Euthanasie : Vive la bonne mort !

Dans un temps où de nombreuses personnes décèdent dans des conditions désespérantes, il peut paraître déplacé de parler d’euthanasie. Pourtant, l’euthanasie n'est-elle pas transhumaniste en soi ?

Publié le 29 juillet 2020, par

Dans un temps où de si nombreuses personnes ont décédé et décèdent encore dans les conditions désespérantes de la solitude d’un lit d’hôpital confiné, il peut paraître déplacé de parler d’aide au suicide ou d’euthanasie, cette dernière étant, littéralement, la possibilité de choisir une « bonne mort ». Et pourtant, il me semble que c’est presque un devoir pour ceux qui se revendiquent d’une pensée transhumaniste, que de rappeler que la possibilité du choix de sa mort devrait être un droit universel.

Comment cette position s’argumente-t-elle ?

La plupart des transhumanistes, fidèles à leur attachement au droit de chacun à disposer de son corps, considèrent que l’accès à l’euthanasie devrait être libéralisé dans tous les cas, les plus nombreux, où il paraît évident que la mort de la personne volontaire ne portera pas un tort insurmontable à autrui. La disparition d’un être proche provoque généralement une souffrance pour l’entourage, mais c’est une chose de voir partir un parent, un ou une amie, un conjoint dans les affres de la maladie ou l’injustice d’un accident imprévisible, et c’est autre chose que de l’accompagner à travers une fin de vie choisie. On peut imaginer que, pour beaucoup, de la douleur de l’arrachement pourrait ne subsister que la tristesse de la perte. Si, par définition, l’euthanasie est bonne pour celui ou celle qui meurt, elle doit aussi être meilleure, ou tout du moins plus supportable pour ceux qui restent.

    Mais, jusqu’ici, on pourrait objecter que cette position n’a rien de très originale. L’idée et la pratique de l’aide au suicide ou de l’euthanasie sont attestées depuis l’antiquité (chez les stoïciens par exemple). Les humains n’ont pas attendu le transhumanisme pour l’envisager [1]. Il me semble néanmoins que la pratique de l’euthanasie rencontre logiquement la pensée transhumaniste de plusieurs points de vue et que celle-ci rend celle-là d’autant plus souhaitable, pour ne pas dire nécessaire.

L’euthanasie et l’aide au suicide devraient être accessibles aux personnes non-malades

D’abord, à notre avis, l’accès à l’euthanasie devrait être possible même pour des personnes non-malades. Or, à ce jour, dans nos sociétés dont les moeurs continuent de se libéraliser progressivement, même dans les pays où des formes d’euthanasie ont été légalisées, celle-ci n’est encore envisagée que pour des personnes gravement malades, en souffrance physique ou psychologique, pour lesquelles les soins médicaux sont incapables d’obtenir une rémission ou un apaisement suffisant [2]. Or, de telles « précautions » reviennent, à mon avis, à considérer que le corps médical, et le législateur, savent forcément mieux que les personnes ce qui est supportable ou insupportable de leur vie, ce qui donne suffisamment de sens ou ce qui en prive. Concernant l’aide au suicide, parmi le tout petit nombre des États où celle-ci a été légalisée, la Suisse semble être le seul où elle est possible sans condition médicale [3]. En France, euthanasie et aide au suicide restent condamnées. Évidemment hérité en très grande partie de notre vieille tradition chrétienne, la tendance des sociétés occidentales à considérer le suicide – et donc l’euthanasie, comme quelque chose de « mal » constitue à mon avis une restriction insupportable de notre liberté individuelle. Elle se traduit assez souvent, sur nos voies ferrées, dans nos granges, au bas de nos ponts ; ou encore au fond des lits de nos hôpitaux ou de nos maisons de retraites, par des gestes brutaux, des blessures, un abandon, une agonie plus ou moins longue et beaucoup de souffrances évitables, en somme par des atteintes graves à la dignité humaine [4].

À l’inverse, nos mythes et nos récits de fictions sont en mal de représentations de l’euthanasie comme quelque chose de positif. Une pensée transhumaniste invite à s’efforcer de la penser avec douceur. Je rappelle ici l’épisode de la série Black mirror, « San Junipero » [5], dans lequel / Attention – SPOILER / deux vieilles dames réalisent, dans un univers de réalité virtuelle ultra-réaliste, le rêve amoureux et lesbien qu’elles ont toujours nourri, avant d’être euthanasiées et up-loadées.

L’euthanasie est transhumaniste en soi

Où l’on voit bien que, d’autre part, l’euthanasie rencontre la pensée transhumaniste parce qu’elle met quasi-nécessairement en jeu une technique et une pratique culturelle. Disons-le, l’euthanasie, la « bonne mort » n’est pas naturelle. Au contraire, remarquez que la mort naturelle, celle que nous apporte la maladie, l’accident ou celle qui vient au bout de cette maladie pire que les autres – le processus de décrépitude du vieillissement, la mort naturelle donc, est rarement bien bonne. L’euthanasie est transhumaniste en soi parce qu’elle procède de l’utilisation d’une technique, éventuellement de haute technologie, dans le but d’améliorer une dimension bien particulière de la condition biologique de l’humain : la cessation de son fonctionnement.

Certains diront qu’une telle perspective ne saurait correspondre aux visées transhumanistes puisque ce mouvement de pensée vise à « résoudre la mort ». En réalité, le transhumanisme – d’autant plus le transhumanisme francophone, ne s’intéresse pas à l’immortalité métaphysique mais à l’amortalité, c’est-à-dire à la victoire sur l’essentiel des maladies et notamment celle du vieillissement. Cette préoccupation s’explique par le fait que le vieillissement est, aujourd’hui, de loin, la première cause de mortalité et de souffrances physiques et psychologiques. Les transhumanistes se préoccupent aussi de manière fondamentale de permettre une vie plus heureuse, plus épanouie et avec un risque minimal de tout décès involontaire.

Mais, ne pas tomber malade, ne pas vieillir, et même éviter très longtemps les accidents, cela n’empêche pas nécessairement de désirer un jour la mort.

La perspective semble aller d’autant plus de soi dans l’hypothèse où nous deviendrions capables de vivre beaucoup plus longtemps, en bonne santé, voire en pleine jeunesse. Cette éventualité, aujourd’hui hors d’atteinte, devrait aller de pair avec la possibilité de choisir l’instant et les conditions de sa mort. L’espoir des transhumanistes est  qu’une vie amortelle soit celle de possibilités bien plus grandes d’épanouissements individuels et collectifs, de découvertes et de curiosités sans cesse renouvelées, d’avancées plus lointaines vers le bonheur, de progression vers davantage de sagesse et d’harmonie. Nous pouvons aussi espérer que, chemin faisant, les progrès de la biologie et notamment de la neurologie nous permettent de réguler notre « point de repère hédonique » [6], c’est-à-dire que nous apprenions à moduler finement, de manière autonome, les échanges bio-chimiques qui se trouvent au sous-bassement de nos envies, et que nous trouvions indéfiniment des motivations pour alimenter notre désir de vivre.

Mais ces espoirs ne prémuniront pas forcément tout le monde de la perte du sens ou d’un ennui mortel. Nous devons envisager le cas des personnes qui, irrémédiablement, souhaiteront arrêter le voyage. Devant cette situation, la seule attitude respectueuse de la dignité de leur personne ne sera-t-elle pas de leur permettre de choisir leur mort ? Sans doute le plus souvent accompagnés par leurs proches, avec l’aide – pourquoi pas, de la solidarité sociale, à travers des pratiques rituelles, liturgiques, ou bien dans la plus grande simplicité et l’anonymat, dernière conquête du transhumanisme, la mort deviendrait alors vraiment un choix de vie. Ainsi le transhumanisme pourra-t-il envisager de “résoudre la mort” sans “enfermer dans la vie”.

Bien entendu, une telle décision devra être entourée de toutes les précautions nécessaires, comme c’est déjà actuellement le cas dans les pays qui ont commencé à libéraliser l’euthanasie ou l’aide au suicide. Une « période de latence » de plusieurs semaines doit être respectée, afin de s’assurer que ce choix irréversible ait été mûrement réfléchi, en toute liberté, qu’il ait été confirmé de façon répétée jusqu’au moment ultime.

En effet un système organisé d’euthanasie ne laisserait que très peu de probabilité de survie. Or, actuellement, la majorité des personnes qui survivent après une tentative de suicide, décident finalement de continuer à vivre. Parfois, il est affirmé qu’il y a une différence d’intention entre une tentative de suicide et un suicide réussi. Mais l’absence de récidive concerne aussi les personnes utilisant des moyens « radicaux » ne laissant que peu de chances de survie [7].

Le droit à la vie est notre droit le plus précieux, la condition de tous les autres droits humains. C’est un droit et non une obligation, mais la frontière est complexe. Chacun d’entre nous, même adulte est protégé contre lui-même en certaines circonstances (ne fût-ce que par le port de la ceinture de sécurité en voiture). Du point de vue social, la frontière ultime ne doit être franchissable que lorsque tout ce qui est raisonnable pour en dissuader a été tenté.

La mauvaise mort aura vécu

Dans les perspectives transhumanistes les plus audacieuses et spéculatives, il existe des hypothèses dans lesquelles l’euthanasie pourrait non pas correspondre à une disparition définitive de la personne mais à une forme de stase. Bien qu’elles relèvent encore grandement de la science-fiction, on peut mentionner les projets menés par les entreprises de cryonie et ceux visant une émulation non-biologique de la pensée (mind uploading). Dans le premier cas, une cryogénisation pratiquée sur une personne vivante, surtout si elle est en bonne santé, serait probablement considérée de nos jours comme un meurtre ou une aide au suicide, et serait donc sévèrement condamnée. Mais si un jour la réanimation des corps cryogénisés est validée scientifiquement, de tels procédés et choix permettant une sorte de « petite mort » temporaire, ou de long sommeil, ne devraient-ils pas être acceptés ?

Pareillement, si l’émulation de la pensée – quels qu’en soient les supports, était réalisable, le choix pourrait être fait, de temps en temps, de « se mettre sur pause » pour des durée plus ou moins longues.

Dans ces deux hypothèses, il faudrait s’assurer qu’est surmonté le risque de la perte d’identité en raison de la rupture de la continuité fonctionnelle, ou au moins de bien connaître les conséquences possibles en terme d’altération de l’identité, de manière à faire un choix éclairé. Mais dans tous les cas, pendant que la « bonne mort » continuerait sans doute à avoir de beaux jours devant elle, celle que nous connaissons encore aujourd’hui aurait probablement vécu.

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NOTES :

[1] « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres. » Paul Lafargue (1911).

[2] Quelques précisions sur la loi belge : article « Euthanasie » du site du Service Public Fédéral, Santé Publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement, 27 janvier 2016.

[3] Aux Pays-Bas, un projet de loi vient d’être déposé pour aller dans la même direction. Voir : Institut Européen de Bioéthique, C. du Bus, “Pays-Bas : une proposition de loi pour autoriser le suicide assisté à partir de 75 ans”, 22 juillet 2020.

[4] Renseignez-vous auprès de l’Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité (ADMD).

[5] https://en.wikipedia.org/wiki/San_Junipero .

[6] voir Transhumanistes.com, Marc Roux, « La « roue hédonique » (2/4) : Du bonheur », 9 août 2018.
[7] Medium, Ed Newman, “A Lesson from 29 Golden Gate Suicide Attempts”, 21 février 2019.

Porte-parole de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog, chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). En savoir plus