Altos Labs : la course au rajeunissement est lancée !

Le lancement de la plus ambitieuse initiative anti-vieillissement du siècle, dans un cadre privé (Altos Labs), devrait être un avertissement pour nos gouvernements : le rajeunissement cellulaire n’est pas un fantasme transhumaniste, c’est juste une façon potentiellement très efficace d’envisager la médecine.

Publié le 28 janvier 2022, par

Annoncée en septembre dernier, la création de la start up biotechnologique Altos Labs est désormais officielle. Dotée de trois milliards de dollars, la structure se compose de trois entités, l’une sur la côte ouest des Etats-Unis, l’autre à Cambridge, et la dernière au Japon. Elle rassemble littéralement tous les meilleurs spécialistes mondiaux du rajeunissement cellulaire, dans une sorte de “Projet Manhattan” privé financé par les milliardaires Jeff Bezos ou Yuri Milner.

La liste des chercheurs qui font partie de l’aventure est étourdissante : Rick Klausner (anciennement NIH, NIC, Juno Therapeutics, GRAIL), Juan Carlos Izpisua Belmonte (Salk Institute), Wolf Reik (ex-directeur du Babraham Institute), Peter Walter (Howard Hughes Medical Institute, UCSF), Thore Graepel (chef de la section recherche de Deepmind chez Google), Frances Arnold (prix Nobel), Hal Barron (GSK), Jennifer Doudna (Berkeley, co-découvreuse de la technique CRISPR-Cas9 avec Emmanuelle Charpentier, toutes deux prix Nobel), Maria Leptin (présidente de Conseil de Recherche Européen), David Baltimore (Caltech, prix Nobel), et surtout Shinya Yamanaka, prix Nobel en 2012 pour ses recherches sur la création de cellules-souches pluripotentes induites à partir de cellules somatiques reprogrammées.

Ce dernier a annoncé qu’il superviserait l’équipe japonaise d’Altos Labs mais ne souhaitait pas être rémunéré. « Je suis ravi de faire partie d’Altos et je pense qu’il s’agit de l’une des nouvelles entreprises scientifiques les plus importantes et les plus passionnantes au niveau mondial. La possibilité de programmer le rajeunissement n’est devenue que récemment une réalité scientifique et a le potentiel de nous permettre d’aborder les maladies humaines d’une manière entièrement nouvelle. Je suis heureux de pouvoir aider les scientifiques japonais à travailler dans ce domaine passionnant. » [1]

Le précédent Calico

On se souvient que Google, en 2013, avait annoncé un investissement comparable (1,5 Md$) pour développer Calico, entreprise qui travaille également sur la longévité mais de manière beaucoup plus discrète et surtout plus générale : le but de Calico semble toujours être de comprendre le vieillissement, en continuant des travaux très théoriques (comme ceux de Cynthia Kenyon) sur les nématodes ou les rats-taupes nus, là où Altos Labs poursuit un objectif clair et précis : rajeunir des organismes vivants pour une application à l’être humain. C’est en ce sens qu’Altos Labs évoque le projet Manhattan : l’entreprise comporte un département “science” et un département “médecine” qui collaboreront étroitement.

Le changement de paradigme est représentatif de l’évolution qu’a connu le domaine de la recherche anti-vieillissement au cours de la dernière décennie. Ralentir le vieillissement, en essayant de répliquer les “trucs et astuces” d’organismes hors du commun comme le rat-taupe nu ou les tardigrades, était jusque-là l’approche dominante. Depuis 2016 et les travaux d’Izpisua Belmonte qui ont montré que l’on pouvait reprogrammer des cellules in vivo sans induire de tumeur, la communauté scientifique s’est mise à envisager sérieusement l’option consistant à inverser le vieillissement, c’est-à-dire à en supprimer les effets sur les cellules et les tissus. L’année dernière, la réjuvénation de nerfs optiques de souris (Yuancheng Lu et David Sinclair, Harvard) a fait la une de la revue scientifique Nature [2].

La reprogrammation : comment ça marche ?

La reprogrammation s’appuie sur un mécanisme dérivé d’un phénomène que nous connaissons tous : lorsque deux parents font un enfant, deux cellules âgées fusionnent en une seule cellule “flambant neuve”. Les dégâts accumulés par les parents au cours du temps sont effacés par une sorte de “Kärcher génétique” qui remet les pendules à zéro et permet à l’enfant de se développer. Cette “petite porte vers l’immortalité” qui fait que notre espèce ne décline pas au fil des générations, Yamanaka a réussi à la forcer en introduisant dans les cellules âgées un rétrovirus (inoffensif) porteur d’un cocktail de gènes capable de les rajeunir entièrement.

Pourquoi Altos Labs est à suivre et imiter

Si on imagine que les rémunérations sont une des clés de la réussite du recrutement de toutes ces vedettes, il est intéressant de noter que plusieurs d’entre elles viennent du monde académique et d’instituts de recherche publics. L’argent n’est pas la seule motivation de leur participation à Altos Labs, comme l’illustre le cas du Dr Yamanaka. Il se passe réellement quelque chose du côté de la reprogrammation cellulaire ; quelque chose qui pourrait révolutionner la façon dont nous envisageons la santé. Car même dans une pathologie déjà déclarée (mettons, un cancer), il serait plus efficace d’avoir “autour du cancer” des cellules jeunes capables de combattre la tumeur avec plus de force. Au-delà de l’amortalité, il s’agit avant tout d’efficacité.

Au cœur de la démarche d’Altos Labs, il y a le constat très pragmatique que le marché de la santé est immense, et que la santé est intimement liée à la jeunesse de nos corps biologiques. Retrouver la jeunesse, ce n’est pas un fantasme de toute-puissance transhumaniste, c’est tout simplement une piste sérieuse pour retrouver la santé, en prévenant 95% des maladies et souffrances liées à l’âge. C’est ce que nous répétons depuis plus d’une décennie maintenant : le transhumanisme, c’est aussi, très simplement, de la médecine sans tabou.

Les gouvernements européens vont-ils réagir à la mesure de l’enjeu ? Souhaitent-ils abdiquer définitivement face à ce qui s’annonce comme l’un des futurs mastodontes de la santé ? 

Nous demandons au gouvernement français, tout au moins, de suivre ce qu’il se passe chez Altos Labs, et au mieux de mettre sur pied un projet similaire avec des partenaires européens.

Nous avons en France l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la réjuvénation cellulaire, Jean-Marc Lemaître, qui a rajeuni avec succès en 2011 des cellules de centenaires. Un pool de recherche est en train de se constituer autour de l’IRMB de Montpellier. Pourquoi attendre ? Il en va de la santé de tous, et de la souveraineté de la France.

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[1] https://www.prnewswire.com/news-releases/altos-labs-launches-with-the-goal-to-transform-medicine-through-cellular-rejuvenation-programming-301463541.html 

[2] https://www.nature.com/articles/s41586-020-2975-4 

Porte-parole de l'AFT