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L’importance du temps

Allongement de la durée de vie, réduction du temps de travail : pourquoi vouloir plus de temps ?

Publié le 17 août 2018, par | Suivez-nous : facebook  

Cet article fait partie d’un essai sur l’augmentation du temps de vie. Pour en savoir plus, cliquez ici.

 

Le cadre étant posé, demandons-nous à présent : pourquoi vouloir plus de temps ?

Avant de répondre à cette question, posons déjà une question plus simple : pourquoi avons-nous besoin de temps (tout court) ?

Prenons un exemple anecdotique. Nous sommes samedi soir, et le lendemain, vous invitez vos amis à manger. Vous décidez de leur préparer un bon repas, ce qui nécessite un certain temps de préparation. Vous allez donc employer quelques heures (disons, 3 ou 4) à préparer ce repas.

Dans cet exemple très banal, vous avez un projet (préparer un repas) dont la réalisation va vous apporter une certaine satisfaction (faire plaisir à vos amis). Et pour réaliser ce projet, aussi modeste soit-il, il vous faut 3 ou 4 heures de temps disponible.

Cela est valable pour toute forme de projet, du plus modeste (préparer un repas) au plus ambitieux (explorer l’univers).

Vous voulez aller régulièrement à la salle de sport, pour améliorer votre forme physique ? Cela demande du temps. Vous voulez apprendre à jouer d’un instrument de musique ? Cela demande du temps. Vous voulez fonder une famille, et passer du temps avec vos enfants ? Cela demande du temps.

Vous voulez lire une série de livres ? Faire le tour du monde ? Binge-watcher l’intégrale de Game of Thrones ? Tenter de résoudre un grand problème mathématique, comme la conjecture de Riemann ? Écrire un livre ? Peindre un tableau ? Composer une symphonie ? Rencontrer de nouvelles personnes ? Prendre des cours de théâtre ? Gravir le mont Everest ? Maîtriser un art martial ? Coloniser Mars ? Percer à jour les plus grands secrets de l’univers ?

Tout cela nécessite du temps, du temps, beaucoup de temps. Que vous réalisiez ces activités à un rythme frénétique et passionné, ou, au contraire, de façon très paisible et flegmatique, cela ne change rien en terme d’ordre de grandeur : dans tous les cas, il vous faudra de grandes quantités de temps.

En cela, le temps est le carburant le plus élémentaire de la vie : « pas de temps » = « pas de vie » et « pas de projets ». Cela sonne comme une évidence, mais il est nécessaire de poser cette base pour la suite. Clairement, nous avons besoin de temps, tout comme nous avons besoin d’oxygène pour respirer.

Très bien. Mais aujourd’hui, nous avons déjà du temps. Si vous êtes français, votre espérance de vie est d’environ 80 ans. Si vous avez la chance d’avoir un travail intéressant, cela peut s’inscrire dans la longue liste des projets mentionnés ci-dessus, et vous avez l’opportunité d’y consacrer environ 8 heures par jour. Sinon, dans tous les cas, vous avez un peu de temps libre le soir, davantage le week-end, et quelques semaines de congés annuels.

Dans ces conditions, pourquoi vouloir plus de temps ? Cela a-t-il un sens ?

Pour tenter de répondre à cette question, prenons-là dans l’autre sens : pourquoi ne pas souhaiter avoir moins de temps ?

Laissez-moi vous parler de Paul. Paul vit dans un pays beaucoup plus pauvre que le nôtre, possiblement à une époque antérieure (mais cet exemple pourrait tout aussi bien être imaginaire). Depuis l’âge de 12 ans, Paul doit travailler 14 heures par jour à l’usine, et il n’a que le dimanche pour se reposer. Ses congés sont rares, voire inexistants. Pour couronner le tout, son espérance de vie ne dépasse pas 40 ans.

Clairement, nous n’aimerions pas être à la place de Paul. Nous aurions plutôt tendance à le plaindre. En fait, nous souhaiterions qu’il puisse avoir les mêmes conditions de vie que nous : un temps de travail raisonnable, des congés payés, et une meilleure espérance de vie.

Pourquoi n’aimerions-nous pas échanger notre vie avec celle de Paul ? Parce que, outre la pauvreté, nous aurions significativement moins de temps disponible. L’essentiel de notre temps serait consacré à un travail ingrat, répétitif et peu satisfaisant. Sur notre peu de temps libre, nous serions trop épuisés pour entreprendre quoique ce soit de constructif. Et nous mourrions à la tâche, à un âge qui nous semble prématuré, sans avoir droit à une retraite bien méritée.

En regardant la vie de Paul, nous apprécions soudain le fait d’avoir du temps, d’avoir l’opportunité de nous lancer dans des projets plus ou moins plaisants et ambitieux, même si ce n’est que quelques heures par semaine.

Laissez-moi à présent vous parler de Marc. Marc vit dans un futur plus ou moins proche. Son espérance de vie est de 300 ans environ, dont au moins 250 ans en pleine santé. Marc travaille entre 10 et 15 heures par semaine, dans un emploi en phase avec ses centres d’intérêt. Marc jouit d’une quantité appréciable de temps libre, qu’il emploie à pratiquer des sports divers, à lire à profusion, à tenter de monter un groupe de musique, à s’investir dans diverses associations, à tenter de comprendre les bases de l’astronomie…

Aimerions-nous avoir la vie, ou du moins la situation de Marc ? Moi, oui, clairement. D’autres personnes, pas vraiment, ou bien elles ne savent pas trop (c’est pour cela que j’écris ce livre). Mais ce qui semble intuitivement évident, c’est que Marc n’aimerait pas vraiment échanger sa vie contre la notre. Du point de vue de Marc, nous sommes un peu des « Paul » : nous mourons beaucoup plus jeunes, et nous passons la majeure partie de notre vie à travailler, sans être totalement libres de nos activités.

A moins d’être déprimé ou malheureux, nous ne voulons généralement pas moins de temps de vie. Et si nous en avions davantage, nous ne souhaiterions pas en avoir aussi peu qu’aujourd’hui.

En ce cas, pourquoi ne voulons-nous pas plus de temps, de façon nette et affirmée, de la même manière que nous souhaitons la fin du cancer ?

Il semblerait que l’évolution naturelle nous ait programmés de telle sorte que nous cherchons davantage à éviter la douleur qu’à obtenir du plaisir. Nous sommes davantage réactifs que proactifs. Nous ne voulons pas avoir un cancer, et nous ne voulons pas perdre du temps de vie. En revanche, la perspective de gagner du temps de vie nous semble beaucoup plus tiède que l’effroi d’en perdre. Nous nous trouvons ainsi dans une sorte de « biais du statu quo« , qui nous fait préférer la situation présente à des situations passées ou futures – et ce, quelle que soit la situation ou l’époque.

Pourtant, il y a toutes les raisons de penser que nous gagnerions à avoir plus de temps de vie pour nos projets. Tout comme nous sommes très heureux d’en avoir beaucoup plus que Paul. Et si nous prenions un peu de recul, et dépassions cette aversion au changement sur cette question précise ?

Ma thèse est que nous gagnerions à devenir des « Marc », tout comme nous avons gagné à ne plus être des « Paul ». Avec davantage de temps, nous pouvons avoir davantage de projets. Nous pouvons aussi avoir des projets beaucoup plus ambitieux, qui s’étendent sur le très long terme.

Et il ne s’agit pas simplement d’une juxtaposition de projets variés. Avec chaque projet (actif ou passif, modeste ou ambitieux), nous gagnons en expérience, nous nous « créons » nous-même. Nous comprenons davantage le monde, nous élargissons nos perspectives. Chaque nouveau domaine que nous maîtrisons nous offre un grille de lecture supplémentaire vis-à-vis du monde. Et, au final, nous créons également ce monde.

« Et qui n’a jamais eu le sentiment, l’âge venant, que nous mourrons trop tôt, à vrai dire juste au moment où nous commencions à être un peu moins bêtes ? », dit l’essayiste Luc Ferry dans une tribune. « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! » Luc Ferry affirme que nous pourrions résoudre ce dilemme en étant « jeune et vieux à la fois » : avoir l’expérience et la sagesse de la vieillesse, tout en conservant la forme et l’énergie de la jeunesse.

En somme, en obtenant davantage de temps, nous gagnons l’opportunité d’être davantage. Et même si nous n’y parvenions pas de notre vivant, cela reste une direction désirable pour l’humanité, pour les générations futures.

Si vous êtes convaincus que nous gagnerions à être des « Marc », alors vous avez déjà une raison suffisante d’être favorable aux projets d’allongement de la durée de vie et de réduction du travail contraint. Cependant, on pourra objecter qu’il ne s’agit que d’une extrapolation modeste de notre situation actuelle. Marc reste un personnage relativement proche de nous, auquel nous pouvons encore nous identifier. Mais si nous continuions dans cette voie, si nous allions jusqu’à la « fin du travail » et à la vie sans limitation de durée ? Peut-on vraiment prolonger le raisonnement jusqu’à ce cas extrême ?

Je pense que oui, et ce sera l’objet du prochain chapitre.


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