Note de lecture : La dixième époque de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit Humain (1795)

Réflexions sur un texte d'importance pour la pensée transhumaniste, par Augustin Frey-Trapp

Publié le 1 mai 2026, par dans « Général »

de Nicolas de Condorcet (1743-1794)

La dixième époque de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, rédigée par Nicolas de Condorcet en 1793, s’inscrit dans un contexte historique particulièrement troublé : celui de la Révolution française (1789-1799), et plus précisément de la période de la Terreur (1793-1794). Condorcet, né le 17 septembre 1743 à Ribemont (Picardie) et mort le 29 mars 1794 à Paris ,intellectuel engagé et partisan d’une république fondée sur la raison et l’égalité, est alors contraint de se cacher en raison de ses positions politiques modérées. C’est dans cette situation paradoxale….. profondément optimiste.

Après avoir retracé les progrès de l’esprit humain à travers l’histoire (les neuf premières époques), il propose une réflexion prospective sur le devenir de l’humanité : c’est la dixième époque, qui constitue l’aboutissement de son projet. Dans ce texte, Condorcet développe une vision fondée sur l’idée de progrès indéfini. Il affirme que les capacités humaines, tant intellectuelles que morales, peuvent être continuellement améliorées, grâce aux avancées des connaissances et à leur diffusion. Cette conviction s’inscrit pleinement dans l’héritage du Siècle des Lumières, qui place la raison et la science au cœur de l’émancipation humaine. Condorcet insiste également sur le rôle central de l’éducation, qui doit permettre de réduire les inégalités et de rendre les individus plus libres et plus éclairés. Il imagine ainsi une société future caractérisée par l’égalité, la disparition des préjugés et l’amélioration générale des conditions de vie.

L’un des aspects les plus marquants de cette dixième époque est la place accordée à la science dans la transformation de l’humanité. Condorcet considère que les progrès scientifiques permettront non seulement d’accroître les connaissances, mais aussi d’agir concrètement sur la condition humaine. Il évoque notamment la possibilité d’un allongement indéfini de la durée de la vie, ainsi que la disparition progressive des maladies. Cette confiance dans les capacités de la science à dépasser les limites naturelles de l’homme confère au texte une dimension particulièrement moderne.

C’est précisément sur ce point que la pensée de Condorcet peut être interprétée comme préfigurant le transhumanisme. En affirmant que l’homme est indéfiniment perfectible et que la science peut améliorer ses facultés et prolonger sa vie, il anticipe certaines idées centrales de ce courant contemporain, qui vise à utiliser les technologies pour augmenter les capacités humaines et dépasser les contraintes biologiques. La dixième époque esquisse ainsi une vision d’une humanité en transformation, capable de s’améliorer continuellement grâce au savoir.

Si Condorcet ne s’étend pas sur les détails exacts de l’allongement de la durée de vie, sa formulation laisse toutefois ouvert le recours aux thérapies anti-âge que les transhumanistes longévitistes d’aujourd’hui souhaitent développer : “personne ne doutera sans doute, que les progrès dans la médecine conservatrice, l’usage d’aliments et de logements plus sains, (…) ne doivent prolonger, pour les hommes, la durée de la vie commune, leur assurer une santé plus constante, une constitution plus robuste. On sent que les progrès de la médecine préservatrice, devenus plus efficaces par ceux de la raison et de l’ordre social, doivent faire disparoître à la longue les maladies transmissibles ou contagieuses, et ces maladies générales qui doivent leur origine aux climats, aux alimens, à la nature des travaux. Il ne seroit pas difficile de prouver que cette espérance doit s’étendre à presque toutes les autres maladies, dont il est vraisemblable que l’on saura un jour reconnoître les causes éloignées”. La médecine “conservatrice” ou “préservatrice” ne préfigure-t-elle pas les stratégies longévitistes testées dans les laboratoires du XXIème siècle ?  

En conclusion, la dixième époque de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain constitue un texte pionnier pour comprendre l’évolution de l’idée de progrès. Rédigée au crépuscule du XVIIIe siècle, elle témoigne d’une foi remarquable dans l’avenir. Si elle ne relève pas du transhumanisme au sens qu’il prendra au XXe et XXIe siècle, elle en propose néanmoins une forme d’anticipation, en posant les bases d’une réflexion sur l’amélioration indéfinie de l’homme grâce à la science. Elle apparaît ainsi comme un jalon important entre la philosophie des Lumières et les interrogations contemporaines sur le futur de l’humanité. 

Mai-Juillet 2025

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