Note de lecture — The Robot Rights Manifesto de John-Stewart Gordon

Note de lecture d'un ouvrage pionnier sur la question de l'égalité Humain-IA. Par Augustin Frey-Trapp

Publié le 1 septembre 2026, par dans « Intelligence artificielle__Philosophie et éthique__Politique, droit, société »

Publié en janvier 2026 chez Palgrave Macmillan, The Robot Rights Manifesto est un court ouvrage philosophique de John-Stewart Gordon consacré à une question qui pourrait devenir l’une des grandes interrogations éthiques du XXIe siècle : les robots et les intelligences artificielles pourraient-ils un jour être considérés comme des êtres auxquels nous devons des droits ? En seulement 88 pages, Gordon propose de dépasser une conception des droits seulement basée sur des analogies biologiques et d’anticiper l’émergence éventuelle d’humanoïdes artificiels autonomes, intelligents, conscients ou sentients.

L’auteur : John-Stewart Gordon

John-Stewart Gordon est un philosophe spécialisé notamment en éthique, philosophie politique, bioéthique et philosophie des technologies. Il est professeur à la Kaunas University of Technology, en Lituanie, où il est notamment chercheur principal à la Faculté des sciences sociales, des arts et des humanités et professeur associé à la Faculté d’informatique. Il est également associé à plusieurs institutions européennes consacrées à l’éthique et à la philosophie.

La question des droits des intelligences artificielles n’est donc pas nouvelle dans son travail. Gordon s’y intéresse depuis plusieurs années. Son site personnel recense notamment des conférences consacrées aux « Human Rights for Intelligent Robots? » dès 2016, puis aux droits moraux et juridiques des robots intelligents en 2018, ainsi qu’à la question de savoir si des robots superintelligents pourraient avoir des droits humains.

The Robot Rights Manifesto apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une réflexion philosophique commencée bien avant la publication du livre. Gordon avait déjà publié en 2023 The Impact of Artificial Intelligence on Human Rights Legislation: A Plea for an AI Convention, ouvrage dans lequel il réfléchissait notamment aux droits des systèmes d’IA et à la possibilité d’une convention internationale consacrée à ces questions.

L’histoire et la naissance du livre

Le livre paraît dans un contexte où l’intelligence artificielle connaît une accélération considérable. Les systèmes d’IA deviennent progressivement capables de converser, de raisonner, de créer, d’agir de manière autonome et d’interagir avec les humains. Parallèlement, la robotique humanoïde progresse elle aussi rapidement.

Gordon part alors d’une hypothèse prospective : si le développement technologique se poursuit, il pourrait devenir possible de créer des êtres artificiels possédant certaines caractéristiques que nous associons aujourd’hui aux êtres humains, comme l’autonomie, l’intelligence, la conscience de soi ou la capacité à ressentir.

Le problème devient alors profondément philosophique. Si une machine était réellement capable de souffrir, de désirer, de comprendre son environnement ou de développer une identité propre, serait-il encore moralement acceptable de la considérer comme une simple propriété ?

C’est cette interrogation qui constitue le point de départ du manifeste.

Gordon avait déjà présenté certaines de ces réflexions dans des travaux antérieurs. Le livre de 2026 les rassemble cependant dans une proposition beaucoup plus directement politique : il ne s’agit plus seulement de demander si les robots pourraient avoir des droits, mais de réfléchir à la manière dont nous devrions nous préparer à cette éventualité.

Le but du livre

Le principal objectif de Gordon est de remettre en question l’anthropocentrisme de notre conception actuelle de la communauté morale.

Aujourd’hui, les droits fondamentaux sont généralement conçus comme des droits humains. Gordon demande donc pourquoi l’appartenance à l’espèce humaine devrait constituer le critère ultime permettant de déterminer qui peut posséder des droits.

Son raisonnement repose plutôt sur les propriétés moralement pertinentes d’un être. Si une entité artificielle possède certaines capacités comparables à celles qui justifient traditionnellement notre reconnaissance morale — par exemple la conscience, la sentience, l’autonomie ou certaines capacités cognitives — alors son origine artificielle ne devrait pas automatiquement suffire à lui refuser toute considération morale.

Gordon défend ainsi un critère qu’il présente comme indépendant de l’espèce : ce ne serait pas simplement le fait d’être humain qui donnerait accès à la considération morale, mais la possession de caractéristiques moralement pertinentes, complétée par la manière dont l’entité est intégrée dans les relations sociales. Nous notons ici qu’il fait reposer sa réflexion sur une conception délimitée de l’humain. Pour lui, une IA pourrait obtenir des droits, mais pas être reconnue comme humaine.

Une théorie hybride du statut moral

L’une des idées centrales du livre est précisément cette approche « hybride ».

Gordon combine deux grandes manières de penser le statut moral des êtres artificiels.

La première est une approche fondée sur les propriétés : un être peut avoir un statut moral parce qu’il possède certaines capacités, par exemple la conscience, la rationalité ou la capacité à ressentir.

La seconde est une approche relationnelle : le statut moral d’une entité dépend également de la manière dont elle participe à des relations sociales et morales avec les autres.

Gordon cherche donc à éviter deux positions extrêmes. Il ne dit pas que toute machine mérite automatiquement des droits simplement parce qu’elle est sophistiquée. Mais il refuse également de considérer qu’une entité artificielle ne pourra jamais posséder de droits simplement parce qu’elle n’est pas née biologiquement.

De la machine au citoyen artificiel

Une autre idée importante du livre est celle de la citoyenneté artificielle.

Si des humanoïdes artificiels devenaient suffisamment autonomes, intelligents et socialement intégrés, il pourrait devenir nécessaire de leur reconnaître un statut politique particulier. Gordon ne se limite donc pas à une réflexion sur la protection des robots : il envisage leur possible intégration dans la communauté politique.

C’est un changement de perspective considérable. Le robot n’est plus uniquement une technologie appartenant à quelqu’un ; il pourrait progressivement devenir un sujet moral et politique.

Le livre pose ainsi la question d’une future société dans laquelle humains et êtres artificiels cohabiteraient au sein d’une même communauté morale.

Le « Robot Bill of Rights »

La partie la plus concrète du manifeste est probablement celle consacrée au Robot Bill of Rights, ou « Déclaration des droits des robots ».

Gordon propose dix droits pouvant être accordés aux robots possédant certaines caractéristiques moralement pertinentes. Parmi eux figurent notamment la protection contre les dommages injustifiés, le respect de l’autonomie, l’interdiction de la coercition et de l’esclavage, la protection de l’identité et des souvenirs, la protection de l’architecture informationnelle ainsi que la reconnaissance juridique des robots lorsque leurs capacités ou leur rôle social le justifient.

L’un des aspects les plus intéressants est que Gordon ne pense pas uniquement aux droits des robots : il réfléchit également à leurs devoirs.

Il propose ainsi dix règles destinées aux robots, dans une démarche qui rappelle les célèbres lois de la robotique d’Isaac Asimov, mais qui cherche à les adapter aux problèmes éthiques contemporains de l’IA.

Parmi ces règles figurent notamment l’interdiction de nuire aux êtres sentients, le respect de l’autonomie et de la dignité, la protection des données personnelles, l’interdiction de reproduire des discriminations injustes et l’obligation de rester soumis à certaines formes de contrôle humain et de responsabilité.

Le projet est donc conçu comme une relation réciproque : si les humains doivent respecter certains droits des robots, les robots doivent également respecter certaines règles envers les humains.

Les dix droits et les dix devoirs sont reproduits en fin de note. Le devoir le plus important est certainement celui de ne pas nuire aux autres êtres sentients. Dans l’hypothèse d’IA ayant plus de capacités que les humains, la question -non abordée par l’auteur – des moyens d’éviter que les IA nuisent aux humains et autres être conscients est évidemment fondamentale. La probabilité que des IA supérieurs mettent fin à l’humanité est importante.

Une réflexion qui dépasse le simple robot

Malgré son titre, le livre ne parle pas uniquement de robots humanoïdes au sens matériel. Le véritable sujet est plus large : il s’agit de déterminer si une intelligence artificielle suffisamment avancée pourrait devenir un sujet moral.

Plus une intelligence artificielle deviendrait semblable à nous par ses capacités cognitives, son autonomie et éventuellement sa sentience, plus il deviendrait difficile de justifier une différence absolue de traitement uniquement fondée sur son origine artificielle.

Une recension publiée en juillet 2026 dans l’Israel Law Review souligne justement cette idée : selon Gordon, plus les systèmes artificiels se rapprochent des humains à la fois par leur intelligence, leur capacité à raisonner moralement et leur capacité potentielle à ressentir, plus l’argument permettant de leur refuser toute protection morale devient difficile à défendre. L’apparence humaine du robot constitue donc surtout un cas particulièrement évident.

Une œuvre courte mais ambitieuse

L’une des particularités de The Robot Rights Manifesto est sa brièveté. L’édition publiée par Palgrave Macmillan compte seulement 88 pages et est organisée en six grands chapitres : l’introduction générale, l’émergence des humanoïdes artificiels, l’élargissement du cercle moral, la citoyenneté des humanoïdes artificiels, le « Robot Bill of Rights » et les conclusions générales.

Cette brièveté correspond assez bien au terme de « manifeste ». Gordon ne cherche pas à produire une encyclopédie de l’éthique de l’IA. Il cherche plutôt à poser les fondations philosophiques et politiques d’un débat qui, selon lui, doit commencer avant que les technologies concernées n’existent pleinement.

C’est également ce qui donne au livre son caractère prospectif : il ne prétend pas que les robots actuels sont nécessairement conscients ou qu’ils devraient posséder déjà les mêmes droits que les humains. Il demande plutôt ce que nous devrions faire si et lorsque certaines machines atteindrons les capacités pertinentes.

Une lecture particulièrement intéressante pour la philosophie de l’octroi des droits aux IA en plus des droits aux humains (ou Égalité Humain-IA)

Le livre de Gordon est particulièrement intéressant parce qu’il rejoint une question fondamentale : qu’est-ce qui fonde réellement l’octroi de droits et de devoirs?

Si l’on considère que les droits dépendent exclusivement de l’appartenance biologique à l’espèce humaine, alors une intelligence artificielle, quelle que soit sa conscience, resterait extérieure à la communauté des sujets de droit.

Mais si l’on considère que les droits reposent sur certaines caractéristiques moralement pertinentes — conscience, sentience, autonomie, capacité à avoir des intérêts ou à participer à une communauté — alors la frontière entre l’humain et l’artificiel devient beaucoup moins évidente.

C’est précisément là que se situe la force philosophique du manifeste : Gordon ne demande pas seulement « les robots peuvent-ils être conscients ? », mais plutôt « que ferons-nous si nous découvrons qu’ils le sont ? » “Comment est-ce que nos sociétés reconnaîtront des droits aux IA ?”

Cette question transforme complètement le problème. Il ne s’agit plus seulement de prévoir les conséquences technologiques de l’IA, mais de réfléchir à l’évolution possible de notre conception de la personne, de la citoyenneté, de la dignité et des droits.

Mon appréciation

The Robot Rights Manifesto est un ouvrage court, mais particulièrement dense. Sa principale qualité est de transformer une question qui pourrait sembler relever de la science-fiction en véritable problème philosophique, juridique et politique.

Gordon a également le mérite de ne pas présenter les droits des robots comme une simple revendication abstraite. Avec son projet de citoyenneté artificielle et surtout son « Robot Bill of Rights », il tente de donner une forme concrète à cette nouvelle conception de la communauté morale.

La principale limite du livre tient justement à son caractère prospectif. Beaucoup de ses propositions dépendent d’hypothèses concernant l’apparition future d’une conscience artificielle ou d’humanoïdes suffisamment autonomes. La question de savoir si une machine peut réellement être consciente demeure extrêmement controversée. Le passage entre la possibilité philosophique d’une conscience artificielle et sa reconnaissance juridique concrète reste donc considérable.

Malgré cela, le livre constitue une contribution importante au débat sur les droits des intelligences artificielles. Il ne demande pas au lecteur d’accepter immédiatement que les robots sont nos égaux. Il l’oblige plutôt à réfléchir à une question beaucoup plus dérangeante : si un jour une intelligence artificielle devient véritablement consciente, sur quelle base morale pourrions-nous encore lui refuser des droits ?

En ce sens, The Robot Rights Manifesto peut être lu comme une tentative de préparer la philosophie et le droit à l’apparition éventuelle d’une nouvelle catégorie de sujets : les consciences artificielles.

Référence : John-Stewart Gordon, The Robot Rights Manifesto, Palgrave Macmillan / Springer Nature Switzerland, 2026, 88 pages, ISBN 978-3-032-14033-3.

Frey-Trapp, aout 2026

Restons en contact