Faut-il craindre des « post-humains » divergents ?

Transformer l'humain suscite des craintes, mais que pourrait-il se passer si l'humanité se séparait en plusieurs espèces ?

Publié le 27 novembre 2020, par

L’histoire continue !

L’idée de transformer radicalement notre espèce à l’aide de la génétique, des neurosciences ou de la biomécanique suscite beaucoup de craintes. Il y a notamment la peur que l’on « perde notre humanité ». Ces visions « bioconservatrices » sont le plus souvent émotionnelles et les arguments transhumanistes semblent bien plus solides :

  • l’humanité n’est pas quelque chose de nettement définissable, qui serait figé depuis l’apparition d’homo sapiens, elle continue d’évoluer, biologiquement et culturellement ;
  • croire que, si l’évolution se fait « à l’aveugle » elle est intrinsèquement bonne, est un biais d’appel à la nature qui ne repose sur rien [1] ; à l’inverse, une « évolution » délibérée peut avoir des inconvénients et des ratés [2], mais elle a par définition plus de chances d’aller dans une direction souhaitée ;
  • au fur et à mesure que les possibilités de certaines modifications deviennent accessibles, c’est l’inaction qui peut se trouver redéfinie comme un « choix hors norme » (par exemple, le choix de ne pas avorter lorsqu’un embryon présente manifestement des malformations très incapacitantes).

Les transhumanistes ne sont donc pas sensibles aux arguments qui ont leur racine dans une fétichisation de la nature. Il s’agit d’ailleurs plutôt d’une vision très humaine de la nature, celle de la percevoir au fond comme un cycle éternel, qui vient probablement de nos biais de perception (nous ne voyons pas les effets de l’évolution darwinienne à l’échelle de nos vies). 

Plusieurs espèces… humaines ?

En revanche, une interrogation que l’on peut trouver plus fondée, c’est l’hypothèse de modifications tellement différenciées au sein de l’humanité, qu’elles entraîneraient une séparation entre deux espèces (ou plus), des spéciations [3]. Cela aurait alors un sens de parler de « post-humains ». Car aussi longtemps que l’humanité se considèrera comme évoluant ensemble, il s’agira plutôt d’une « transhumanité » sans réelle rupture avec « l’humanité ».

Là encore il ne s’agit pas de considérer que des spéciations seraient un mal en soi, du simple fait qu’elles seraient arrivées « artificiellement ». Il s’agit de considérer des scénarios pouvant avoir des conséquences néfastes (d’un point de vue englobant les deux ou plusieurs espèces apparues après l’embranchement).

Une conséquence possible serait que ces post-humains ne se reconnaîtraient plus entre eux comme étant « des prochains », et pourraient entrer en conflits. On sait que l’humanité a déjà bien du mal à faire vivre un réel sentiment d’appartenance à l’échelle mondiale, certains supposant même que notre héritage génétique ne nous a pourvu que d’un « instinct grégaire » fonctionnant à la petite échelle de nos petits groupes initiaux de primates [4]. Si avec le même bagage naturel nous devions faire face à des êtres aux morphologies, comportements ou modes de communication radicalement différents (des cyborgs télépathes…), il y a des raisons d’avoir des craintes.

Dans la Machine à explorer le temps (1895) H.G. Wells imaginait ainsi un futur où l’humanité a ainsi donné à deux espèces distinctes, les gracieux Eloïs, et les affreux Morlocks. Les premiers vivent dans l’oisiveté grâce au machinisme et au travail souterrain des seconds, lesquels dévorent de temps en temps un Eloïs. Bien sûr, comme souvent, la science-fiction en dit plus sur l’époque où elle est produite que sur le futur. Il n’y a pas besoin de se lancer dans une grande analyse littéraire pour voir dans cette œuvre la forte impression que la révolution industrielle et la séparation entre milieux ouvriers et bourgeois avait faite sur Wells.

Mais ce thème n’est pas propre à la fin du 19e siècle, il est devenu pérenne et s’est même radicalisé. Plutôt que de craindre seulement une spéciation opérant progressivement selon les lois darwiniennes, on s’est mis à imaginer que des spéciations seraient délibérément mises en place, comme les Alpha, Bêta, Gamma, Delta et Epsilon du Meilleur des mondes. C’est devenu un des thèmes récurrents parmi les nombreuses dystopies que la science-fiction a produites et continue de produire.

Certes, les transhumanistes réfléchissent à une alternative pour dépasser les limites de notre capacité à vivre en harmonie avec d’autres personnes différentes. C’est ce qui correspond à l’idée de “moral enhancement”. En effet, un argument consiste à dire que si nous perfectionnons tellement nos technologies qu’elles nous permettent un jour de faire apparaître d’autres espèces humaines, alors nous pourrions tout aussi bien devenir capables de moduler intelligemment nos tendances à la xénophobie, à la dominance ou à l’agressivité. Cela dit, outre que l’acquisition d’une telle maîtrise n’est pas certaine, il n’est pas donné que celle-ci soit utilisée dans un sens démocratique et libérateur.

Les inégalités économiques comme facteur de risque existentiel

Cela n’a rien d’étonnant. Même si leurs formes ont beaucoup évolué depuis le 19e siècle, les inégalités et les rapports d’exploitation sont toujours là, et tendent à augmenter [5]. Dès lors, il est inévitable que cela se reflète dans les projections plus ou moins pessimistes sur notre futur. Cet imaginaire négatif pèse lourdement sur la réception du transhumanisme dans un large public. On ne peut balayer d’un revers de main les craintes que les « augmentations » ne bénéficient d’abord et avant tout aux riches, ou en tout cas laissent de côté une grande partie de l’humanité. Nous pouvons espérer des effets positifs des technologies sur la pauvreté absolue (toute augmentation de la productivité, tout pas vers l’abondance matérielle tend à rendre meilleur marché les produits de base), mais il n’y a pas de raison en soi qu’elles enrayent les inégalités. La question sociale reste une composante autonome, et modèle les futurs possibles.

Cet aspect de la question constitue sans doute un point nodal. S’il était dénoué, des scénarios de divergence pourraient certes toujours être envisagés, mais seraient largement vidés de leur conflictualité.

Diversité des imaginaires post-humains

Un certain nombre d’œuvres de fiction permettent en partie de s’imaginer ces « autres questions ». Par exemple, celles qui décrivent des évolutions divergentes des portions d’humanité s’étant installées sur des planètes éloignées entre elles. Asimov explore par exemple des choix très contrastés sur certaines planètes, comme les Solariens qui vivent à quelques milliers, chacun sur un immense domaine assisté de robots, et s’étant rendus sur-humains par modification génétique, ou encore ceux de la planète Gaïa qui vivent en symbiose dans une entité unique.

Dans la nouvelle The great goodbye, R.C. Wilson imagine un futur où une partie des humains ont été augmentés pour être capables de survivre à de longs voyages spatiaux, tandis que les humains originels, sur Terre, restent conservateurs. La nouvelle montre le déchirement au moment des adieux entre un grand-père « New People » et son petit-fils qui a choisi de rester. 

Dans The Shores of Night, T. Scortia raconte comment certains humains ont fini par fusionner avec des vaisseaux spatiaux, toujours à des fins d’exploration spatiale, et comment cela les questionne sur la nature humaine.

Autre thème : T. Chiang imagine dans The Evolution of Human Science qu’une partie des humains sont devenus des méta-humains d’une puissance intellectuelle supérieure, vivant au milieu de l’humanité, mais communiquant entre eux directement par interface numérique. La nouvelle décrit ce qui se passe au niveau de la production scientifique de ces méta-humains, qui est devenue incroyablement supérieure et rapide (sorte de singularité), mais qui est aussi désormais une « boîte noire » pour les humains.

Dans sa Trilogie du Vide, Peter F. Hamilton propose une vision moins contrastée, où l’humanité se dépeint en branche “naturelle”, Avancée et Haute. Les premiers refusant toute modification corporelle par la technique; les seconds adeptes d’implants et de cures de rajeunissement les rendant virtuellement immortels; et les derniers devenant des cyborgs au niveau cellulaire, en faisant des sur-humains. Ce dégradé d’humains possibles coexiste dans une société s’étendant sur des dizaines de planètes, tout en développant une culture et une organisation sociale propre.

Clifford Simak, dans les années 50 et son ouvrage Demain les chiens, met en scène plusieurs espèces : des androïdes, des chiens parlants, des fourmis modifiées, des mutants, des fantômes… des humains ayant migré sur Jupiter et dont on n’entend plus parler. Certaines espèces communiquant entre elles, d’autres étant si éloignées qu’elles ne se perçoivent même pas et interagissent à peine.

Comme on le voit, il existe mille et une façons d’envisager des évolutions futures de l’humanité qui ne soient pas forcément conflictuelles, où les spéciations ne sont pas forcément subies, pas forcément définitives et univoques. On peut entrevoir de vastes champs des possibles et des modifications augmentant nos libertés et nos capacités à poser des questions philosophiques jusqu’à la fin des âges. Mais hasardons-nous à dire que ces potentialités ont moins de chances d’advenir si l’humanité ne parvient pas à atteindre une sorte de maturité dans la gestion de ses immenses ressources. Les technoprogressistes ont un rôle à jouer pour que l’humanité réussisse à passer ce cap, laissant derrière elle cette époque de divisions en classes sociales.

Notes

[1] Ou alors il faudrait assumer une position radicale, envisageant la “pure” sélection naturelle comme la sagesse immanente de la vie, et rejeter toutes les techniques, notamment la médecine. L’humain (et déjà certains animaux) étant technicien, cette radicalité semble particulièrement fragile et mal fondée.

[2] Les guillemets sont ici pour rappeler qu’il ne faut pas forcément y voir une « amélioration ». Si l’on supprime des maladies il s’agit clairement d’une amélioration, si l’on tend vers de nouvelles caractéristiques physiques cela peut simplement être de la « modification », sans jugement de valeur.

[3] Ajoutons par ailleurs que la délimitation elle-même entre espèces au sein du vivant est délicate, car il y a en réalité un continuum sans frontières nettes. Sur ce sujet on peut lire cet intéressant article : Quand l’humanité diverge – La spéciation des posthumains

[4] Voir Nombre de Dunbar — Wikipédia

[5] Les inégalités économiques au sein de l’humanité n’ont probablement jamais été aussi élevées. https://en.wikipedia.org/wiki/Economic_inequality

auteur : Julien Varlin