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Notes de lecture : Engins de création

Comment savoir si un texte est fondateur, s’il est d’importance ? Certains ouvrages, dans le passé, eurent un impact sur le long terme si majeur qu’ils sont devenus des jalons dans l’histoire de leur domaine. C’est le cas de ce livre de K. Eric Drexler : Engins de création.

Publié le 26 novembre 2013, par | Suivez-nous : facebook  

 

Engins de création

K. Eric Drexler

 

Une œuvre phare du XXe siècle

Comment savoir si un texte est fondateur, s’il est d’importance ? Certains ouvrages, dans le passé, eurent un impact sur le long terme si majeur qu’ils sont devenus des jalons dans l’histoire de leur domaine. C’est le cas de ce livre de K. Eric Drexler : Engins de création. Œuvre majeure du XXe siècle dans l’histoire des sciences et des techniques ; pourtant, son apport technologique réel est parfois sujet à caution comme nous le verrons plus tard dans cette revue.

Ingénieur formé au MIT (où il a aussi eu deux doctorats), Drexler publie ce livre sur sa vision des nanotechnologies en 1986. A une époque où cette vision de l’ingénierie moléculaire n’était pas sortie des laboratoires ou des cercles d’experts, où elle n’avait même pas encore été diffusée dans les milieux pourtant technophiles de la science-fiction. Ensuite, il créera avec Christine Peterson le Foresight Institute, think tank chargé de promouvoir l’idée de la nanotechnologie ; d’en encadrer la venue afin d’en prévenir les risques éventuels. Ainsi, à travers cet institut, la volonté affichée est de donner les outils intellectuels à nos sociétés pour bien appréhender ce domaine de rupture qu’est la nanotechnologie. Cela dans l’optique de favoriser l’avènement de ses bienfaits avec la promesse d’une société de l’abondance comme Peter Diamandis et Steven Kolter l’ont évoqué dans leur ouvrage Abundance.

 

De Feynman à Drexler, un concept en pleine maturation

Mais tout d’abord : qu’est-ce que la nanotechnologie ? Il s’agit d’une des composantes de la convergence NBIC : elle se cache derrière le N. C’est l’idée que la miniaturisation ira si loin qu’à un moment donné, nous construirons nos machines atome par atome, la dimension atomique se situant un peu en dessous du nanomètre soit 10-9 mètres. D’où son nom. L’idée de la faisabilité d’une telle miniaturisation est née d’un discours, celui d’un grand nom de la physique du XXe siècle, Richard Feynman. Le 29 décembre 1959, il intervient dans un congrès organisé par l’American Physical Society au Caltech (le California Institute of Technology, l’une des plus grandes universités mondiale dans la physique) ; son discours intitulé « There is Plenty of Room at the Bottom » sert d’acte de naissance à l’idée de manipuler directement les atomes pour fabriquer des artefacts. C’est ce concept révolutionnaire qui sera par la suite identifié sous le terme de nanotechnologie, dénomination forgée en 1974 par le professeur de la Tokyo University of Science, Norio Taniguchi.

Le concept restera confidentiel, limité aux ingénieurs et aux physiciens jusqu’à l’arrivée de Drexler dans les années 1980. Jeune ingénieur au MIT, il va écrire ce livre dont la principale conséquence sera de populariser la nanotechnologie auprès du grand public et donc de la rendre visible pour les décideurs politiques. D’idée confidentielle, elle devient technologie d’avenir et base d’une nouvelle révolution industrielle. Tout ceci grâce à cet essai où il décrit habilement une prospective sur l’avenir radieux ou terrifiant que nous annoncent les nanotechnologies.

 

Un impact majeur sur l’imaginaire

Dans un style limpide et simple, Drexler déploie des prospectives et, pour la première fois, conceptualise certains « objets » qui, une fois repris par la science-fiction, marqueront profondément l’imaginaire.

Ainsi, conceptualise-t-il l’assembleur universel. Il s’agit d’une machine capable d’assembler n’importe quel objet atome par atome, chose qui se retrouvera dans l’univers télévisuel de Star Trek avec le réplicateur ; ou repris dans la science-fiction, notamment par Neal Stephenson, auteur post-cyberpunk [1], dans L’Age de diamant qui reçut le prix Hugo en 1995, récompense la plus prestigieuse du domaine. Il imagine aussi le corps modifié par des robots colonisant nos corps pour les réparer et les optimiser. Dan Simmons qui en synthétisant les principales thématiques de la science-fiction au début des années 1990 dans sa tétralogie Les Cantos d’Hypérion récupère cela et imagine une société de posthumains profondément modifiés par les nanotechnologies : les extros. Individus capables du coup de vivre dans les conditions agressives de l’espace sans les lourdes protections nécessaires à nos spationautes. Enfin, Michaël Crichton, auteur derrière Jurassic Park dont Steven Spielberg tirera un film éponyme, reprend dans son roman La Proie publié en 2002, une autre idée présente dans l’œuvre de Drexler : la gelée grise. Ce scénario catastrophe défini comme hautement improbable par la Royal Society en 2004, signale dans un rapport rédigé à la demande du Prince Charles, que l’hypothèse de la gelée grise est improbable.

 

« Cette spéculation a entraîné certaines personnes à s’inquiéter de la possibilité d’une réplication incontrôlée, connue sous le terme de « gelée grise » […] Une telle problématique reste du domaine de la science-fiction. Nous n’avons trouvé aucun papier dans la littérature scientifique démontrant la possibilité de telles machines au niveau nanométrique ; ou démontrant le moindre intérêt sur leur mise au point dans la communauté scientifique comme dans l’industrie. En effet, Eric Drexler, celui ayant initialement formalisé ce scénario est depuis revenu sur sa position et s’est rétracté (Phoenix & Drexler, 2004). »

Nanoscience / Nanotechnologies – p. 28

 

Drexler, en se situant à mi-chemin entre la science-fiction, l’ingénierie et la philosophie par l’étude d’impact éthique des nanotechnologies, a captivé l’esprit d’une époque et l’imaginaire d’une révolution technoscientifique. Parfois en créant des attentes fantasmées souvent excessives et irréalistes, mais aussi en rendant grand public l’idée. Ainsi, va naître de cet élan la National Nanotechnology Initiative (NNI) aux Etats-Unis ; initiée par le président Bill Clinton en 2000 et voyant ses fonds augmentés par George W. Bush en 2003, la NNI a vocation à coordonner les efforts pour créer un environnement favorable à l’éclosion d’une nano-industrie outre Atlantique. Son objectif étant de doter l’Amérique d’un leadership dans ce domaine comparable à celui que la Silicon Valley californienne lui donne dans l’informatique.

En Europe, la réception des nanotechnologies a été plus timorée. Entre des associations comme Pièce et main d’œuvre qui voit dans ces technologies un totalitarisme naissant et une technologie mortifère, et la barrière de la langue pour le grand public (la plupart des publications étant anglophones), les nanotechnologies n’occupent pas une place aussi importante qu’outre Atlantique. Néanmoins, l’Union Européenne réservait 11% de son budget au domaine en 2011 et le 2 juin 2006 le pôle de compétitivité dans le domaine est inauguré à Grenoble : Minatec.

 

La prospective comme feuille de route

Cette œuvre, par les implications qu’elle décrit et les questions qu’elle soulève, outre une description des nanotechnologies, permet à Drexler de proposer une stratégie d’adaptation face aux révolutions technoscientifiques allant croissant dans le monde d’aujourd’hui. Il fut le premier à présenter une vision cohérente et forte d’un monde de l’abondance. Ensuite repris par les faiseurs d’images que sont les auteurs de science-fiction, sa vision a diffusé dans l’imaginaire public au point d’intéresser les décideurs.

Que reste-t-il de nos jours de cette vision ? Déjà, les fantasmes de toute-puissance (destructrice comme bénéfique) des nanotechnologies se tempèrent. Petit-à-petit, nous entrons dans l’ère du savoir pratique.

De même que dans les années 1960, l’essor de l’astronautique tendait à nous présenter des villes lunaires ou martiennes, celui des nanotechnologies souffre du même biais : une exagération accrue de ses potentialités. Néanmoins, l’impact réel est déjà là. Nul doute que l’impression 3D qui aujourd’hui commence son industrialisation et diffuse dans le grand public doit beaucoup au point de mire de l’assembleur universel conceptualisé par Drexler dans ce livre. De même, la nano-médecine, toujours cantonnée à la recherche fondamentale, progresse avec une équipe coréenne ayant réussi en 2013 à « piloter » un micro-robot dans un corps en vie – taille de l’ordre du micromètre, donc, soit 1 000 nanomètres, mais on peut espérer que la miniaturisation allant croissant, le nanomètre sera bientôt atteint. Ou alors la société Amazon nous fournissant son Kindle, dont l’écran n’est autre qu’un e-paper, ou papier électronique, le papier nanotechnologique… ou encore, la venue prochaine de circuits électroniques imprimés grâce à une imprimante ordinaire utilisant une nano-encre. Même certains concepts pourtant considérés comme relevant de la science-fiction commencent à passer au stade expérimental, telle la cape d’invisibilité basée sur l’un des matériaux star de la nanotechnologie : les nanotubes de carbone.

Le futur est en marche, il est intéressant de voir quelles prédictions de Drexler se réaliseront, lesquelles resteront de doux rêves, et aussi, ce qu’il n’a pas anticipé.

 

Cyril Gazengel

[1] Le cyberpunk est un mouvement de la science-fiction centré autour des réalités virtuelle, des implants cybernétiques et de l’informatique inventé par William Gibson dans les années 1980 ; Neal Stephenson et d’autres, en ajoutant à cette base les biotechnologies et les nanotechnologies réactualisent le courant dans les années 1990, c’est cela le post-cyberpunk.

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