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Ad Vitam donne un coup de vieux à la SF

La série Ad Vitam s’interroge de manière relativement pertinente sur la réjuvénation biologique, avec quelques emballements psychologiques.

Publié le 22 novembre 2018, par | Suivez-nous : facebook  

A l’Association Française Transhumaniste, nous sommes très majoritairement et très publiquement pour la lutte contre le vieillissement. La réjuvénation médicale semble à ce titre la piste la plus prometteuse pour débarrasser l’Humanité des nombreuses maladies liées à la vieillesse. Nous nous devions donc de signaler la diffusion d’Ad Vitam, série de science fiction d’Arte en six épisodes et qui tourne précisément autour de ce thème (à voir en ligne gratuitement jusqu’au 7 décembre).

La première bonne surprise est que la série évite deux écueils classiques de la science fiction : celui du futur non démocratique (la société dans Ad Vitam est relativement libre – à une exception près) et celui d’un monde inégalitaire à deux vitesses, où les traitements de réjuvénation seraient inabordables pour la majorité. Il n’y a aujourd’hui aucune raison de penser que ces traitements ne seraient pas économiques et remboursés par une forme de sécurité sociale ; la série prend bien en compte ces deux aspects. Nous évitons donc le point Godwin transhumaniste = fasciste.

Dans Ad Vitam, les gens se régénèrent de temps en temps, en s’immergeant dans un caisson évoquant le fameux bain au lait d’ânesse de Cléopâtre (nous reviendrons plus tard sur l’analyse du contenu scientifique). Pour des raisons liées à la proximité de la phase de croissance, la régénération est impossible avant 30 ans. Bref, la plupart des adultes ont l’air physiquement jeune, même si leur âge chronologique peut aller jusqu’à 169 ans, le record dans la série.

Suicides de masse

En revanche, un écueil non évité (mais assez difficile dans des formats courts comme celui-ci) est le côté obsessionnel du récit : on ne parle que de ça. Ca, c’est évidemment le thème central, celui qui nous paraît aujourd’hui fou : on ne vieillit plus. On a l’impression que le monde ne tourne qu’autour de cette avancée technologique, la télé radote, les caissons et signes “éternité” sont visibles partout, c’est la fête de la méduse en permanence, bref, contrairement à la plupart des progrès techniques (que les gens oublient en général très vite), l’humanité semble ici ne pas se remettre d’une avancée obtenue près d’un siècle plus tôt. D’où une atmosphère légèrement anxiogène, qui serait sans doute inexistante si, mettons, le film parlait également de football, d’art, ou de toutes les choses humaines que les Humains ne cesseront pas de faire dans la réalité.

[Spoiler Alert  /// Attention : méga spoilers dans la suite de l’article]

Pour dramatiser le récit, certains décident de vieillir quand même ; d’autres se suicident carrément. Ces suicides collectifs de vrais jeunes constituent la trame du polar que devient Ad Vitam pour tenir en haleine. Qui les organise ? Dans quel but ? En fait, ces questions ne sont pas tout à fait résolues ; la série montre des individus perdus face à “l’angoisse de l’avenir”. On pourrait toutefois se demander quelle part de “l’angoisse de l’avenir” est due, en 2018, au fait que le vieillissement est pour le moment inéluctable.

Darius, le flic joué par Yvan Attal, 119 ans dont 99 de service, semble lui-même petit à petit gagné par les questions existentielles. A la fin, il se sacrifie plus ou moins consciemment pour sauver la jeune fille qui l’a aidé dans son enquête, Christa.

Etrangetés scénaristiques

La science fiction est un art difficile, et les transhumanistes suivent en général de très près sa variante moins sexy appelée hard SF, dans laquelle peu d’éléments scientifiques et sociaux sont laissés au hasard, et qui s’approche parfois délibérément de la prospective (non sans quelques fails monumentaux, soyons honnêtes). Les scénaristes d’Ad Vitam ont-il suffisamment travaillé de ce côté-là ? Cela peut avoir son importance. Examinons les points qui peuvent faire débat.

1. Le péril jeune

Tout d’abord, la tension qui règne dans la société décrite par la série vient du fait que la démocratie est bâtie sur une faille non négligeable : on ne devient majeur qu’à 30 ans (on a à peine le droit de boire avant). La justification donnée est que la vie étant plus longue, on aurait besoin de plus de temps pour s’y préparer. Hum – ceci semble très improbable. Au contraire, dans le monde réel, l’âge de la majorité tend à diminuer depuis plusieurs décennies. La majorité ne dépend pas de l’expérience accumulée, mais de la capacité à avoir un jugement clair et informé, ce qui est tout à fait possible à 15, 16 ou 17 ans. Dans la série donc, vous passez 15 bonnes années de votre vie adulte dans l’impuissance et la frustration. Heureusement qu’il y a encore des raves (la musique techno n’est curieusement pas devenue l’équivalent du fox-trot en 2080).

2. Deux vitesses ?

La deuxième faille majeure est l’inaptitude physique, pour certains individus (probablement un problème génétique), à la régénération. A peine explorée dans la série, cette inaptitude donne un petit côté “Gattaca”, fataliste, à Ad Vitam. La plupart sont élus, mais certains sont condamnés à mourir. Dans les faits, il paraît absurde qu’un traitement anti-vieillissement, quel qu’il soit, soit impossible à une minorité – après tout, le vieillissement nous touche tous, de la même manière. Toutefois, cela n’est pas totalement exclu. Mais ce qui est étrange, c’est que chacun doive faire un test à l’âge de 20 ou 25 ans pour savoir s’il est apte. Selon toute vraisemblance, l’inaptitude devrait être détectable (et éliminable) avant la naissance. Le résultat, forcément plus cinégénique, est un rituel à mi-chemin entre la remise de diplôme, le test de grossesse et le rendez-vous chez le cancérologue.

3. Le côté obscur du progrès

La troisième faille, la plus grave, est que les régénérés semblent éteints, un peu morts. Après une régénération, une inquiétante flamme bleue semble animer leurs yeux quelques instants. C’est bien sûr une métaphore pour appuyer la thèse centrale du film : les “vieux” régénérés tournent en boucle, ils passent de reconversion en reconversion, ne changent pas. A l’image des décors, qui sont très marqués 2018 (sans doute un problème de budget), la société n’a pas bougé en soixante ans. Ou alors est-ce une uchronie, ce que pourraient indiquer les toponymes fantaisistes ? Mais l’auteur Thomas Cailley est explicite en interview : il a voulu montrer que seule la jeunesse est capable d’idées nouvelles. La vraie jeunesse bien sûr, celle qui n’a pas d’expériences, pas de vécu, pas non plus le poids des souvenirs. Un proverbe bien connu illustre cette vision : “la science ne progresse que par enterrements” (sous-entendu : un chercheur ne change jamais d’avis et s’accroche à ses idées de jeunesse toute sa vie). Problème : comment être si définitif sur ce point ? Nous changeons tous et toutes, nos cerveaux ne sont pas figés, la régénération des cellules ne signifie pas la conservation de nos synapses. Un cerveau jeune, au contraire, est très plastique.

4. La surpopulation

Bien que nous n’arrêtions pas de montrer, à l’AFT, que la surpopulation liée à la suppression du vieillissement est une idée reçue, celle-ci est quand même mise à l’honneur dans la série. En soixante ans, une amortalité complète créerait un surplus de deux milliards d’Humains seulement, à condition que la natalité demeure aussi soutenue qu’aujourd’hui, ce qui semble peu probable au regard de l’effondrement du nombre d’enfants par femme dans les pays en développement. Dans la série, un contrôle des naissances est voté – par référendum. C’est le moment choisi par la jeune héroïne pour “partir ailleurs”, avec un groupe d’autres jeunes mécontents, sans que leur destination ne soit explicitée. Curieusement, la plupart des décors sont vides dans la série, sans aucune impression de densité étouffante.

5. La grande absente

Pour qui s’intéresse à la prospective, une fiction campée vers la fin du XXIème siècle et qui ne parle pas du tout d’Humains non biologiques ni d’IA est une aberration. L’IA est la grande absente d’Ad Vitam. Nous pensons à l’AFT que ses implications seront massives ; ne serait-ce que pour la possibilité de transfert de conscience (mind uploading) pour les “inaptes” ou même pour tous ceux qui préfèreraient vivre dans une simulation.

6. Le procédé de réjuvénation

Pour se régénérer, il est nécessaire de s’immerger totalement dans un liquide blanchâtre, dans un caisson étanche et avec un masque respiratoire. D’un point de vue strictement biologique, l’hypothèse est douteuse, aucun traitement en profondeur n’ayant jamais pu être administré de cette façon. Un traitement de réjuvénation, nécessairement cellulaire, consistera bien plus vraisemblablement en des injections ou des pilules, soit à la manière d’une thérapie concernant une affection chronique, soit de manière plus espacée dans le temps. Autre inconvénient du traitement dans la série : si on a le malheur de le faire avant 30 ans, le corps se transforme très rapidement en une sorte de ravioli vapeur géant, à la manière des pires films d’horreur. Ces petits détails de scénario peuvent sembler anodins, mais ils contribuent à donner à l’intervention un côté désagréable et inquiétant, voire franchement abominable.

 

Conclusion : parti pris plutôt négatif, résultat plutôt positif.

Globalement, la série transmet l’impression d’une grande froideur, d’un monde de grands bourgeois parfois cruels – notamment dans la scène finale – vivant dans des décors dépouillés (quoique confortables : la surpopulation a bon dos).

Les anti-régénération sont dépeints de manière tellement caricaturale qu’ils en deviennent ridicules. Les scénaristes semblent se moquer d’eux, les assimilant à plusieurs reprises à des marginaux, des illuminés, voire des malades mentaux (l’un d’eux est physiquement lobotomisé). Le thème du mal-être adolescent est d’ailleurs sans doute central dans Ad Vitam, plus que celui de la réjuvénation. La série parle bien d’une société (qui peut être la nôtre) où la promesse de vivre plus longtemps n’a pas éteint la tentation du suicide. On pourrait, au fond, lui reprocher de lier ces deux thèmes gratuitement. Pourquoi un avenir potentiellement infini serait-il plus anxiogène qu’un déclin inéluctable ? Qu’en est-il de la préparation des enfants à accepter la “condition humaine”, même quand celle-ci changera ? La condition humaine n’a pas arrêté de changer depuis deux siècles [1].

Ad Vitam constitue un progrès à signaler dans le sens où elle traduit un mûrissement général dans le traitement du sujet de l’amortalité. Elle évite les grands écueils classiques qui encombraient le genre ces dernières décennies, et offre la vision d’un futur plutôt non infernal.

Elle invite à réfléchir et met le doigt sur l’un des freins de nos réticences à vaincre le vieillissement : nous sentons-nous coupables de vivre sans enfants ou en tout cas sans la procréation comme élément central de nos vies ? Si oui, pourquoi ? La vie n’est-elle pas suffisamment belle en soi ? L’entraide entre humains ne peut-elle pas remplacer l’entraide entre générations ? La transmission n’existe-t-elle qu’entre adultes et enfants ? Nous avons intégré cette fameuse hiérarchie qui nous dévalue avec l’âge [2] ; ainsi nous nous sentons coupables de vieillir, de prendre la place de quelqu’un d’autre [3]. De manière très juste, Ad Vitam montre que la suppression du vieillissement permettra également d’étendre la période de fécondité chez la femme. La diminution de la capacité à avoir des enfants touche en effet aujourd’hui les femmes dès 30-35 ans, conséquence socialement très impactante du vieillissement, alors même que le corps reste extérieurement jeune. Ainsi la femme de Darius, Béat, n’attend-elle son premier enfant qu’à 80 ans passés ! L’on comprend mal, dans ce contexte et en opposition avec toutes les expériences réelles de limitation des naissances (Chine notamment), la survenue d’une politique de l’enfant unique anachronique et inefficace.

Les auteurs de la série, en voulant suivre une hypothèse-jugement négative (“la réjuvénation pose problème”), laissent malgré eux s’exprimer nombre d’éléments qui viennent la contredire. Ainsi les principaux héros, tout blasés qu’ils devraient être, continuent à s’enthousiasmer, à 80 ou 120 ans, pour une grossesse, pour un trouble sentimental, à s’amuser et à vivre leur vie. Ils sont toujours alertes, parfois inquiets, sont restés les mêmes : amortalité ne veut pas dire immortalité. Ils continuent à être vulnérables, vivant pour l’essentiel comme nous, au jour le jour. Au moment de se retourner sur leur passé, certes, ils ont un peu plus de souvenirs que nous, mais cela ne les affecte pas plus que ça. Les bâtiments, les voitures, les corps continuent à s’user, et doivent être maintenus en bon état ; l’éternité reste un concept très abstrait, pour eux comme pour nous.

Ils nous montrent ce que nous disons, transhumanistes, depuis longtemps déjà : la réjuvénation n’est pas la baguette magique qui résoudra tous les problèmes humains. Mais nous avons plus à gagner qu’à perdre dans cette histoire, et la grande majorité des personnages de la série le savent bien.

 


Notes

[1] Nous nous préparons à la mort aujourd’hui essentiellement via la fiction ; quel film d’action ne comporte pas sa dose de scènes macabres ?

[2] Konrad Lorenz a montré qu’un réflexe inné, chez de nombreuses espèces animales, fait préférer les jeunes aux vieux, question de survie de l’espèce liée au potentiel reproductif plus élevé chez les jeunes.

[3] Il est toutefois probable qu’une sorte de hiérarchie continuera à exister, rapport au nombre d’années passées en vie. Quelqu’un qui mourra à 383 ans le “méritera” quand même plus que celui qui mourra à 23 ans, question de justice (“il a bien vécu” dit-on), même avec un âge biologique identique. D’où le sacrifice de Darius vis-à-vis de Christa.


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