Les mondes virtuels, l’avenir du travail après le confinement ?

Cet article s'interroge sur les nouveaux modes de travail virtuel, qui ont connu un regain d'attention lors du confinement. Quels sont leurs bénéfices sur notre mode de vie? Quels impacts peuvent-ils avoir sur notre société à long terme? Sont-ils si différents de ceux que nous connaissons?

Publié le 3 juin 2020, par

La situation que nous vivons, sans précédent, touche tous les aspects de nos existences. Elle nous contraint et nous rend vulnérable mais elle permet aussi un retour sur nous-mêmes et sur notre propre société, sur nos habitudes et nos modes de vie. Le confinement qui a réduit nos possibilités de mouvement, a fait émerger de nouvelles formes de sociabilité, de nouveaux moyens de créer du lien mais aussi de nouvelles formes de travail.

Les grands évènements artistiques, culturels et entrepreneuriaux ont particulièrement soufferts de cette période. Cela a été le cas pour le salon Laval Virtual consacré à la réalité virtuelle et aux technologies immersives qui se tient tous les ans à Laval. Il avait d’abord été annulé en raison de la crise sanitaire. Mais les organisateurs ont décidé de faire le pari de réaliser une édition entièrement virtuelle. Pour cela, ils ont fait appel à l’entreprise Virbela, une plateforme proposant des mondes virtuels en temps réel et permettant la connexion de plusieurs milliers de participants simultanément. Ils ont ainsi pu mettre en place en un mois ce salon totalement virtuel, une première internationale pour un événement de cette ampleur. Chaque participant avait son propre avatar personnalisable et la possibilité de se téléporter à travers l’environnement. Celui-ci étant ponctué de salles de conférences, d’auditoriums, de salles de réunions et de terrains de jeux. Il était possible de s’entretenir librement, à l’aide de son propre micro, avec les différents participants, à la manière de Skype. La solution de la virtualisation est de plus en utilisée pour remplacer les évènements qui ne peuvent se tenir, c’est notamment celle utilisée par le Tomorrow for Good (TFG) qui se déroulera le 6 juin.

Les mondes virtuels, une nouvelle forme de travail

Mais la plateforme Virbela, qui propose ce type d’expérience, est normalement dédiée aux entreprises, beaucoup moins à l’évènementiel. Une des premières structures à avoir travaillé avec eux étant une société d’immobilier, la société EXP. Son cas est intéressant puisque celle-ci travaille de manière entièrement virtuelle depuis plus d’une dizaine d’années maintenant, et ce bien avant l’épidémie que nous connaissons.

C’est après la crise financière de 2008, qu’EXP a cherché à se réinventer, à chercher des moyens de réorienter son business pour pouvoir faire face aux crises. C’est ainsi qu’ils ont pu entrer en contact avec Virbela et utiliser la solution d’un monde virtuel. Ce monde-là ressemble à un campus universitaire, avec des espaces communs, des salles de conférences, des salles de réunion, des bureaux, des terrains de jeux, etc…

Cette dématérialisation du travail peut présenter de nombreux avantages d’après le président de Virbela Alex Howland. D’abord d’un point de vue financier, il n’y a plus besoin de bureaux donc les coûts fixes qui leur sont associés ne comptent plus. Sachant que ce sont des coûts qui ne changent pas, ils peuvent être un poids en cas de crise. Il ne reste que le coût de la plateforme, bien moindre toutefois. L’entreprise change aussi d’échelle, puisque n’ayant pas de bureaux en dur, elle peut se déployer sur n’importe quel marché, dans n’importe quel pays, à tout moment, sans avoir besoin de développer une logistique lourde avec tous les coûts qui vont avec. C’est le propre du virtuel de pouvoir être disponible n’importe où, n’importe quand. Pour le recrutement aussi cela présente des avantages, tout peut être fait dans le monde virtuel. N’importe quel agent, peut être recruté où qu’il soit, il n’y a pas de contrainte de lieu, leurs bureaux sont là où ils se trouvent.

Un autre avantage a été relevé, qui ne semble pas évident à première vue, c’est celui de la satisfaction des employés quant à leur cadre de travail. En effet cette entreprise d’immobilier a été élu trois années de suite « best place to work » sur Glassdoor un site où les employés notent leur environnement de travail de manière anonyme. D’abord par le fait qu’ils travaillent de chez eux. Leur cadre de travail est leur maison et ils gagnent en coût de déplacement, ce qui a aussi forcément un impact environnemental. Ce temps de transport ils le gagnent pour faire autre chose. En outre, les employés sont moins en représentation, ils sont symbolisés par leurs avatars, ils n’ont pas besoin d’uniformes de travail, ils se sentent moins bridés pour communiquer entre eux. Ils se retrouvent aussi autour d’une même culture, propre à ce monde virtuel, avec un symbolisme particulier, des avatars personnalisés, un environnement spécifique. Le travail est plus flexible aussi, à tout moment, ils peuvent faire des pauses à la maison, profiter d’une promenade en extérieur ou de leur famille.

Les impacts du travail de bureau sur la santé

Cet exemple entre en résonance avec le télétravail que beaucoup ont pu expérimenter durant cette période d’épidémie. Il a particulièrement touché les employés de bureau et cela permet de souligner les impacts corporels et cognitifs que peuvent avoir ce type d’emploi. Des études ont été faites sur le sujet, notamment les recherches du futurologue William Higham intitulée “The Work Colleague of the Futur”. Il montre dans cet article les impacts à long terme sur la santé du travail de bureau. A partir de cette étude a été réalisé un mannequin de cire pour les représenter. Ce mannequin a le dos courbé à force de rester assis. Ses yeux sont rouges à cause du temps passé devant l’écran. Les mouvements répétitifs sur son clavier ont fait gonfler ses mains et ses poignées. Sa peau est pâle car il voit peu la lumière du jour. A cause du manque d’exercices, ses membres sont engourdis et lourds. Sans compter l’impact psychologique du stress et des objectifs à réaliser qui font apparaître de l’eczéma sur sa peau. Le stress est dépendant de nombreux facteurs mais selon une étude de la revue Ergonomics, le travail de bureau et notamment en open space est source de pression à cause d’un espace de travail commun, il n’y a pas d’espace privé pour soi, il y a constamment du bruit alentour, il y a comme une impossibilité de maîtriser son environnement de travail.

En l’état actuel des possibilités technologiques, le télétravail et les mondes virtuels présentent des similitudes avec ces types d’emplois. Il y a les contraintes de rester assis pendant plusieurs heures, celle du temps passé devant l’écran, le manque d’exercice. Mais d’une certaine manière, elles peuvent être atténuées. Car il y a une moins grande rigidité puisque c’est l’individu lui-même qui est maître de ses habitudes et de son travail, il peut à tout moment changer de position ou de lieu. Il y aussi cet espace privé pour soi où l’on peut définir comme l’on entend son organisation et la structuration de sa zone de travail.

Néanmoins cela peut créer d’autres types de problèmes.  Le fait d’être constamment immergé dans un monde virtuel peut créer des situations d’isolement et de manque affectif. On ne peut vraiment ressentir les mêmes choses et les mêmes sensations que dans la réalité, il y a un manque, on ne voit jamais vraiment ses collègues de travail, on ne peut ressentir leur véritable présence. Il y aussi la séparation entre le monde public du travail et celui privé de la maison qui se confondent. Ce qui crée une dépossession de son espace personnel qui devient aussi un espace de travail permanent, qui n’est plus considéré comme un espace de repos et de calme mais est en permanence parasitée par le travail.

Un travail nomade

Ce mouvement vers la décentralisation du travail n’est pas nouveau, déjà avec le téléphone portable, cette dimension était présente. Il permettait d’avoir des interactions professionnelles en dehors de son bureau et des heures habituelles. Avec les mondes virtuels et le télétravail on va encore plus loin, puisque c’est le lieu de travail qui devient nomade et peut être convoqué à tout moment avec les différents avantages et inconvénients que cela peut apporter. Et cette tendance pourrait aller encore plus loin, dans le livre Posthuman Management Mathew Gladen fait référence au corps lui-même qui pourrait devenir le siège d’interactions, d’informations et de communication liées au travail. A l’aide d’augmentations neurologiques, les employés pourront se connecter à leur univers de travail, dans n’importe quel lieu, à tout moment.

Au-delà même du corps ce nouveau type d’organisation dématérialisée et décentralisée, permet de s’interroger sur notre organisation urbaine et territoriale. Nos villes elles-mêmes sont structurées par un maillage des bureaux et des sièges sociaux. Si les mondes virtuels ou des types de travail similaires venaient à prendre de l’ampleur, c’est l’organisation même de nos territoires qui serait impactée. Tous nos emplois ne peuvent être dématérialisés mais cela pourrait contribuer à repenser notre urbanisation et cette partition entre villes et campagnes. Car l’on peut se demander si sociologiquement le choix de vivre en ville est un choix ou simplement une obligation. Si la technologie pouvait permettre d’avoir un travail flexible et mobile, les choix des acteurs seraient probablement différents comme le montrent de nombreux désirs de départs inspirés par une longue pratique du télétravail durant le confinement.

Étudiant en sciences sociales, j’ai une licence en anthropologie et un master en études culturelles. Dans ce dernier, j’ai produit un mémoire sur l’hybridation homme/machine au travers d’un terrain de recherche sur le mouvement du Body Hacking. C’est la dimension sociale et culturelle de la technologie que j’explore. D’autre part, je m’intéresse aussi particulièrement à la science-fiction, notamment le genre du post-apocalyptique. Pour me contacter : laurens.vaddeli@gmail.com