Fermer les yeux sur les risques des nanomatériaux ?

Prendre la responsabilité de l'ignorance au nom d’intérêts économiques n’a-t-il pas quelque chose de criminel ?

Publié le 30 mai 2026, par dans « Risques__Risques environnementaux et existentiels »

(image générée par IA)
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Les technoprogressistes français prétendent se préoccuper particulièrement de la question des risques environnementaux, sanitaires et sociaux liés au développement des pratiques transhumanistes. Mais le premier pilier de ce triptyque est souvent négligé. Nous ne laisserons cependant pas passer cette information que les grands médias soulignent à peine : « La Commission européenne enterre le projet de renforcer la régulation des produits chimiques » (Le Monde, 5 mai 2026).

Il y a quinze ans, à l’occasion d’un débat national sur les nanotechnologies – débat unique et lui-même vite enterré par les autorités gouvernementales qui l’avaient initié – nous avions exprimé l’idée que les nanotechnologies devaient être autant soutenues que surveillées [1] . Bien qu’on n’en parle presque plus, ce sont elles qui restent à la base de la convergence technologique qui fut appelée NBIC et qui constitue le soubassement sur lesquelles s’érige le transhumanisme. Ce n’est pas pour rien si, dans le rapport de 2002 qui a vu apparaître cet acronyme (Nano-Bio-Info-Cogno), ce sont les nanotechnologies qui étaient placées en tête. Ce sont elles, par exemple, qui, permettant la fabrication de microprocesseurs de plus en plus puissants et interconnectés, sont à la racine de l’informatique et de tout le développement des intelligences artificielles. Mais elles contribuent aussi grandement aux formidables progrès de la biologie et des sciences cognitives. Les enzymes comme Cas9, ou les complexes ARN-ADN utilisés en édition génétique ont des tailles nanométriques.

Sauf que, quand on manipule la matière à l’échelle du milliardième de mètre, on entre dans un domaine où l’on est susceptible de modifier aussi le vivant à son niveau le plus intime, même par inadvertance. Par exemple, les nanoparticules sont suffisamment petites pour franchir la barrière hémato-encéphalique (qui protège notre cerveau des toxines qui circulent dans le sang). Et en se dégradant, les matériaux nano-composés qui les contiennent les libèrent dans l’environnement. Or, des milliers de produits industriels et de grande consommation en contiennent [2].

En France, depuis quinze ans et plus, l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES), ainsi que bien d’autres organismes ont multiplié les rapports et les alertes pour signaler que nous ne savons pas où nous allons. Des années de combat et de travail d’information avaient mené à la décision de réviser une importante disposition de l’Union Européenne, le règlement REACH, qui définit quelles substances doivent être surveillées et dans quelles conditions. Les nanomatériaux, parce qu’ils concernent des quantités évidemment très faibles en tonnage, passaient en effet aussi à travers les mailles de la sécurité réglementaire. Mais on y était, on allait enfin prendre au sérieux ces risques négligés jusqu’alors.

Et bien non. Le poids des lobbys industriels, les divisions politiques internationales et la lourdeur de la machine bureaucratique de l’Union auront eu raison de la raison. Avant longtemps encore, nous allons continuer à produire des nanomatériaux en ne nous préoccupant quasiment pas de ce que leur dissémination peut avoir comme conséquences sur notre condition biologique.

Au passage, il est remarquable que lorsqu’il est question, par exemple, d’ingénierie génétique, et notamment des perspectives de toucher aux cellules héréditaires, les transhumanistes se voient opposer par les bioconservateurs une interprétation du Principe de précaution qui voudrait qu’il soit préférable de ne pas étudier ces perspectives afin de ne pas faire courir de risques de dérives délétères pour la « nature humaine ». Mais quand il est question d’enjeux industriels et économiques, tout à coup, le principe de précaution semble bien moins important. Il n’est plus question, alors, de préserver une quelconque nature, sauf celles des intérêts bien compris des investisseurs. Chassez le naturel, il revient au galop.

Or, si nous disons que le transhumanisme représente l’espoir d’améliorer la condition biologique par la technique, comment devons-nous appeler la tendance qui consiste, par la même technique, à mettre en danger cette condition ?

Quel que soit le nom qu’on lui donne, nous posons la question : prendre la responsabilité de cette ignorance scientifique au nom d’intérêts politiques, économiques ou financiers de courts termes, au regard des espoirs humanistes et transhumanistes n’a-t-il pas quelque chose de criminel ? Il faut au contraire que l’étude de l’impact des nanotechnologies sur la santé et l’environnement redevienne rapidement une priorité. Ces recherches préventives doivent être développées tout autant que celles qui promeuvent l’innovation industrielle.


NOTES :

1/ voir la “Positions de l’AFT:Technoprog! sur les nanotechnologies” (2010)

2/ “Nanomaterials in Consumer Products: Miracle or Menace?

Restons en contact

Porte-parole de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog, chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). En savoir plus