Cas Oscar Pistorius : un "pas" dans le Transhumanisme ?

Oscar Pistorius est un athlète sud-africain hors normes.

Publié le 16 septembre 2011, par

Amputé des deux jambes à l’âge de onze ans, il vient, pour la première fois pour un champion handisport, de participer aux Championnats du monde des valides à Daegu en Corée du Sud où il s’est hissé en 1⁄2 finale du 400m avec le 14ème temps mondial (son record personnel en ferait un recordman de France). Particularité : il court équipé d’une paire de prothèses en fibre de carbone qui lui valent le surnom de « Blade Runner ». Le coureur de lames.

pistorius
Oscar Pistorius

L’histoire serait déjà admirable de courage et de détermination si elle s’arrêtait là… Mais le « cas » Pistorius pose problèmes aux autorités supérieures du sport international : équipé de ses jambes artificielles, Pistorius est-il un athlète comme les autres ou bénéficierait-il d’un avantage illégitime par rapport à ses concurrents ? Autrement dit, la technique et la médecine lui auraient-elle apporté, plus qu’une thérapie réparatrice, une véritable « augmentation humaine » ?
Point de vue transhumaniste sur le sport du XXI° siècle.

L’un des défis de la vie au XXI° siècle

Dans la perspective des Jeux Olympiques de Pékin, la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) a une première fois tranché en répondant positivement (Le Monde, 20/07/2011 ; Libération 24/08/2011). Oscar Pistorius n’a alors pu participer qu’aux jeux paralympiques, où il s’est adjugé 3 médailles d’or. Mais en 2008, le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) a cassé ce jugement, considérant que les preuves d’un avantage technique n’étaient pas réunies et a invité à voir ce cas « comme l’un des défis de la vie au XXIe siècle ».

De mon point de vue, c’est un véritable « pas » dans le Transhumanisme. En effet, c’est reconnaître que le siècle qui vient de s’ouvrir devrait être celui d’un élargissement de la notion d’humanité. Jusqu’à présent, le sport, et notamment l’olympisme, défend une vision qu’on pourrait dire « naturaliste » de l’humain. Selon cette idée, l’humain, et le corps humain, pourraient être défini pour toujours, sans modifications. Pourtant, cette vision s’est souvent trouvée en bute aux contradictions. A chaque fois, l’évidence est apparu avec plus de clarté : l’humain fait un avec ses outils, avec sa technique, avec ses artifices.

Prenons des exemples : que s’est-il passé lorsque des footballeurs ont commencé à bénéficier des premiers crampons Adidas ? Que s’est-il passé lorsque sont apparues les premières « pointes » de sprint, quelles controverses n’ont pas entraîné les combinaisons des nageurs ou les perches des sauteurs en hauteur ? A chaque fois, les premiers ont pu bénéficier d’un réel avantage, le temps que les autorités sportives ne créent de nouvelles règles et que les concurrents accèdent aux mêmes technologies.

Que se passe-t-il, ou se passerait-il, lorsque la technique utilisée est plus étroitement liée au corps de l’athlète ? Quand un golfeur devient plus performant après une opération au Lazic ? Ou si un coureur de fond équipé d’un pace-maker ou d’un cœur artificiel suite à un accident cardiaque devenait plus endurant que ses adversaires non transplantés ?* Dans le cas Pistorius, l’autorité arbitrale a déjà commencé à imposer au sprinteur sud-africain un certain type de prothèse le plus défini possible : elle crée une catégorie. Mais en définitive, il ne peut être question de dire que l’athlète qui concourt serait défini par des critères biologiques particuliers et surtout intangibles. Lorsque l’on s’y risque, on bute toujours sur des cas exceptionnels qui n’entrent correctement dans aucune catégorie. L’athlète Caster Semenya (demi fond : 800m), finalement identifié(e) comme hermaphrodite, doit-il/elle entrer en compétition avec les hommes ou avec les femmes ?

Autrement dit, si les comparaisons sportives ne peuvent se faire qu’au sein de catégories, la définition d’une catégorie est toujours arbitraire. Elle dépend d’un ensemble de règles que l’on essaie de respecter et que l’on révise régulièrement. Il n’y a rien d’absolument « naturel » qui entre dans la définition de ces catégories car
objectivement, il n’y a pas de définition possible d’un athlète humain « naturel », quand bien même on referait courir les athlètes nus. L’humain en effet, tout comme la Nature dont il est issu, est sans cesse en train d’innover et de remettre en question sa propre « nature ». Il a beau avoir tendance, surtout en occident, à vouloir faire rentrer dans des cases le contenu de son savoir sur cette nature, celle-ci persiste à lui échapper !

Du Transhumanisme au Trans-Olympisme ?

Le cas de Oscar Pistorius oblige les instances sportives à se questionner sur ce qui détermine les limites de leurs catégories, notamment les pratiques dites « handisports », et devraient conduire à conclure qu’il n’y a aucune différence objective entre celles-ci et les pratiques des soi-disant « valides ». Cette différence imposée relève en fait de la ségrégation ! Les pratiques handisports ne génèrent que des catégories comme les autres, avec parfois un nombre de pratiquants supérieur à plusieurs sports de « valides » homologués par le CIO (combien de basketteurs en fauteuil dans le monde pour combien de pratiquants du Curling ?)

Nous aurons effectué un autre pas important lorsque nos autorités politiques et sportives auront décidés de mêler les épreuves des soi-disant valides et celles des soi-disant handicapés dans le cadre des mêmes évènements sportifs. Puis, cette étape franchie, nous pourrions assister à un engouement grandissant pour les pratiques qui assumeront la tendance de l’humain à fusionner avec sa technologie. Les distinctions entre valides et invalides s’estomperont alors peut-être définitivement. Notez que la conception et la considération du « dopage » chimique ou biologique pourraient être amenés à suivre une évolution comparable …

Ainsi, à travers la figure d’Oscar Pistorius est en jeu une idée de l’humain, une idéologie qui lui est associé, un idéal. L’idéal olympique est, pour l’instant encore, engoncé dans une vision « naturaliste », figée, de l’humain. Son idéologie sous-jacente le placera devant des contradictions récurrentes. Il s’agit de progresser
vers ce que nous pourrions appeler un Trans-olympisme dans lequel il sera reconnu que l’humain est un genre en devenir dont nous pouvons, demain ou après-demain, voir surgir des variantes améliorées diverses, modifiées biologiquement, chimiquement ou hybridées encore davantage avec la machine. Ces variantes ne
relèveront pas du handicap ou de la monstruosité. De même que les handicapés de sont pas des monstres, les humains modifiés et augmentés représenteront un enrichissement pour la communauté humaine, une source de diversité et donc d’espoir. Et concernant la pratique sportive et les athlètes de haut niveau, aussi bien pour eux-mêmes que pour leurs admirateurs, ils devraient continuer d’être la source de plaisirs toujours renouvelés, ainsi que de leçons de vie.

Par exemple : « Plus haut, plus vite, plus fort ! » pourrait être une bonne devise du Trans-olympisme !

(* Divers penseurs du Transhumanisme considèrent qu’il est impossible de dire où s’arrête la thérapie et où commence l’augmentation humaine -> cf. A. Miah , Genetically Modified Athletes: Biomedical Ethics, Gene Doping and Sport, 2004, London and New York, Routledge)

Porte-parole de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog, chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). En savoir plus