#Metoo … et le transhumanisme ?

Dans les débats de la vague #Metoo, il manque presque toujours l'analyse de la place de notre condition biologique. Or, le transhumanisme a certaines choses à dire à ce sujet.

Publié le 27 février 2022, par

(Version longue : temps de lecture ≈ 10mn
→ Vous pouvez préférer lire la courte tribune que l’AFT a adressée à la presse.)

Impensés de la condition biologique

Depuis le début de la vague #Metoo, je suis frappé par la quasi absence d’un élément dans l’analyse de la plupart des intervenantes et intervenants que j’ai lus et entendus : c’est la place de notre condition biologique [1].

Par exemple, dans les révélations sur le vaste coup de filet mené dans les milieux de la pornographie, tout le monde s’entend pour dénoncer l’horreur des sévices commis par le gang des French Bukkake [2]. Mais j’ai l’impression que, mis à part les condamnations morales ou celles portant sur les dérives de  cette véritable industrie,  peu de monde se demande pourquoi, au fond du fond, ces vidéos existent et sont regardées.

Beaucoup dénoncent avec raison, non seulement les actes eux-mêmes, mais les structures sociales et mentales qui ont permis abus et crimes sexuels. Pendant des décennies si ce n’est des siècles, ils ont pu être commis principalement sur des milliers de femmes ou d’enfants sans que nos sociétés ne s’en émeuvent outre-mesure pour la simple raison qu’ils restaient non-dits.

Que la « normalité » de cette situation soit balayée constitue un réel progrès humain. Il se paye partiellement de certains excès inverses, sans doute inévitables quand l’oppression a pesé pendant si longtemps et pèse encore dans le sens opposé. Je ne rentrerai pas ici dans le débat sur le nouveau féminisme ou sur la tendance woke.

Ce progrès humain est cependant relatif. Des millions de femmes et de jeunes filles mineures sont obligées d’avoir des relations sexuelles, notamment dans le cadre de mariages ou de relations maritales non désirées, sans que cela ne soit dénoncé avec énergie [3]. Par ailleurs, des mouvements sociaux revisitent avec les yeux d’aujourd’hui des attitudes et des actes commis il y a des décennies. Mais l’acuité de la critique qui dépasse les frontières temporelles ne va pas au-delà des frontières spatiales. Comme si la vie et l’intégrité des filles non occidentales au 21e siècle n’avait pas autant d’importance (sauf quand l’agresseur est occidental).

Penser la dominance

Je pense que le transhumanisme a quelque chose à dire sur un autre quasi impensé, ou impensable. En effet, si les comportements virilistes, agressifs voire violents, à caractères sexuels, sont en grande partie la conséquence de constructions culturelles, économiques et sociales héritées de siècles ou de millénaires de patriarcat et de domination masculine [4], il me paraît plus que probable qu’ils trouvent aussi en partie leur origine dans des pré-déterminations purement biologiques.

Aussi pénible que cela puisse paraître – car cela choque notre sens de l’humanité, il doit falloir admettre que ces vidéos révèlent chez un certain nombre d’hommes – sans doute plus qu’on ne voudrait le croire, une tendance à tirer du plaisir de la violence sexuelle, ou, par procuration dans des sociétés largement policées, du « spectacle » de cette violence.

Si l’on veut bien accepter d’envisager cette hypothèse, au-delà de l’évidente condamnation des actes criminels, il est alors nécessaire de se demander d’où provient ce genre de plaisir. Or, même si une part importante de l’explication repose sur une accumulation historique, on peut se demander pourquoi est-ce que le modèle patriarcal de domination masculine s’est imposé de manière si forte et quasi universelle. Le contrôle social du processus de procréation par ceux qui possèdent davantage de force physique mais n’enfantent pas – à savoir les hommes, comme tous les facteurs liés au passage à la sédentarisation sont assurément importants [5]. Mais je pense qu’il faut aussi interroger les pulsions purement sexuelles, ainsi que le processus dit de la « dominance » [6].

Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau d’un homme lorsqu’il éprouve du désir sexuel ? Dans quelle mesure l’un ou l’autre est capable de contrôler l’afflux d’hormones et de neurotransmetteurs qui mènent au rut ? Que propose la société pour accompagner et aider les hommes à vivre harmonieusement et pacifiquement leur vie sexuelle ?

Il s’agit d’un champ très vaste que je ne peux pas parcourir ici. Je relève simplement que la réponse sociétale la plus répandue semble bien être celle des sites pornographiques. Quant aux réponses s’intéressant à la dimension biologique de la question, la plus connue est sans doute celle du VIAGRA. Il me paraît clair que, dans ces deux exemples, le discours sous-jacent consiste notamment à faire équivaloir le plaisir masculin à une performance.

Un autre aspect qui me semble peu souvent analysé invite à réfléchir à ce que produit, psychologiquement et biologiquement, les rapports de domination et de « dominance » dans l’acte sexuel. Plusieurs études en neurosciences tendent à montrer que le fait d’exercer sa domination morale ou physique sur son prochain peut avoir pour effet, notamment à travers la libération de sérotonine, de procurer une sensation de satisfaction et de bien-être touchant au sentiment de bonheur [7] !

Peut-être est-ce le cas ? Avant tout, chez l’homme, le rapport sexuel n’est-il pas biologiquement programmé pour aboutir à une production de spermatozoïdes permettant la reproduction ? La réalisation de cet acte – le plus important selon la logique du vivant, n’est-elle pas récompensée par un degré de jouissance des plus élevés [8] ?

Mais même en admettant ce constat – sans doute réducteur, du plaisir masculin, que pouvons-nous proposer ?

Une position masculiniste, suprémaciste, qui estime qu’il faut laisser s’exprimer les rapports de domination de genre et de sexe au motif qu’ils correspondraient le mieux à la réalité « naturelle », n’est plus acceptable. Heureusement, elle constitue l’exception. Mais ne pas encourager la phallocratie ne fera pas disparaître, ni même reculer ses soubassements biologiques.

Au passage, disons un mot très rapide du travail de la journaliste scientifique et féministe Peggy Sastre. Dans son livre La domination masculine n’existe pas, elle remet, à mon avis à raison, en question bon nombre de prêts-à-penser sur les rapports de genre. Elle est d’ailleurs l’une des rares à oser rappeler le poids de nos pré-détermination génétiques, ce qui lui a valu aussi bien les foudres du bio-conservatisme de gauche que les tentatives de récupération d’un Éric Zemmour [9]. Mais qui ne s’arrête pas au côté provocateur du titre de son ouvrage peut en tirer des conclusions progressistes.

Les orientations et les contraintes culturelles, sociales, juridiques et pénales ou de toute autre nature, que les différentes sociétés ont développées au cours de l’histoire pour réguler les rapports de genre, et notamment les rapports sexuels sont certes considérés comme nécessaires mais se révèlent d’une efficacité relative et limitée.

Je constate que sous tous les cieux, par exemple ceux des tabous imposés par la quête de la pureté hindouiste, ceux où l’on pense maîtriser le « problème » en faisant disparaître l’image de la femme de l’espace public, et même ceux où, depuis des décennies, on se bat pied à pied pour que les femmes puissent vivre et s’exprimer librement, la pratique du viol semble loin de disparaitre [10].

Permettre à qui le souhaite d’utiliser la technique pour contrôler ses pulsions.

C’est à ce point que la pensée transhumaniste a quelque chose à dire. Nous sommes décidés à utiliser la technique pour faire reculer la maladie et le vieillissement et à pratiquer des vaccinations massives afin de lutter contre le fléau d’une pandémie. Or, il serait hypocrite de nier que cela aura des conséquences sur la condition biologique des humains. Pareillement, nous ne devons pas refuser d’envisager de faire appel – en plus de notre arsenal culturel, social ou législatif, à la biologie (notamment la neuroingénierie) pour permettre à ceux des hommes, voire des femmes qui le choisiront d’apprendre à contrôler leurs pulsions et de repousser ainsi le fléau de la violence intersexe !

Une telle évolution irait d’ailleurs dans le sens de la tendance de ceux de la génération qui monte actuellement qui souhaitent pouvoir davantage choisir leur orientation de genre et les modalités de leur vie sexuelle. On peut espérer que ce glissement social et culturel vers des rapports de genres moins marqués et donc moins conflictuels soit favorable à leur apaisement. Il pourrait amener davantage de respect mutuel.

Pourtant, je crains que nous ne puissions parier dès aujourd’hui qu’il ne fera pas disparaître les pré-déterminations biologiques qui continuent de résider au plus profond de chacun d’entre nous. Si nous souhaitons progresser de manière décisive dans la direction de ce respect et de cet apaisement, il sera nécessaire d’ajouter tôt ou tard une amélioration biologique à nos avancées sociales.

Ces questions ne concernent d’ailleurs pas que les violences sexuelles. La violence s’exerçant dans d’autres contextes (recherche du lucre, xénophobie et intolérances de tous ordres, rivalités, conflits armés …). est aussi perpétrée bien plus souvent par des hommes que par des femmes. Or, la violence se « démocratise » : tuer son prochain devient techniquement de plus en plus aisé, y compris pour des destructions de masse. Laisser aller la propension des hommes à développer des violences pourrait, un jour pas si lointain, mettre en péril l’humanité toute entière.

C’est pourquoi je pense utile de rappeler encore et encore l’avertissement lancé par Henri Laborit (Éloge de la fuite, 1976).

Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chances qu’il y ait quoi que ce soit qui change.

Mon oncle d’Amérique, film d’Alain Renais, 1980.

Certes, cette vision est volontairement exagérée. Laborit savait bien que nous n’utilisons pas notre cerveau uniquement pour dominer les autres, et parce que l’encadrement social inhibe une grande partie des tendances à la domination violente. Mais fondamentalement, la plupart des rapports sociaux continuent à comporter une forte dimension de dominance, même si celle-ci est de plus en plus symbolique.

À l’époque où Henri Laborit prononçait ces paroles, les soubassements du fonctionnement de nos cerveaux étaient considérés comme des données à peu près inaccessibles et que nous ne pouvions pas modifier. Aujourd’hui, et après quarante ans de développements des neurosciences, nous commençons toujours à peine à savoir où et comment intervenir sur notre système neurologique pour moduler volontairement notre tendance à la dominance [11].

Des progrès considérables sont encore indispensables pour pouvoir agir de manière efficace et sécurisée, mais ne doutons pas qu’il faudra passer par la biologie si nous souhaitons que, dans la condition humaine, quelque chose change un jour vraiment.

NOTES

[1] Par exemple, en juin 2019, Le magazine L’Obs lance un hors-série pour réfléchir aux sources de ce qu’a révélé de la vague #Metoo. L’Éditorial pose la question de savoir si les causes sont davantage sociales ou biologiques. Mais sur les 26 articles qui suivent, aucun ne s’intéresse de près à la biologie masculine chez l’humain. Voir Ursula Gauthier, L’Obs; « Peut-on échapper à la domination masculine ? », 27 juin 2019.

[2] Le Monde, « Industrie du porno : quatre mises en examen à Paris pour viol, proxénétisme et traite d’être humain », 19 octobre 2020.

[3] Voir l’article de Wikipédia : “Child marriage”.

[4] Sylvain Courage, L’Obs, interview de l’archéologue Jean-Paul Demoule, « La domination masculine est la plus ancienne forme de pouvoir », 27/06/19.

[5] voir Wikipédia : article « patriarcat »

[6]  la « dominance » ne désigne pas une situation de domination globale et continue par laquelle un ou plusieurs individus imposent leur volonté à d’autres, mais le type de rapports, parfois à peine signifiant, émergeant de la vie quotidienne, par lesquels, entre deux ou plusieurs personnes s’exercent des rapports de supériorité ou d’infériorité. La dominance, comportement évolutionniste de régulation sociale, pourrait avoir aussi pour effet de calmer un stress, ou de procurer une satisfaction immédiate. Voir par exemple : Jacques Fradin et Camille Lefrançois, Cerveau et Psycho,  « Dominant ou dominé » https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/psychologie/dominant-ou-domine-3835.php , mars 2007.

[7] Jean-Didier VINCENT, Biologie du pouvoir, Odile Jacob 2018, notamment  chap. 2 « La Dominance », p.41.

[8]  Mathias chaillot, NEON,  « Que se passe-t-il dans le cerveau pendant un rapport sexuel », 03/03/2020, < https://www.neonmag.fr/que-se-passe-t-il-dans-le-cerveau-pendant-un-rapport-sexuel-551738.html  >

[9] Éric Zemmour , Le Figaro, « L’éternel féminin, impossible à dépasser », 14/02/2018.

[10] voir par exemple l’évolution des viols déclarés dans le monde sur la décennie 2010 : Wikipédia, « Statistiques de viols déclarés », < https://fr.wikipedia.org/wiki/Viol#Statistiques_de_viols_d%C3%A9clar%C3%A9s  >, consulté le 26/12/2021. La mesure des violences sexuelles est cependant très complexe car les législations varient selon les lieux et les époques (allant dans le sens du renforcement des législations, spécialement dans les pays les moins inégalitaires) et parce que le taux des victimes ne déposant pas plainte est considérable.
[11] Sharon Begley, STAT, « Can zapping people’s brains reduce violence? Controversial study sees potential », 02/07/2018 ; certains essais cliniques sont controversés. Voir : David Adam, New Scientist, « Brain zap therapy for aggression to be tested on prisoners », 06/03/2019.

Porte-parole de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog, chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). En savoir plus