Peut-on accélérer le progrès ?

Quels sont les déterminants principaux du progrès technique ? Pouvons-nous les influencer culturellement ?

Publié le 5 mai 2021, par

L’une des questions que je trouve les plus fascinantes en histoire de l’économie est celle du déterminisme dans le progrès technologique. On peut la considérer sous deux de ses aspects :

  1. Y a-t-il une sorte de “fatalité du progrès”, une marche incessante vers davantage de compréhension du monde ? De la même manière qu’un cerveau humain, pendant sa formation, accumule des connaissances sur son environnement et apprend de ses erreurs, le “méta-cerveau” qu’est l’Humanité progresse-t-il, lentement mais sûrement, et sauf pénurie de ressources ?
  1. À conditions égales, une civilisation ou un groupe humain peuvent-ils “avancer” à des rythmes différents ? 

Précisons tout d’abord que le progrès est ici restreint à sa définition la plus étroite : un supplément de connaissances et de maîtrise sur la matière. Il n’a de rapport ni avec le bien-être, ni avec le confort humains, et encore moins avec le bonheur, qui sont difficiles à mesurer (même si nous, transhumanistes, pensons qu’il y contribue ; notamment parce que dans la majorité des cas, les individus bénéficiant de progrès ne veulent pas “revenir en arrière”).

Les deux questions ci-dessus impliquent de rechercher les causes de ce progrès scientifique et technologique. C’est une entreprise ardue, dans le sens où les civilisations sont des systèmes hautement chaotiques. Elles offrent rarement les conditions idéales d’une expérience facile à réitérer : les données de départ ne sont jamais les mêmes.

La météorologie est un exemple d’étude de système chaotique : on connaît l’image du “battement d’aile d’un papillon” qui cause des mois plus tard, à des milliers de kilomètres, un ouragan dévastateur. Peut-on trouver un équivalent dans le monde de la recherche ? Et si la soeur de Marie Curie (pour prendre un exemple connu) n’avait pas réussi son examen de médecine à Paris, la future prix Nobel aurait-elle osé venir en France ? Quid de ses découvertes sur la radioactivité, qui en ont généré d’autres chez d’autres scientifiques, aboutissant au projet Manhattan en 1945 ? Comment estimer le retard induit par une “non venue” de Marie Curie en France ? Cinq, dix ans ? Un(e) autre scientifique aurait-elle trouvé la même chose à quelques mois d’intervalle ? Ou à l’inverse, contre-intuitivement : Marie Curie a-t-elle retardé le progrès scientifique dans le domaine nucléaire ? Si elle s’était intéressée à tout autre chose, comme la génétique, aurait-on “eu” la bombe atomique en 1955, et la double hélice de l’ADN en 1948 ?

Ce genre de questions nous confrontent à nos limites en tant qu’individu dans une société où règnent l’intelligence collective, le partage des connaissances, le partage du mérite. Il est difficile aujourd’hui, ou signe de mauvaise foi, de vouloir identifier des contributions individuelles totalement déterminantes dans tel ou tel domaine. On a de plus en plus l’impression d’un rouleau compresseur avançant sans se soucier des “Eurêka” individuels, ou plutôt, image que je trouve plus parlante, d’une grande vague dont nous serions les gouttes d’eau bien impuissantes. Notre travail de goutte d’eau existe bien, mais pris dans une dynamique qui nous dépasse largement. Le choix d’un sujet de thèse, pour un jeune chercheur, est rarement personnel : tel ou tel sujet est “à la mode”, ou “prometteur”, et souvent on prend le relais de travaux existants présentant un potentiel à exploiter.

Mais même si la météorologie n’est pas assez fiable pour nous dire où et quand exactement naîtra le prochain ouragan, ni la prochaine vague, elle peut, grâce à la statistique, restreindre le champ des possibles. De la même manière, on peut établir une sorte d’arbre phylogénétique de la technique : pas d’armes à feu sans travail du métal, par exemple – pas de conquête spatiale sans calcul différentiel.

Les uchronies technologiques

Plusieurs historiens ont tenté de comparer les découvertes “parallèles” faites en Mésopotamie et en Mésoamérique. L’écriture aurait ainsi pu apparaître séparément sur deux continents sans aucun lien culturel ni commercial – tout comme les yeux peuvent apparaître chez deux espèces animales sans aucun lien génétique même lointain (l’oeil étant issu d’une nécessité, celle de s’orienter dans un environnement).

Néanmoins, en histoire comme en paléobiologie, on insiste de plus en plus sur l’existence d’ancêtres communs, ou plutôt de “briques de base” partagées. Les pieuvres et les humains avaient sans doute un ancêtre doté de grappes de cellules photoréceptrices, qui ont évolué vers la formation d’yeux relativement similaires. Pour ce qui concerne l’écriture, les historiens semblent aujourd’hui s’accorder sur le fait que les systèmes de représentation (peintures rupestres, incises…) pouvaient constituer une forme de proto-écriture il y a des dizaines de milliers d’années. On réévalue également la fréquence des passages et échanges d’une civilisation à l’autre (y compris, tardivement, d’Asie en Amérique). 

Mais même dans ce cas d’un arbre commun, la thèse d’une évolution technique dictée par la concurrence des groupes humains demeure séduisante.

Il est certain, en tout cas, que certains environnements favorisent l’accumulation de connaissances et le développement d’industries exploitant ces connaissances. De nombreux historiens de l’économie ont tenté d’expliquer pourquoi ce qu’on appelle la “Révolution Industrielle” est apparue en Angleterre en 1700 et pas en Chine en 1400. Ils ont disséqué les déterminants démographiques, culturels, voire religieux, de ces deux environnements humains. Une explication relativement populaire est celle du “piège d’équilibre de haut niveau” (Mark Elvin, 1973) : le coût du travail serait resté trop bas en Chine pendant plusieurs siècles, ne nécessitant pas d’investir dans des machines. La Chine, trop “unifiée”, trop “calme” et trop peuplée, aurait pu fournir, pendant des siècles, des travailleurs peu payés venus de diverses régions de l’Empire. À l’inverse, l’Angleterre et les nations européennes se seraient retrouvées rapidement à l’étroit, en concurrence et en “crise permanente” nécessitant de trouver des solutions à des problèmes générés par les changements rapides, dans une sorte de cercle vicieux/vertueux : le progrès naîtrait ainsi du changement, positif ou négatif. On retrouve la même logique dans l’évolution animale : les sauts dans la composition de l’ADN résulteraient de changements massifs et rapides dans l’environnement.

L’étude de ce cas précis (la Révolution Industrielle) amène à des considérations vertigineuses : où en serions-nous, en 2020, si celle-ci avait eu lieu en Chine quelques siècles plus tôt ? Si l’Empire du Milieu n’avait pas abandonné le rouet automatique, inventé au XIVème siècle (XVIIIème en Europe) ? Technologiquement, nous serions en 2300.

Et cela vaut pour un “battement d’aile de papillon”, ou plutôt de rouet mécanique, qui aurait eu lieu en 1350… mais s’il avait eu lieu en -1000, ou -100 000 ? Plus on remonte dans le temps, plus le dérangement potentiel du système chaotique étudié est vaste… à moins que ce système ne soit, finalement, assez robuste, redondant, et que les découvertes ponctuelles soient toutes “dans l’air du temps”, une question tout au plus de quelques dizaines d’années d’avance ou de délai ? Sur mille ans, et même cent, cela semble peu probable.

Aujourd’hui, des armées d’épistémologues payés par des institutions publiques planchent activement pour optimiser la R&D mondiale. Au sein même des laboratoires pharmaceutiques, plusieurs courants de pensée s’affrontent : il y a ceux qui pensent que plus d’argent génère plus de découvertes, et ceux qui pensent que c’est la pénurie d’argent qui mobilise les énergies et excite l’inventivité. Où fixer le curseur entre pénurie et trop-plein ?

 On a vu, pendant la crise du Covid-19, que les gouvernements acculés économiquement ont fait monter les enchères pour la mise au point d’un vaccin livré en un temps record. Les guerres ont souvent été les accélérateurs d’avancées techniques, avec des retombées positives pour la population civile après l’armistice. Mais quid de l’espionnage ? Du partage des données, grand catalyseur de découvertes également ?

Mater artium necessitas… ou pas

Quelle est donc la meilleure manière d’accélérer le progrès scientifique et technique ? Si l’on se réfère à ces quelques exemples historiques, la nécessité – celle qui naît d’un péril, d’un danger de disparition pour un groupe d’humains – paraît la principale force motrice.

« La mère de l’invention est la nécessité », écrivait déjà William Horman en 1519.

Pour certains transhumanistes, une façon de favoriser le progrès technologique (en automation, en intelligence artificielle, en médecine régénératrice) pourrait être d’alerter sur les périls qu’entraîne une stagnation dans ces domaines. C’est une tactique utilisée par Laurent Alexandre par exemple, qui brandit depuis une quinzaine d’années le spectre de l’écrasement économique de l’Europe par les Etats-Unis ou la Chine. C’est aussi, sous une forme plus sophistiquée, ce que font les longévitistes en affirmant que la vieillesse peut être combattue, transformant ainsi une fatalité en un péril. 

Nous pouvons aussi décider d’orienter les évolutions technologiques. « Le fleuve du progrès ne peut être interrompu, mais nous pouvons le canaliser » écrivait un membre de l’AFT, David Latapie, il y a quelques années. Allouer des ressources à un domaine particulier plutôt qu’au “business as usual” peut permettre d’effectuer des bonds de géant, comme l’a montré la course à la Lune dans les années 1950-60 entre les USA et l’URSS.

Néanmoins, avec du recul critique sur ces déterminants culturels, et la volonté politique de les dépasser, ne peut-on pas imaginer de donner plus d’importance au progrès technique, pour qu’il ne soit plus uniquement provoqué par les guerres ou les pandémies ?

La question suivante, qui fera l’objet d’un prochain article, serait celle de la valeur de l’innovation technique et de son accélération : l’accélération est-elle toujours soutenable, peut-il y avoir des effets contre-productifs cachés, tout progrès est-il vraiment profitable, sur quelle échelle de temps, etc. ?

Mais quelle que soit l’option retenue, il y a un intérêt évident à comprendre et tenter de contrôler l’accélérateur et le frein.

Parisien, né l'année où Madonna sortait son premier disque. A adhéré à l'AFT en 2013. « Dans toutes les espèces animales et chez l’homme, la récompense ne s’obtient que par l’action. Le bonheur ne vous tombe qu’exceptionnellement tout préparé dans les bras. Il faut aller à sa rencontre, il faut être motivé à le découvrir, à tel point qu’il perd de son acuité s’il vous est donné sans être désiré. La pulsion primitive est indispensable, celle de la recherche du plaisir, de l’équilibre biologique » (Henri Laborit) Je me suis toujours intéressé aux questions scientifiques insolubles comme celle du temps, de la conscience ou de l’origine de l’univers. Certains professeurs d’architecture et d’urbanisme m’ont orienté vers la prospective et donné le goût de l’anticipation. Puisqu’un bâtiment, et a fortiori une ville, vont durer plusieurs siècles, peut-on raisonnablement tenter de deviner l’évolution de la société à très long terme ? Puis j’ai découvert que le mouvement technoprogressiste englobait plusieurs thèmes qui m’étaient chers : anti-âgisme, droit à la différence, transidentité…