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Chimères ?

La peur des chimères humain-animal est-elle un reflet de notre xénophobie atavique ?

Publié le 30 novembre 2019, par | Suivez-nous : facebook  

Thèse de cet article: Que la peur que suscite la perspective de la création de chimères génétiques comportant une partie humaine peut être considéré comme un reflet de notre difficulté à admettre l’existence d’un autre différent. Comment donc échapper à notre xénophobie atavique ?

(temps de lecture ≈ 10 mn)

État de l’art : une progression au ralenti

Rappelons d’abord qu’une chimère, en génétique, est un organisme possédant deux ou plusieurs génotypes distincts. Dans cet article, il sera uniquement question de chimères animal – humain ou humain – animal.

Jusqu’ici, la loi française, depuis les lois de bioéthique de 2011, interdisait la création d’embryon chimérique, sans plus de distinction. Pour la majorité des chercheurs et des éthiciens, l’évolution des sciences et technologies imposait une différenciation, notamment pour permettre la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines. La nouvelle loi de bioéthique a été adoptée en première lecture par l’Assemblée Nationale le 15 octobre 2019 [1]. Elle devrait faciliter la recherche sur l’embryon et ses cellules et même permettre en France la production d’embryons chimériques animal-humain.

Il faut rappeler que ce pas législatif a été franchi au Japon en mars 2019 et un chercheur japonais a même reçu pour la première fois l’autorisation de procéder à de telles expérimentations sur des rats [2].

Comme d’habitude, pour la plupart des scientifiques, cette pratique doit servir des objectifs thérapeutiques. Il est question de permettre de nouveaux types de test, in vivo, sur des cellules humaines, qui ne sont pas possibles sur des personnes (par exemple, vérifier la pluripotence des cellules souches), ou encore tester des fonctions génétiques dans leur relation avec l’environnement, voire, développer des cellules nerveuses humaines chez l’animal afin de progresser dans la compréhension des maladies neuro-dégénératives. Mais l’objectif officiel le plus souvent mis en avant est celui de mettre au point des solutions pour développer des organes humains « de rechange » dans des supports animaux. Avantages multiples : éviter les rejets des greffons, mieux contrôler l’origine du donneur (soi-même) et accéder à un organe jeune.

Évidemment, aucune de ces techniques n’est à ce jour au point, mais divers laboratoires y travaillent depuis les années 1960. Il faut s’assurer que le receveur ne rejette pas les cellules implantées, même au-delà du stade embryonnaire, que les rythmes de croissance des cellules, animales et humaines, correspondent, que celles-ci ne migrent pas ailleurs que là où on souhaite développer un organe, etc. La réglementation devenant progressivement plus tolérante, les progrès s’accélèrent et se poursuivent. L’expérimentation japonaise pourra aller jusqu’à donner naissance à ses animaux, repoussant encore plus loin les limites de l’observation.

Des arguments moralisateurs ou … moralisateurs

Parallèlement, la loi française, qui condamne déjà de la façon la plus sévère les manipulations génétiques sur l’embryon humain (qualifiées d’eugénisme et de « crime contre l’espèce humaine »), devrait interdire << la modification d’un embryon humain par adjonction de cellules provenant d’autres espèces >> [3], c’est-à-dire les chimères humain-animal. Je voudrais explorer les raisons de cette dernière condamnation, ainsi que celles qui expriment la crainte d’un trop grand rapprochement entre l’animal et l’humain. Et ceci, d’autant plus qu’elles sont présentées comme faisant l’objet d’un large consensus international, aussi bien chez les politiques, les philosophes éthiciens que chez les biologistes ou les médecins. Globalement, les arguments conduisants à cette condamnation se veulent de deux ordres : moralisateur ou rationaliste.

Par exemple, en 2011, le rapporteur de la Commission des affaires sociales pour la révision de loi de bioéthique, le sénateur Alain Milon (LR), estimait qu’il fallait « mettre un frein à une manipulation sans bornes du vivant. » Le rapporteur estimant que nous allions sinon franchir « des interdits éthiques fondamentaux sur la manipulation du vivant qui ne peuvent évidemment pas être acceptés en France. » [4]. Il est intéressant de noter qu’il ne s’agissait pas ici de « savoir » mais au contraire de poser a priori que notre « savoir » devait s’imposer des limites. Le vivant en général, et l’humain en particulier était considéré comme tellement sacré que la recherche de sa compréhension – car la connaissance est inséparable de la manipulation – devait impérativement être stoppée à partir de … et bien, difficile de dire exactement à partir de quel moment, et pourquoi, et jusqu’à quel moment, mais c’était interdit. En effet, si des voix bruyantes entendaient faire valoir l’idée que nous avons à faire à des personnes dès la fécondation, la loi française ne reconnaît, elle, de personne qu’à partir de la naissance. Elle a donné un « statut » à l’embryon, comme « être humain », mais ce statut n’expliquait guère pourquoi on aurait, ou pas, et dans quelles conditions, le droit de le soumettre à des expérimentations médicales ou scientifiques. Un début de réponse rationnelle  a commencé à voir le jour, comme nous allons le voir, entre autre avec l’idée que nous devrions nous arrêter à partir du moment où l’embryon commence à développer un système neural, mais nous constatons que curieusement, ces justifications sont développées a posteriori. Après avoir expliqué pourquoi il ne fallait pas expérimenter sur l’embryon, puis pas avant une semaine, il ne faut pas maintenant dépasser 14 jours.

Pareillement, nous voyons que ces arguments moraux, parce qu’ils sont en train de tomber concernant l’embryon humain in vitro ne faisant plus l’objet d’un projet parental, ou encore l’embryon chimérique animal-humain, sont redéployés pour essayer d’interdire l’embryon humain-animal.

À côté de ces pseudo-arguments, des scientifiques et des médecins mettent en avant des raisons objectives. Principalement , ils relèvent que, pour l’instant, et pour la bonne raison que les recherches sur les embryons chimériques ont été très rares dans le sens animal-humain et inexistantes dans le sens humain-animal, la connaissance scientifique sur le développement de tels êtres vivants est … embryonnaire. Il paraît donc tout à fait justifié de signaler les inconnues et les difficultés que nous avons relevées précédemment (risques de rejet à long terme, de migration ou de mauvaise cohérence des rythmes de croissance cellulaire). Mais en réalité, sous couvert d’approche scientifique, on retombe rapidement dans la condamnation morale. Par exemple, les journalistes scientifiques du site Gènéthique se posent ce genre de question : << une contribution significative des cellules humaines au cerveau de l’animal pourrait-elle modifier les caractéristiques de l’espèce receveuse ? Faut-il craindre le développement d’une conscience humaine chez les animaux chimériques ? N’y-a-t-il pas un risque qu’ils produisent des gamètes humains ? Qu’ils présentent des caractéristiques morphologiques analogues à l’être humain >>. On comprend qu’ils n’envisagent pas un instant l’hypothèse inverse d’êtres humains présentant des caractéristiques morphologiques animales.

À partir de ce genre de craintes, il concluent que, << en l’absence de données expérimentales sur le sujet, il semble approprié d’interdire l’utilisation d’iPS humaines dans la création de chimères. >> [5] On appréciera la finesse de l’argumentation « scientifique » qui consiste à dire que, puisqu’on n’a pas de données expérimentales, il ne faut pas expérimenter !

Que révèle la peur des chimères ?

Pourtant, chacune des interrogations ci-dessus mériterait des discussions dont les conclusions ne peuvent pas être toutes négatives a priori. Il nous faudrait ouvrir le débat, au cas par cas, en étant d’emblée suffisamment ouvert pour envisager que parfois, nos décisions pourraient s’avérer favorables même aux techniques les plus radicales. Mais ici, face à des questions qui sont en fait rhétoriques, ouvrir le débat exige de les démonter.

Première question : << Une contribution significative des cellules humaines au cerveau de l’animal pourrait-elle modifier les caractéristiques de l’espèce receveuse ? >>. Je répondrais, peut-être. Sans doute, à partir d’un certain seuil. Mais ma question à moi est « Et alors ? ». Il se peut que cela soit problématique, mais il faut dire en quoi, tout en se préparant à admettre que cela ne le soit pas, ou pas toujours. La nature passe son temps à diversifier les espèces. À vrai dire, dans le règne réel du vivant, il n’existe pas de ligne tracée entre les espèces par on ne sait quelle main invisible. C’est l’humain, pour ne pas dire l’Homme, qui, sur la carte de ses descriptions biologiques, de ses taxonomies, trace des limites, range, nomme. D’ailleurs, depuis dix-mille ans, lui-même ne s’est pas gêné pour croiser chiens, chats, vaches, cochons. Quand les objectifs étaient productivistes, cela ne choquait pas trop, semble-t-il. La modification des caractères d’espèce n’est donc pas un problème en soi. À vrai dire, y a-t-il de quelconque problème aux éditions génétiques de tous ordres tant qu’aucune souffrance n’est provoquée de manière délibérée ou assumée ?

Mais voici qu’une autre perspective devrait susciter notre effroi : << Faut-il craindre le développement d’une conscience humaine chez les animaux chimériques ? >>. Autrement dit, comment l’approche du spectre de La Planète des singes peut-il être ressenti, sinon comme une perspective terrifiante ? Pour essayer de répondre, je retournerai la question. Comment expliquer une telle crainte ? N’y a-t-il là qu’un avertissement face à l’hypothèse que des animaux que nous nous proposons de considérer comme des réservoirs à organes de substitution, deviennent progressivement des êtres non seulement sensibles et intelligents – ce qu’ils sont déjà, mais qu’ils soient aussi humanisés au point que nous pensions devoir leur attribuer des droits, voire un statut de personne ? Le film, L’Île (The Island, de Michael Bay, en 2005), nous avertissait contre une dérive de ce genre, allant jusqu’à imaginer l’hypothèse de clones humains comme réservoir d’organes. Ou bien l’effroi provient-il aussi de l’éventualité de devoir se confronter à un nouvel « autre » ?

La question suivante – <<N’y-a-t-il pas un risque qu’ils produisent des gamètes humains ?>> – sera probablement rapidement sans intérêt puisqu’il devient possible de développer des gamètes à partir de cellules embryonnaires ou de provoquer une parthénogénèse chez les mammifères [6], c’est donc la dernière question qui est la plus significative de ce qui nourrit cette sourde angoisse. <<N’y-a-t-il pas un risque […] qu’ils présentent des caractéristiques morphologiques analogues à l’être humain ?>>. Ce qui est ici vu comme un danger, ce n’est pas l’éventualité de souffrances physiques, de fragilités d’origine génétique exposant la future personne ou l’animal à des maladies ou des incapacités physiques. Non, ce qui serait insupportable, selon l’auteur, ce serait la venue d’un « analogue », c’est-à-dire d’un presque-soi. Nous nous trouvons là quelque part entre le complexe de la « vallée de l’étrange » et la simple xénophobie.

La « vallée de l’étrange » (ou vallée dérangeante, de l’anglais uncanny valley) est un concept élaboré par des chercheurs japonais en robotique androïde qui ont mis en évidence cet étonnant syndrome. Tant qu’une créature automatisée n’est pas parfaitement ressemblante à l’humain, si elle est assez différente, nous l’identifions comme un objet inerte et ne la rejetons pas. Par contre, plus elle ressemble à l’humain, plus être provoque un sentiment de malaise, ses légères différences ou malfaçons, perçues quasi inconsciemment, étant interprétées par nos cerveaux comme des signes de maladies ou de comportements dangereux. Il en va de même avec les histoires comme L’île du docteur Moreau (H.G. Welles, 1896) ou Elephant man (Bernard Pomerance, pièce de 1977, avant le film de David Lynch, 1980 – tirée d’une histoire vraie). Que ce soit pour les condamner ou pour les plaindre, les créatures hybrides ou difformes qui nous ont été données à imaginer et à voir sont des « monstres » (ceux que l’on montre – du doigt) dont il est attendu que la vue provoque spontanément des formes de dégoûts.

Cependant, la seconde de ces oeuvres, Elephant man, poignante, nous rappelle ce qui n’est pas une évidence : ce ne sont pas les caractéristiques morphologiques qui font l’humain.

Poser ce genre de questions, en sous entendant que seule une réponse négative faisant suite à une réaction révulsée est envisageable, me paraît donc revenir à entériner comme définitivement indépassable la xénophobie la plus primaire. Ma crainte à moi, c’est qu’en acceptant cette xénophobie « naturelle », on la valide.

L’Histoire est pleine d’exemple dans lesquels des groupes humains ont refusé de reconnaître comme leurs semblables d’autres très humains aux motifs des différences morphologiques les plus superficielles, à commencer par la couleur de peau. Ceci revient à rappeler une autre constatation historique, à savoir que la reconnaissance de l’autre comme alter ego digne de droit est toujours un choix arbitraire. Un des cas les plus explicites que je connaisse à cet égard est la fameuse « controverse de Valladolid ». En 1550-1551, la couronne espagnole organisa dans cette ville un débat savant pour tirer au clair la question de savoir si les amérindiens avaient ou non une âme (et donc s’il était légitime de les réduire en esclavage). Malgré les pressions des colons, et en accord avec les positions du vatican, le théologien dominicain Bartolomé de Las Casas sut apporter les arguments qui convainquirent de l’humanité des peuples indigènes d’Amérique [7]. Ils furent jugés dignes d’être convertis (bon gré, mal gré) au christianisme. Moyennant quoi, les colons durent se rabattre sur une force de travail dont l’animalité était déjà bien attestée : les peuples d’Afrique sub-saharienne (Sic !). En réalité, les critères selon lesquels les Amérindiens furent reconnus par les  Européens comme personnes dignes de droit quand les Africains étaient réduits en esclavage nous paraissent aujourd’hui largement irrationnels, biaisés par les croyances religieuses, pseudo-scientifiques ou encore par une mentalité colonisatrice qui allait s’imposer durant plusieurs siècles.

Considérer comme « un risque » la naissance de créatures chimériques, éventuellement douées de conscience supérieure et ressemblant à des humains revient, à mon avis, à se préparer à les accueillir de la même manière que trop de colons ont abordés les peuples autochtones qui se trouvaient sur leur route : avec violence.

De la chimère fantasmatique à l’hybride créatrice

Toutes ces pseudo interrogations, sans le dire ouvertement, exigent en fait l’interdiction de toute création de chimères, animal-humain comme humain-animal. En filigrane de ces témoignages d’effroi, plus que les justifications d’origine religieuse qui condamnent toute manipulation du vivant au nom de sa sacralisation, je lis une réaction fondamentalement irrationnelle de peur face à un « nouveau » et à un « étranger » qui questionne notre identité [8]. Ces réactions sont primaires. L’humanité nous intime de les dépasser.

On ne peut pas non plus condamner par avance la venue au monde d’être humains différents au motif que nous, et nos sociétés, ne serions pas capables de les accueillir dignement. Ce serait comme vouloir interdire à une famille étrangère d’avoir des enfants au prétexte que ceux-ci seraient inévitablement victimes de discriminations xénophobes !

Par ailleurs, on ne peut pas préjuger du bonheur d’une chimère animal-humain ou humain-animal. Comme tout nouvel être humain s’épanouissant comme personne à partir du jour de sa naissance, comme tout individu, à la fois différent et singulier, l’enfant né à partir d’un croisement chimérique verrait ses chances d’accéder à un point équilibre du bonheur plus ou moins élevé en fonction de critères comme l’attention de son entourage, la possibilité de développer son estime de soi, l’acquisition de son autonomie ou la qualité de sa vie sociale.

Mieux, le développement, par le truchement de la main humaine, de nouvelles formes de vies dotées de conscience supérieure, au lieu d’être attendu dans la peur, devrait être anticipé avec l’espoir de nouveaux enrichissements, de nouveaux échanges, de nouvelles expériences, donc de nouvelles créativités.

De la même manière que les progressistes ont toujours considérés que la meilleure manière de lutter contre la xénophobie était de promouvoir le dialogue et les échanges entre les peuples, les transhumanistes technoprogressistes promeuvent la liberté et la diversification morphologique. En attendant qu’une « neuro-amélioration » nous aide à mieux contrôler nos pulsions xénophobes [9], la multiplication des animaux ou des humains chimériques ne devrait pas être accueillie avec davantage de frayeur que celle des métis, des mulâtres, des eurasiens, et de tous ceux qui portent sur leur peau la preuve des dynamismes de l’humanité.

auteur : Marc Roux

image illustrative : © Patricia Piccinini (2002-2003)

Sources :

[1]  Solène Cordier, Le Monde, « Au-delà des lignes partisanes, large adoption du projet de loi de bioéthique à l’Assemblée », 16/10/2019.

[2] Paul Benkimoun, Le Monde, 01/08/2019, « Un chercheur japonais autorisé à créer des embryons chimériques animaux-humains ».

[3] Projet de loi de bioéthique, Titre IV, articles #14 à #18. Article 17 : << La modification d’un embryon humain par adjonction de cellules provenant d’autres espèces est interdite. >>

[4] A Milon, Rapport sur la révision des lois de bioéthique n°388, Sénat, 30 mars 2011 p.90.

[5] Gènéthique, 17 avril 2019, « Les embryons chimériques à l’heure de la révision de la loi de bioéthique ». Le site Gènéthique est une émanation de la fondation Jérôme Lejeune.

[6]  Erwan Lecomte, Science et Avenir, “Des souris naissent sans père à partir de deux mères”, 12/10/2018.

 ; Mounia Guenatri et Déborah Bourc’his, Médecine / Sciences, “Est-il possible de produire des gamètes mâles in vitro en trois jours ?”, Volume 23, Number 6-7, Juin-Juillet 2007.

[7] Wikipédia, article « La Controverse de Valladolid»

[8] Deux exemples caractéristiques : Jacques Le Goff (professeur de droit), Ouest-France, « Les chimères, menace pour l’humain », 26/08/2019 ; Loup Besmond de Senneville, La Croix, « Les embryons chimères, risque d’un brouillage de la frontière homme-animal », 11/12/2018.

[9] voir, Marc Roux, Transhumanistes.com, “De l’amélioration morale”, 26/04/2015.


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