Longévité : quelques scénarios pour réfléchir au risque de surpopulation

Une petite expérience de pensée pour envisager de manière plus réaliste un monde post-vieillissement.

Publié le 22 novembre 2020, par

Les expériences de pensée[1] (expression dérivée de l’allemand Gedankenexperiment) sont utilisées depuis longtemps par les intellectuels et scientifiques de diverses disciplines. L’idée est d’imaginer une situation fictive, parfois impossible ou très difficile à mettre en œuvre (parce que trop chère, par exemple, ou parce que la technologie n’est pas assez avancée), et de dérouler ses implications logiques pour offrir de nouvelles perspectives ou manières d’envisager un problème. En d’autres termes, c’est une version expurgée et simplifiée de la science-fiction !

L’expérience de pensée que je vous propose ici a un lien avec l’extension radicale de l’espérance de vie (vivre jusqu’à 150, 200 ans, ou plus, en bonne santé – ce pour quoi nous militons) et les diverses questions sociales, économiques et démographiques, que celle-ci soulèverait.

Petit jeu

Imaginons que les grands laboratoires pharmaceutiques, les gouvernements des pays industrialisés et les unités de recherche du monde entier se soient donnés la main pour parvenir à des thérapies anti-âge efficaces, effaçant de nos cellules et de nos organes les dégâts moléculaires causés par le temps. Imaginons également que ces thérapies aient été rendues accessibles à tous, sur toute la planète, ce qui est assez probable, étant donné le coût faramineux du vieillissement pour la société. A quoi ressembleraient alors nos vies ?

Prêtez-vous au jeu de l’expérience de pensée suivant :

1.      Imaginez votre premier cercle familial, amical et professionnel. Rajeunissez tout le monde, jusqu’à obtenir un âge moyen de vingt à quarante ans maximum, toutes générations confondues. Votre mère et votre sœur se ressembleraient, etc.

2.      Imaginez maintenant les réactions possibles de trois ou quatre personnes, au choix, de cet entourage.

3.      Pensez-vous que les projets de vie de ces personnes changeraient ? Si oui, de quelle manière ? Et les vôtres ?

Exercice d’anticipation démographique

Déroulons également les conséquences réalistes de ce progrès sur notre environnement social. Un an après la distribution de ces thérapies dans le monde entier, avec évidemment des hésitations – une bonne partie de la population refusant bien entendu, dans un premier temps, de jouer le rôle de cobayes – on remarque une baisse considérable de la mortalité. Avant les thérapies, on faisait en moyenne 150 millions d’enfants par an, et 50 millions de personnes mouraient (dont 45 millions du vieillissement). Ce qui faisait un surplus de 100 millions de Terriens. Après l’arrivée des thérapies, ce surplus passe donc temporairement à 145 millions par an.

Il est à noter que, dans tous ces calculs, l’Europe est relativement stable. Avant les thérapies, 7 millions d’enfants venaient à peu près compenser les 7 millions de décès annuels. Après thérapie, le solde devient alors légèrement excédentaire (+7 millions par an, pour une population totale de 500 millions).

L’Afrique passe d’un solde de +33 millions (44 millions de naissances, 11 millions de décès) à un solde de +43 millions par an, soit une augmentation relativement inaperçue.

Les Amériques passent d’un solde annuel de +8 millions (15 millions de naissances, 7 millions de décès) à un solde de +14 millions environ.

Quant à l’Asie, elle compte environ 70 millions de naissances par an avant les thérapies, pour un peu plus de 30 millions de décès. Le solde annuel passe donc de +40 millions à +65 millions.

Mais ces chiffres sont assez abstraits. Plaçons-nous dans le cadre d’une petite ville ou d’un quartier de 10 000 habitants, dont l’évolution serait calquée sur le tempo mondial.

Avant les thérapies anti-âge, cette petite ville de 10 000 habitants voyait donc environ 200 nouveaux bébés arriver, et 60 personnes âgées décéder chaque année. Elle gagnait donc 140 habitants par an. Après les thérapies, ce gain de 140 habitants se transforme donc en gain de 190 habitants à peu près (eh oui, il y a toujours des accidents !). On voit bien que la différence n’est pas colossale.

Si cette ville se base sur la démographie française : de 110 naissances pour 90 morts (+20 habitants par an), on passe à 110 naissances pour 6 morts environ (+104 habitants par an). Curieusement, cette croissance française « post-traitement » est malgré tout moindre que la croissance mondiale « avant thérapie ».

Ceci n’est pas anodin : cela signifie que la population mondiale augmenterait moins vite si elle adoptait une natalité « européenne » et des thérapies anti-âge, que si elle continuait comme aujourd’hui.

NB : ces projections se basent sur une natalité constante… ce qui est peu probable (voir paragraphe suivant)

« Projets parentaux »

Mais attardons-nous sur les conséquences psychologiques d’un tel changement. La structure démographique, avec les thérapies anti-âge, est bouleversée : les personnes en capacité de procréer deviennent très nombreuses. Dans votre expérience de pensée, toutes les femmes sont redevenues fertiles, y compris votre grand-mère. Quasiment plus personne ne meurt de vieillesse ou de maladies, les hôpitaux suppriment des milliers de lits (mmh… peut-être une erreur !) et les retraités se retrouvent avec l’énergie et la force d’actifs, prêts à reprendre un emploi.

Pourquoi fait-on des enfants ? Aujourd’hui, la plupart d’entre nous ne prennent pas cette décision à 18 ans, mais plutôt à 30 ou 35 ans. Pourquoi ? Cela a bien entendu un rapport avec le déclin de la fertilité féminine. A 35 ans, les chances de tomber enceinte sans aide médicale sont largement moins élevées qu’à 25 ans, et elles s’effondrent ensuite entre 40 et 45 ans. Avec les thérapies anti-âge, cette pression disparaît. L’horizon reproductif devient bien plus large.

Mais la fertilité n’explique pas tout. Voir ses enfants grandir, avoir l’énergie de s’en occuper, sont également des raisons aujourd’hui tout à fait valables pour ne pas trop tarder à en faire. Ces raisons disparaissent dès lors que l’âge biologique n’augmente plus avec les années. Mettez-vous à la place d’un couple de votre entourage qui a aujourd’hui un « projet parental » (l’envie et les moyens de faire des enfants). Comment verraient-ils la survenue de ce bouleversement de la pyramide des âges ?

Se dépêcheraient-ils de donner la vie, de peur de voir leur propre couple disparaître ? Car s’ils restent jeunes pendant les 50 prochaines années, qui sait s’ils resteront ensemble aussi longtemps ?… ou au contraire : verrait-on les projets parentaux se multiplier, la vie ayant perdu son « côté tragique » ? Ou enfin : laisseraient-ils tomber, puisque leur motivation première était d’avoir « de la joie pour égayer leurs vieux jours » ? Difficile à dire : comment anticiper les changements plus globaux de projets de vie ? (voir notre article spécifique sur l’enfance)

Et vous-mêmes, si vous avez passé l’âge limite de la reproduction, auriez-vous envie d’en faire (d’autres) ? Si vous ne l’avez pas passé : comment envisagez-vous la suite?

Tout cela vaut pour l’Europe ou les pays dits industrialisés. Mais pour les pays en développement ? La natalité y est encore une valeur forte, en partie parce qu’elle permet de s’assurer contre la perte d’autonomie de la vieillesse. Il se pourrait que faire des enfants soit bien moins attractif pour les populations de ces pays, où la solidarité est avant tout familiale, si la vieillesse y disparaît ; car un enfant, s’il survit, est un gage de protection et de revenus sur le long terme – mais constitue sur le court terme un poids financier non négligeable.

On voit donc que la suppression du vieillissement pour toutes et tous aura vraisemblablement d’importantes conséquences psychologiques, anthropologiques et sociales, au point de limiter fortement la pertinence des modèles démographiques courants. L’idéal serait qu’un maximum de personnes effectuent cette expérience de pensée !

Nota bene : La question de l’accessibilité (peut-on se payer les traitements, qu’on habite à Davos ou à Bamako ?) n’est pas anodine, même si je l’ai évacuée un peu vite au début de l’article. Les associations et observatoires qui militent, comme nous, pour un accès universel aux technologies transformatrices se chargeront évidemment de mettre la pression sur les Etats pour industrialiser la mise en œuvre et réduire fortement le coût de revient de ces traitements. Régulièrement, ces associations constatent des écarts de prix considérables entre régions du monde. Cela est dû au fait que le développement d’un médicament nécessite beaucoup d’argent, mais qu’une fois qu’il est mis au point et que sa composition est arrêtée, sa production est très peu chère – en général.

Néanmoins, s’il s’agit de procédés complexes et de logistique dernier cri, cela pourrait occasionner un délai de mise en place entre les pays riches et les pays pauvres. Ceux-ci ayant comparativement peu de personnes âgées, on peut imaginer qu’ils parviennent malgré tout à mutualiser l’acquisition de médicaments. D’autre part, contrairement à une épidémie virale, le vieillissement est lent, et décaler de 5 à 10 ans l’arrivée des traitements ne constitue pas de drame humain majeur pour 90% des personnes concernées.

Et vous, quelle position adoptez-vous face aux inégalités d’accès ?

Si elles étaient remboursées par la Sécurité Sociale, accepteriez-vous les thérapies ? Si oui, que penseriez-vous des personnes qui les refuseraient ?

N’hésitez pas à diffuser cette expérience de pensée autour de vous et d’imaginer des réactions que nous n’aurions pas anticipées !


[1] Une expérience de pensée relativement connue est celle du chat de Schrödinger, qui magnifie et rend « macroscopiques » des événements quantiques usuellement restreints au monde microscopique. Albert Einstein a également dit s’être appuyé sur des expériences de pensée, comme le « paradoxe des jumeaux » de Paul Langevin, pour parvenir aux diverses théories qui ont révolutionné la physique au seuil du XXème siècle.

Parisien, né l'année où Madonna sortait son premier disque. A adhéré à l'AFT en 2013.