de vie, on se heurte à une objection quasi-systématique : “Mais cela va conduire à une crise de surpopulation !” Cependant, comme nous allons essayer de le montrer, nous pensons que la longévité est un facteur de surpopulation tout à fait négligeable par rapport à d’autres. En fait, allonger la durée de vie pourrait même contribuer à stabiliser voire réduire la population.

Publié le 26 avril 2016, par | Suivez-nous sur les réseaux sociaux :

Lorsqu’on parle d’allonger radicalement l’espérance de vie, on se heurte à une objection quasi-systématique : « Mais cela va conduire à une crise de surpopulation ! »

L’idée est simple et intuitive : étant sur une planète finie, si les vieilles générations cessent de mourir alors que de nouvelles générations continuent de naître, nous aurions tôt fait de « saturer » l’espace et d’épuiser toutes les ressources disponibles.

La surpopulation est un problème complexe et une préoccupation légitime. Cependant, comme nous allons essayer de le montrer, nous pensons que la longévité est un facteur de surpopulation tout à fait négligeable par rapport à d’autres. En fait, allonger la durée de vie pourrait même contribuer à stabiliser voire réduire la population.

Déconstruire cette idée nous semble important, car elle n’est pas innocente : étant largement répandue, elle entraîne une frilosité de nos décideurs lorsqu’il s’agit, par exemple, d’investir de l’argent dans la recherche publique contre le vieillissement. Qui voudrait investir de l’argent dans une voie qui mènerait à une crise de surpopulation ? Il est donc important de ne pas se tromper de coupable.

Remarquons en passant que, si nous avions les moyens de vivre beaucoup plus longtemps en bonne santé, il ne serait pas très éthique – et c’est un euphémisme – de forcer des gens à mourir à 80 ans pour éviter d’hypothétiques problèmes de surpopulation. A nos yeux, « forcer des gens à mourir » ne serait assurément pas souhaitable. Mais ce que nous allons tenter de montrer ici, c’est que cela ne serait même pas utile… voire même, que cela serait contre-productif !

Le responsable ? La fécondité, pas la longévité !

Le taux de fécondité correspond au nombre moyen d’enfants par femme dans une population donnée. Lorsqu’il est proche de 2, il en résulte logiquement une population stable. Un taux de fécondité supérieur à 2 est une chose très banale, certains pays allant jusqu’à 5 ou plus [1].

Intuitivement, nous avons tendance à penser qu’un allongement radical de la durée de vie (quelque chose de spectaculaire) aurait un impact bien plus grand sur la population qu’un taux de fécondité légèrement supérieur à 2 (quelque chose de très banal). Or, c’est tout l’inverse !

Pour le réaliser, considérons un modèle simple. Supposons une population initiale de 1000 personnes. Le taux de fécondité est de 2, et l’espérance de vie est de 80 ans. Les femmes ont leurs enfants à 20 ans.

Imaginons à présent deux variantes de cette situation :

Cas A : On supprime purement et simplement la mort. Plus personne ne meurt !

Cas B : On augmente légèrement le taux de fécondité, le faisant passer de 2 à 2,5.

Lequel de ces deux cas va-t-il conduire à la plus forte augmentation de population ?

Une rapide simulation nous donne les résultats suivants :

  • Au bout de 500 ans, la population est de 26 000 dans le cas A, et d’au moins 780 000 dans le cas B : plus de 30 fois le cas A.
  • Au bout de 1000 ans, la population est de 51 000 dans le cas A, et d’au moins 206 000 000 dans le cas B : plus de 4000 fois le cas A ! L’écart devient abyssal.

Le modèle est bien entendu très simple, et met de côté de nombreux paramètres. Cependant, il met en exergue un phénomène bien réel :  la disparition complète de la mort, aussi spectaculaire soit-elle, n’engendre qu’une augmentation de population linéaire (régulière). Alors qu’un taux de fécondité légèrement supérieur à 2, aussi banal soit-il, entraîne une augmentation de population exponentielle (de plus en plus rapide).

Au regard de cela, on réalise que « faire mourir des gens » (sans même parler de l’aspect éthique) n’est tout simplement pas un moyen efficace d’empêcher la surpopulation. C’est au niveau du taux de fécondité que cela se joue. Être terrorisé par l’allongement de la durée de vie, alors qu’on accepte facilement un taux de fécondité légèrement supérieur à 2, n’est tout simplement pas rationnel.

Quand bien même la mort disparaîtrait demain matin, cela entraînerait une croissance démographique moins forte que celle qu’on a observé lors du fameux « baby boom » [2]. Et si cela se produisait en Suède, à l’horizon de 50 ans, la population n’aurait augmenté que de 35% [3], ce qui est très banal au regard des augmentations de population observées durant le siècle dernier. Même dans ce cas « extrême » et hautement improbable, donc, et à supposer que cela soit un problème, cela laisserait largement le temps de s’adapter. Or, nous n’en sommes pas du tout là : augmenter l’espérance de vie de 50 ans serait déjà une prouesse scientifique ! Il y a donc tout sauf urgence à bannir les recherches en longévité…

La population augmente le plus… là où on vit le moins longtemps !

Cette inquiétude est d’autant plus étrange qu’il y a justement une corrélation inverse entre fécondité et longévité : c’est dans les pays où l’espérance de vie est la plus faible que la population augmente le plus rapidement. La cause commune est bien entendu la pauvreté : lorsque la mortalité infantile reste très forte, on est incité à faire un grand nombre d’enfants dans l’espoir qu’une partie survive. De plus, dans les pays qui n’ont pas de système de retraite, la seule « assurance retraite » possible consiste à faire des enfants. On est donc doublement incité à procréer, ce à quoi il faut ajouter le mauvais accès à la contraception et le manque d’information à ce sujet.

Mais même au sein de pays pauvres ou en développement, la tendance est à la baisse de la fécondité et à l’augmentation de l’espérance de vie. Au Bangladesh (l’un des pays les plus pauvres du monde), entre 1970 et 2010, l’espérance de vie est passée de 42 à 69 ans, et le taux de fécondité de 7 à 2,3. Au Brésil, sur la même période, l’espérance de vie est passée de 59 à 73 ans, et le taux de fécondité de 5 à 1,8 [4]. Ainsi, ceux qui sont angoissés par la surpopulation devraient s’activer à réduire les inégalités mondiales et augmenter le niveau de vie des pays les moins riches. En effet, c’est la méthode « historiquement testée » la plus efficace pour ralentir la croissance de la population !

Du côté des pays riches, beaucoup sont passés sous la barre des 2 enfants par femme, et doivent recourir à l’immigration pour maintenir une population stable. On peut citer l’Allemagne et ses 1,4 enfants par femme. Ici, le problème n’est pas du tout la surpopulation, mais plutôt le problème inverse (risque de dépopulation) ! Or, ce sont ces pays riches qui bénéficieront les premiers des avancées du transhumanisme, notamment en matière d’allongement de la durée de vie. Il est donc peu probable qu’allonger l’espérance de vie engendre une crise de surpopulation : si allongement il y a, il se produira en premier lieu dans des pays riches, donc à faible natalité.

Notons également que dans ces mêmes pays, vivre plus longtemps avec une meilleure sécurité matérielle devrait théoriquement permettre de faire et d’élever plus d’enfants. Or, c’est précisément l’inverse qui se produit. Avis à ceux qui pensent que le premier humain qui vivra 1000 ans passera sa longue vie à procréer sans relâche !

Ajoutons pour terminer que, même si l’espérance de vie était de 1000 ans, un taux de fécondité très légèrement inférieur à 2 (disons 1,9) est suffisant pour que la population décroisse sur le long terme. Or, il est très inférieur à 2 dans beaucoup de pays riches [1], et de plus en plus de pays passent sous la barre des 2 avec le temps. A ce sujet, voir la conférence très pédagogique du docteur Hans Rosling sur la surpopulation :

A 10 minutes : une illustration très dynamique de la corrélation inverse entre longévité et fécondité.

La fin de l’angoisse de l’horloge biologique

Allonger l’espérance de vie en bonne santé pourrait même contribuer à limiter la natalité. En effet, de nos jours, de nombreuses femmes subissent la dictature de l' »horloge biologique » : il faut se hâter de faire des enfants, car si l’on attend trop, il sera trop tard. Dans le doute, mieux vaut donc en faire pour ne pas regretter ensuite ! Or, un vieillissement ralenti repousserait cette « deadline » fatidique, ce qui laisserait beaucoup plus de temps pour la réflexion. On ferait alors des enfants uniquement par vrai choix, et non plus par angoisse ou par précipitation. Si l’on en venait à développer des matrices artificielles [5], cette limite disparaîtrait même totalement.

Ajoutons que la peur de la mort peut nous pousser à faire des enfants pour de « mauvaises » raisons : la peur de disparaître, la volonté de créer une « réplique » de soi qui fera ce que l’on a pas eu le temps de faire… Or, ralentir le vieillissement diminue l’angoisse face à la mort. On peut donc supposer que des humains jouissant d’une durée de vie accrue ne feront plus d’enfants que pour de « bonnes » raisons : amour, envie de transmettre… En fait, ce phénomène est peut-être déjà à l’oeuvre, et contribuerait à expliquer pourquoi l’augmentation de l’espérance de vie s’accompagne d’une diminution du nombre d’enfants dans de nombreux pays.

Enfin, vivre plus longtemps permet de faire des enfants plus tard, ce qui limite également l’accroissement de population. Plus généralement, si les progrès de la science et de la médecine permettaient de simplement « dilater » notre agenda de vie (mort à 160 ans au lieu de 80, ménopause à 90 ans au lieu de 45…), cela ne changerait rien en termes de population totale à un instant donné.

A l’inverse, limiter arbitrairement l’espérance de vie serait un facteur de « stress » qui pourrait nous pousser à faire le plus d’enfants possible – ce qui, comme nous l’avons vu plus haut, annulerait largement les « bénéfices » d’une mort imposée en terme de surpopulation !

Le contexte évolue

Pour finir, gardons à l’esprit que le contexte peut radicalement changer d’ici à ce que l’espérance de vie augmente radicalement (nous l’avons vu, même une disparition brutale de la mort ne changerait rien à l’horizon de quelques années). Cela a déjà été le cas lors de la révolution industrielle. Nous pourrions découvrir de nouveaux moyens pour loger et nourrir plus de gens à moindre coût, rendre de nouvelles zones habitables, voire coloniser d’autres planètes à long terme.

L’augmentation radicale de la population n’est bien sûr pas un « but » en soi. Mais à supposer qu’elle ait lieu, ses conséquences seraient peut-être moins dramatiques que ce que l’on imagine dans le contexte actuel, car le contexte aura justement évolué. Au siècle dernier, on pensait que Londres risquait à terme d’être entièrement recouverte de crottins de cheval. Cela fait aujourd’hui sourire ! [6]

Dans les prédictions passées, nous avons toujours sous-estimé l’augmentation de l’espérance de vie, et toujours surestimé la croissance de la population. Ne refaisons-nous pas la même erreur ? Il y a deux siècles, Malthus (théoricien le plus célèbre de la surpopulation) faisait des prédiction apocalyptiques à l’horizon du siècle. Nous sommes aujourd’hui 8 fois plus nombreux. Or, bien loin de chuter, le niveau de vie moyen a considérablement augmenté.

Ajoutons enfin que vivre plus longtemps incite à se soucier des problèmes de surpopulation et à trouver des solutions : en effet, si nous vivions beaucoup plus longtemps et que le futur devait être surpeuplé, nous serions les premiers concernés !

 

Bonus : Une autre vidéo YouTube sur la surpopulation, au ton plus décalé (la vidéo commence à 2 minutes 33). Comme la vidéo le rappelle, les méthodes coercitives pour stabiliser la population ne fonctionnent pas, contrairement à l’augmentation du niveau de vie et du niveau d’éducation des femmes, ainsi que l’information des populations sur la contraception.

 

Références

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_taux_de_f%C3%A9condit%C3%A9

[2] « In fact, if the mortality rate dropped to zero tomorrow then the doubling rate for the global population would only be increased by a factor of 1.75 [1], which is smaller than the population growth rate during the post-WWII baby-boom. » ( http://ieet.org/index.php/IEET/more/cortese20131003 )
Source originale : https://bioethicsarchive.georgetown.edu/pcbe/transcripts/dec02/session2.html

[3] « For example, we applied the cohort-component method of population projections to 2005 Swedish population for several scenarios of life extension and a fertility schedule observed in 2005. Even for very long 50-year projection horizon, with the most radical life extension scenario (assuming no aging at all after age 50), the total population increases by 35 percent only (from 9.1 to 13.3 million). » ( https://www.psychologytoday.com/blog/adventures-in-old-age/200912/would-immortality-become-overpopulation-nightmare )

[4] « Et si on arrêtait de vieillir ! », Didier Coeurnelle, 2012 ( http://transhumanistes.com/archives/2608 )

[5] http://ieet.org/index.php/IEET/more/Arendt20160330

[6] http://affaires.lapresse.ca/opinions/chroniques/stephanie-grammond/201401/24/01-4732166-equite-intergenerationnelle-et-crottin-de-cheval.php

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