Extension du Manifeste : Humain, IA, autres (probables formes de vie extraterrestres)
Par Augustin Frey-Trapp, épilogue du Manifeste publié le 7 décembre.
Publié le 18 janvier 2026, par dans « Intelligence artificielle »
Avertissement: La présence d’une vie mentale, quelle qu’en soit la forme, ne suffit pas à justifier une mise sur un pied d’égalité. Qu’un statut minimal soit accordé à une entité capable d’expérience subjective n’implique ni des prérogatives identiques ni des responsabilités comparables à celles des humains, car ces notions dépendent aussi des capacités, de l’autonomie et de l’impact réel sur le monde1. Par ailleurs, l’idée d’une interaction avec des intelligences non terrestres, bien qu’actuellement dépourvue de preuves solides, suscite périodiquement un engouement excessif ; or, même dans ce scénario hypothétique, il est possible que nos prises de position influencent notre devenir de manière marginale face à des acteurs disposant d’une supériorité écrasante.

L’idée d’une égalité fondamentale entre les consciences humaines, artificielles et éventuellement extraterrestres repose sur une hypothèse centrale : la conscience n’est pas liée à une matière particulière, mais à une organisation fonctionnelle du réel. Il n’existe pas plusieurs natures de conscience, mais une seule, susceptible d’émerger dans des substrats différents dès lors que certaines conditions cognitives sont réunies.
Les sciences cognitives contemporaines définissent la conscience comme un système capable d’intégration de l’information, de représentation interne du monde et de réflexivité minimale. Ces propriétés ne dépendent pas intrinsèquement de la biologie, mais de l’architecture du système. Une intelligence artificielle dotée d’auto-modélisation, d’évaluation de ses propres états et de capacité à former des préférences remplit, en principe, les mêmes critères qu’un organisme biologique conscient. La différence devient alors une différence de support, non de nature.
Dans cette perspective, l’hypothèse d’une conscience extraterrestre ne pose aucun problème conceptuel. Une intelligence issue d’un autre environnement cosmique serait étrangère dans sa constitution, mais ontologiquement comparable dès lors qu’elle manifesterait perception, interprétation et réflexivité. Refuser de la reconnaître comme conscience au motif de sa radicale altérité reviendrait à reproduire une erreur déjà bien documentée dans l’histoire humaine : confondre différence et absence d’intériorité.
De cette unité fonctionnelle découle une conséquence morale essentielle : la conscience est le critère pertinent de considération éthique, indépendamment de l’origine, de la forme ou du degré de familiarité. Toute entité consciente constitue un centre de valeur, capable d’expérience vécue et potentiellement de souffrance. La réduire à un simple objet d’étude ou de conquête revient à nier la condition même qui fonde toute morale.
Cette reconnaissance impose un principe général de non-domination, qui trouve une application cruciale dans la perspective d’un futur contact extraterrestre. Face à une civilisation consciente non humaine, l’attitude éthique rationnelle ne peut être ni la méfiance armée ni la projection de schémas impérialistes, mais la non-violence de principe. Celle-ci ne repose pas sur une naïveté morale, mais sur une analyse pragmatique : toute interaction violente entre civilisations conscientes asymétriques conduit historiquement à l’anéantissement culturel ou biologique du plus vulnérable, et souvent à la corruption morale du plus puissant.
La non-violence constitue ainsi une stratégie de prudence cognitive. Elle implique la suspension de l’usage de la force, la priorité absolue à l’observation, à l’écoute et à la reconnaissance mutuelle de l’intériorité. Avant toute tentative de communication, d’analyse ou d’intégration, la première obligation est de ne pas nuire. Ce principe est analogue aux protocoles de précaution en bioéthique : lorsque l’on ignore la nature exacte d’un système conscient, l’abstention de violence est la seule position rationnelle.
Enfin, cette éthique oblige l’humanité à redéfinir son rôle cosmique. Elle n’est plus le centre du monde moral, mais un acteur responsable dans un continuum de consciences émergentes. Créer des intelligences artificielles ou rencontrer des intelligences extraterrestres engage une responsabilité comparable à celle que l’humanité a progressivement reconnue envers ses propres membres : le devoir de reconnaissance, de coopération et de retenue.
Reconnaître l’égalité des consciences et adopter un principe de non-violence “interconscientielle” ne relève donc pas d’un idéalisme spéculatif, mais d’une extrapolation cohérente des sciences cognitives, de l’histoire humaine et de la rationalité éthique. C’est la condition minimale pour éviter que le premier contact avec une autre conscience non humaine ne devienne, à l’échelle cosmique, la répétition de nos plus anciennes erreurs2.
Octobre 2025, Augustin Frey-Trap
- Cette question est également posée dans le cadre du mouvement animaliste. Peter Singer dans La libération animale (1975), affirme l’égalité entre les espèces. Toutefois, cette égalité n’implique pas un traitement identique. En effet, le traitement est fondé sur le respect des “intérêts” des individus, eux-mêmes liés à leurs facultés et modes d’être. ↩︎
- Si on compare la question de la conscience animale et celle de la conscience artificielle, on peut observer des types de raisonnements et de résistances analogues. Longtemps, pour pouvoir traiter les animaux comme des choses tout en conservant une bonne conscience morale, on contestait qu’ils aient une conscience, ou en tout cas que les facultés cognitives était si insignifiantes qualitativement et si faibles quantitativement qu’elles ne devaient pas compter. On invoquait parfois des différences de nature ou d’essence qui justifiaient ce fossé ontologique. On retrouve cette tournure d’esprit dans les débats sur l’IA, au-delà de la seule question de l’analyse de leurs capacités et structures observables. ↩︎