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La « roue hédonique » (1/4) : Du plaisir

Première des quatre parties d'une réflexion sur le syndrome dit du "hedonic treadmill", en anglais. À quelles conditions la technique pourrait nous aider à sortir de notre tendance à revenir à des niveaux de bonheur plus ou moins égaux tout le long de la vie ?

Publié le 10 juin 2018, par | Suivez-nous : facebook  

Introduction :

Parmi les questions importantes que pose le transhumanisme – et que se posent les transhumanistes, se trouve celle d’une amélioration de l’accès au bonheur. Est-ce que les techniques et les pratiques que nous espérons voir émerger de la convergence technologique pourraient permettre à un nombre bien plus important de personnes à travers le monde de se considérer comme durablement heureux ? Un tel objectif est-il concevable ? Est-il même souhaitable ? Et si oui, à quelles conditions pourrait-il être réalisable ?

Le sujet paraît très vaste, et nous ne prétendrons pas ici en en faire le tour. À vrai dire, il semble que plus la recherche avance sur ces sujets, plus le nombre d’hypothèses à envisager est important. Quels sont les ressorts du plaisir et ceux du bonheur ? Quelles sont leurs interactions ? Que sont les rapports entre plaisir et douleur, bonheur et souffrance ? Quel est leur rôle respectif dans l’émergence de la conscience de soi et dans l’élaboration du sens que nous donnons à notre vie, depuis la satisfaction de nos besoins élémentaires jusqu’aux choix qui déterminent le plus nos existences ? Mais nous pouvons essayer de poser quelques jalons, quelques repères pour continuer à déployer une réflexion transhumaniste qui reste à bâtir.

C’est à l’intérieur de ces interrogations que prend place celle qui, en anglais, est parfois qualifiée de problème du hedonic treadmill. Il s’agit d’un concept de psychologie comportementale selon lequel nous restons globalement à peu près au même niveau de bonheur et de bien-être … quels que soient les évènements. Tout se passe comme si les personnes couraient sur un tapis roulant d’exercice (treadmill) ou encore comme un hamster dans sa roue, balançant en arrière et en avant, tout en restant à la même place.

Comment comprenons-nous ce syndrome ? Quels en sont les soubassements biologiques ? Est-il possible d’en sortir et, comme dit plus haut à propos de la quête du bonheur en général, est-il souhaitable d’en sortir ? Enfin, dans l’affirmative, quels pourraient être les avantages et les inconvénients d’une telle évolution ? Une prospective transhumaniste à ce sujet ne paraît-elle pas au moins aussi nécessaire que toutes celles qui sont élaborées à propos de la quête d’amortalité ou de toute forme d’amélioration de notre condition biologique ?

Compte tenu de l’importance (inépuisable) du sujet, celui-ci sera présenté en trois parties

SOMMAIRE :

(1ère partie) Introduction / Du plaisir
Le “circuit de la récompense” : description psychologique
Le “circuit de la récompense” : description neuro-physiologique

(2ème partie) Du bonheur – Suffira-t-il de sortir de notre roue de hamster ?
Résumé de l’article Wikipédia sur le Hedonic treadmill
Plaisir contre bonheur : dopamine contre sérotonine

(3ème partie) Yuval Harari et l’amélioration technique de l’accès au bonheur

(4ème partie) Conséquences possibles de modifications du système

Du plaisir

Le “circuit de la récompense” : description psychologique

C’est une expérience commune, nous l’avons faite, vous l’avez faite, la première fois que nous nous en sommes rendus compte, nous étions enfants. On nous avait enfin servi notre plat préféré – était-ce un dessert ? Nous nous sommes jetés dessus avec délice. La première bouchée avait été un ravissement, la deuxième aussi peut-être. Mais après la quinzième de ce plat qui n’était peut-être pas des plus légers (les matières grasses relèvent les saveurs), il n’y avait plus rien à faire et nous avions même repoussé l’assiette, non seulement rassasiés, mais même avec un certain dégoût. Comment se fait-il que ce qui paraissait le comble du plaisir un instant auparavant soit devenu désagréable quelques minutes plus tard ? C’est que, mine de rien, derrière la trivialité de la gourmandise repue se déroule un processus à la fois complexe et essentiel à notre survie : le circuit de la récompense.

Les études sont aujourd’hui nombreuses à ce sujet et nous avons commencé à y voir assez clair. Ce système, présent chez tous les mammifères – mais qui a aussi été décelé chez des oiseaux et des poissons, a pour fonction d’une part d’assurer notre homéostasie (l’équilibre du fonctionnement de l’ensemble de notre organisme), mais également la pérennité de l’espèce par la reproduction. Il garantit donc surtout que nous mangions et buvions quand nous avons faim et soif, que nous recherchions les sensations agréables et fuyions celles qui sont déplaisantes et enfin, que nous ayons de l’appétit pour les relations sexuelles.

Mais comme il est question de maintenir un équilibre, point trop n’en faut, le système fonctionne de telle sorte qu’une fois l’objectif vital atteint, l’excitation qui était à l’origine de la recherche de sa satisfaction retombe, souvent rapidement, jusqu’à ce que l’environnement ou l’organisme signale un nouveau besoin… voire une source différente de plaisir.

Les neuro-psychologues distinguent trois phases à l’intérieur de ce mécanisme physiologique, lesquelles peuvent être successives ou simultanées selon les cas. Nous pouvons jouir de la réalisation ou de la consommation d’une source de plaisir, de l’attente de cette réalisation ou encore de son souvenir. Plus techniquement, il est question d’une “composante affective” (plaisir/déplaisir), d’une “composante motivationnelle” (qui nous pousse à accéder au plaisir) et d’une “composante cognitive” (qui assure que nous conservions la mémoire de nos expériences positives et négatives). Notons  – cela a son importance dans notre perspective transhumaniste – que ces trois aspects semblent réglés par des réseaux de structures différents, innés ou acquis. En effet, cela signifie qu’il serait possible d’intervenir par des techniques différentes sur chacune de ces phases.

À notre naissance, les composantes affectives et motivationnelles sont génétiquement programmées pour que soient assurées les fonctions les plus essentielles. Nul besoin d’expérience pour que la faim motive le désir d’être allaité et pour ressentir le plaisir de la tétée. Mais dès la naissance (dans certains cas même avant), nos expériences mémorisées se combinent avec le plaisir premier de la satisfaction pour renforcer nos désirs d’atteindre ce qui nous est favorable. Les trois composantes se combinent alors et on parle davantage de “renforcement” que de “récompense”.

Le “circuit de la récompense” : description neuro-physiologique

Pour complexes qu’ils soient, ces processus ont été assez finement analysés.

Ils mettent principalement en jeu quelques structures du cerveau profond (mésencéphale), plusieurs réseaux de neurones et certaines molécules bien spécifiques, dont l’une joue un rôle central, la dopamine. Cette dernière est notamment sécrétée par les neurones de petites zones d’à peine un cm3 chacune, notamment l’aire tegmentale ventrale (ATV) et la substance noire (voir schéma ci-contre).

Nous pouvons essayer de résumer les phases de ce circuit comme suit.

#1 Entrée d’un stimulus (au niveau du thalamus) : Le stimulus peut être d’origine endogène innée (i.e. la sensation de faim), exogène innée (i.e. une phéromone sexuelle, odeur signalant l’appétit sexuel), endogène acquise (un souvenir, agréable ou désagréable) ou exogène acquise (la reconnaissance d’une situation agréable ou désagréable déjà vécue).

#2 Contrôle du renforcement : Le signal est transféré vers l’hypothalamus, qui contrôle l’homéostasie et dont les neurones déchargent vers l’ATV.

#3 1ère décharge de dopamine : Les neurones de l’ATV relâchent de

la dopamine en direction de l’amygdale, du septum et du noyau accumbens.

– Les trois phases suivantes sont plus ou moins simultanées :

#4 L’amygdale sollicite à son tour l’hippocampe afin de renforcer le processus d’apprentissage,

#5 La dopamine stimule le septum en direction du cortex cingulaire, ce qui active des réactions émotionnelles (chaleurs, vertiges, plaisirs…),

#6 Le noyau accumbens décharge sa dopamine en direction du cortex préfrontal, ceci renforçant la motivation, permettant l’attention et enfin la prise de conscience.

#7 Réponse comportementale : Le noyau accumbens décharge aussi en direction du système moteur et du système limbique qui vont provoquer les comportements propres à satisfaire la recherche de la récompense (manger, avoir un échange sexuel, fuir une situation désagréable ou dangereuse …).

#8 La réalisation de l’acte approprié déclenchera à son tour de nouveaux stimuli et de nouveaux cycles dopaminergiques.

Néanmoins, une fois la réserve de dopamine épuisée, le cycle est interrompu et nécessite une reconstitution des réserves.

 

Ainsi sommes-nous programmés et ainsi nous reprogrammons-nous par renforcement à chaque interaction avec notre environnement. Ce qu’un certain philosophe hollandais du XVIIe siècle avait exprimé ainsi : « De plus, entre l’appétit et le désir il n’y a aucune différence, si ce n’est que le désir se rapporte la plupart du temps à l’homme, en tant qu’il a conscience de son appétit ; et c’est pourquoi on le peut définir de la sorte : Le désir, c’est l’appétit avec conscience de lui-même. » (B. Spinoza, Éthique III, prop. IX, Scholie).

Mais la prise de conscience de ce que nous désirons ne s’arrête pas à la recherche du seul plaisir. Dans la deuxième partie de cette réflexion, nous nous intéresserons donc à cet état conscient d’une situation de satisfaction importante et durable après lequel nous courons tous : le bonheur.


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