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Quelques remarques sur la supplémentation

Quelques remarques sur la supplémentation

Publié le 5 janvier 2019, par | Suivez-nous : facebook  

Un article de Valentin Kyndt, membre de l’association.

Au sein du transhumanisme se trouve une portion d’individus qui s’adonnent à la supplémentation. Cela consiste, en quelque sorte, à essayer de « s’améliorer » par un contrôle et une prise de nutriments (vitamines, minéraux, autres.). On pense de suite aux gélules et pilules. Comme pour tout ce qui touche au transhumanisme et/ou à l’augmentation/modulation de l’individu, certains ciblent des objectifs spécifiques comme par exemple augmenter les capacités mentales et plus particulièrement la concentration ou le calme mental, d’autres ciblent des objectifs multiples et plus larges, comme maximiser leurs chances de vivre plus longtemps (en bonne santé), éviter l’accumulation de dégâts lié à une activité physique ou intellectuelle très intense, etc.

Aider

Disons-le tout de suite, la supplémentation n’est pas l’apanage des individus qui se revendiquent transhumanistes, à vrai dire loin de là. La supplémentation est un phénomène qui existe depuis longtemps à travers de larges franges de la population, pour des raisons diverses. Prendre un cachet de vitamine C n’est pas une affaire qui débarque d’hier et qui concerne une « élite ». Pas besoin de prescription, on en trouve en supermarché, même dans des supérettes, dans le rayon des tisanes bio par exemple. Pareil pour le magnésium. Certains sont mêmes abonnés aux multi-vitamines, dont on voit les pubs grand public, que ce soit pour des raisons de fatigue passagère, de saison, de travail, etc. Ce que je veux pointer du doigt ici est que la supplémentation est un phénomène bien ancré et pas juste une lubie d’une poignée d’hurluberlus. On peut donc se dire transhumaniste et ne jamais toucher de sa vie à une once d’acide ascorbique, tout comme on peut ne pas se dire transhumaniste et avoir testé tous les derniers produits « d’amélioration ». Beaucoup de sportifs et de travailleurs intellectuels ont recours quotidiennement à ces produits, et ce depuis longtemps.

Moduler

Je mets entre guillemets « amélioration » parce que parfois/souvent il s’agit d’une supplémentation pour maintenir un niveau stable, et non pour faire un bond en avant énorme comme on pourrait le fantasmer. Parler de « modulation » me semble donc plus précis, car il peut s’agir d’augmenter ceci mais aussi de diminuer cela. En effet, on pense systématiquement qu’on obtient un plus en ajoutant quelque chose alors qu’il peut s’agir d’enlever ou de diminuer un trait afin de bénéficier d’un avantage global (ou ciblé). Raisonnement un peu abstrait ? Ok, prenons un exemple. Si on veut réaliser un projet X et que pour cela on a besoin d’être concentré mais que nous avons l’habitude d’être distrait, alors supprimer ou diminuer la distraction peut nous procurer ce « plus ». C’est-à-dire qu’on n’augmente pas directement la capacité de concentration, mais on diminue ce qui faisait obstruction à cette capacité. Tout cela pour dire qu’on peut atteindre une certaine « augmentation » ou modulation par bien des mécanismes différents, pas toujours intuitifs, ni directs.

Tester

La supplémentation peut être assimilée à une sorte d’auto-médication. Ça y est, le mot est lancé. Auto-médication fait de suite penser à de l’amateurisme dangereux, on pense « jouer avec le feu ». Et il est vrai que de plus en plus de problèmes semblent émerger de cette auto-médication parfois sauvage. On se dit, « le thé vert c’est bon pour la santé », alors on achète un supplément de thé vert sous forme de gélule qu’on prend régulièrement… et on se retrouve avec un foie gravement malade. On apprend sur le tas et parfois à nos propres dépens. Mais est-ce spécifique à l’auto-médication ? Non, les fabricants pharmaceutiques font aussi d’amères expériences, malgré de multiples contrôles extrêmement méthodiques. Mais plus largement est-ce spécifique à ces formes gélules/pilules ? Non, dans l’alimentation même, des aliments entiers peuvent être très néfastes pour certaines personnes et être parfaitement assimilés par d’autres. Si on prend une perspective historique, comment a-t-on su que telle plante et tel animal, champignon était comestible ? En essayant et… en mourant, pour certains.

Nuancer

Le but de cet article n’est pas de vous inciter à vous supplémenter, et encore moins n’importe comment, au contraire ! Néanmoins il convient de remettre sur la table les perspectives qu’on a tendance à oublier au profit de formules simplistes du type « ça c’est bon pour la santé ». Il faut nuancer, et nuancer encore. Déjà, toute supplémentation devrait se faire avec précaution, sous l’avis et le suivi étroit d’un professionnel, et pas d’un vendeur-blogueur lambda qui est sympathique derrière l’écran et s’exprime avec un aplomb de messie. Rappelons que ce qui peut « marcher » pour l’un peut s’avérer une catastrophe pour l’autre. Que ce qui « marche » à une certaine dose peut être mortel à une autre dose. Que ce qui « marche » un temps, peut ne plus marcher plus tard. Et bien d’autres nuances à prendre méticuleusement en considération, si on s’aventure dans ces objectifs d’augmentation. Certains individus peuvent améliorer leur santé simplement en ne consommant plus tel aliment, ou simplement en prenant un peu de collagène de temps en temps. Pas besoin de surenchère et de toujours plus.

Conjuguer

Pointons du doigt que le marché des suppléments est un marché juteux qui est somme toute récent dans son ampleur, que beaucoup de produits viennent juste d’apparaître et qu’on n’a aucun recul sur leurs effets, qu’il y a des qualités très très diverses sur le marché, qu’il y a des stabilisants qui peuvent interférer, des fraicheurs et biodisponibilités (la part d’un nutriment présent dans un aliment qui est effectivement assimilée par l’organisme.) très variables. Rappelons aussi le principe qu’il n’y a pas d’effets secondaires, il n’y a que des effets. Certains effets précis sont recherchés mais viennent avec d’autres effets annexes ou connexes qu’on jugera indésirables mais qui sont pourtant bel et bien là et incompressibles. On peut penser au fameux film Limitless, fiction qui illustre l’augmentation cognitive avec ses effets annexes mortels, bien que dans le film les effets annexes soient supprimés en fin de compte grâce à un autre produit, une injection en l’occurrence.

Il serait judicieux d’obtenir un moyen de pression sur les fabricants afin d’obtenir de meilleures informations sur leurs marchandises, de meilleures qualités aussi. Se supplémenter c’est prendre des risques, évidemment. Beaucoup de « biohackers » le savent et assument d’être leur propre cobaye. De façon bête, le processus d’essai-erreur individuel peut s’avérer plus pertinent que d’attendre une validation universelle unanime qui peut, elle, ne jamais arriver. On sait que dans le processus médical de traitement médicamenteux d’un trouble/souffrance/maladie, il y a des personnes qui sont plus sensibles que d’autres aux effets annexes. Mais parfois il y a moins de risque à subir des effets annexes d’un traitement que de ne pas prendre de traitement du tout. De la méthode donc !

Vivre

Ah, n’oublions pas aussi que si l’objectif est de vivre plus longtemps (en bonne santé), chacun d’entre nous, en tant qu’individu, n’a pas de moyen de vérifier autrement que par… la survivance individuelle. Et que comme chaque individu est singulier, il n’y a pas de reproductibilité totale de l’expérience. Des expérimentations et des études de nutrition peuvent fournir des éléments et en ont fourni par le passé, mais tout n’a pas encore été mesuré, loin de là.  Se sentir « mieux » au quotidien peut s’avérer le seul moyen de vérifier par défaut la pertinence d’une supplémentation. Rappelons le contexte contemporain de nos pays aussi. Les législations alimentaires sont devenues beaucoup plus exigeantes. Bien des produits qui étaient autorisés hier sont aujourd’hui interdits. Nous ne nous rendons pas toujours compte des améliorations parce qu’hier les dangers n’étaient pas connus. Nous n’avons jamais eu autant de bons aliments de qualité nutritionnelle et gustative, mais en même temps nous n’avons jamais eu autant d’aliments d’aussi mauvaise qualité nutritionnelle. Ces derniers sont souvent plus accessibles et plus consommés que les premiers. Il en résulte que la malnutrition, qui ne se limite pas à la sous-nutrition, est en augmentation un peu partout dans le monde, même dans les pays dits « riches ».

Douter

Nous consommons donc plus de calories mais probablement moins de nutriments (fast-food moins dense en nutriments que l’alimentation traditionnelle), du moins à l’échelle de populations entières, ce qui fait qu’une petite supplémentation ciblée n’apparaît pas tenir du luxe dans ce contexte. D’ailleurs, il n’est pas rare de croiser des produits de consommation courante « supplémentés » comme du lait renforcé en vitamine D, des smoothies comprenant des vitamines B, des céréales industrielles renforcées aux minéraux, etc. Attention de ne pas tomber dans du nutritionnalisme non plus, qui est une réduction douteuse. Les formules chocs du type fromage = calcium, cacao = magnésium, kiwi = vitamine C sont trompeuses. Ce marketing se retrouve dans les suppléments, où l’on va déclarer “choline = bonne santé de la peau” par exemple, ou “ginkgo = mémoire”.

Si vous me permettez l’analogie avec la littérature, on ne va pas dire qu’un texte « manque de lettre h » et qu’il faut compenser avec tel autre texte qui en contient plus, ou qu’il faut un texte composé uniquement de h (absurde!). Pour souligner encore une fois – si ce n’était pas assez évident – l’ampleur de la complexité de ce domaine. N’y voyez pas une incitation à renoncer à tout essai de supplémentation, plutôt une mise en garde et une remise en perspective élargie, ou plus holistique, de la démarche.

Doser

Certaines consommations populaires obéissent déjà à des « modulations » depuis longtemps. Nous pouvons prendre l’exemple du café pour sa fonction de stimulant, ou de l’alcool pour son côté anesthésiant mental partiel. On sait tous que boire 1L de café ne va pas nous rendre plus intelligent mais que ça va probablement juste nous rendre très nerveux et… improductifs, alors qu’une petite tasse peut éveiller l’esprit ce qu’il faut, sans ou avec peu d’effets annexes délétères et/ou indésirables. De même, certains, en défendant la consommation d’alcool, invoquent l’effet d’hormèse – une réaction rapide à faible dose – mais l’effet d’hormèse n’existe plus à quatre verres de vin. L’idée, avec ces deux produits, est d’illustrer qu’on a déjà des comportements de modulations de nos états, que ce soit des produits comme le café ou comme un supplément cognitif x, que la dose est extrêmement importante, que l’effet bénéfique/ciblé peut s’obtenir par l’exposition à un stress délibéré (comme une douche froide, ou le sauna, ou un vaccin) et non uniquement par un ajout de confort permanent qui peut à terme fragiliser durablement plus « qu’augmenter ».

N’oublions pas enfin que si certains se moquent ou crient au scandale à propos des poudres-repas du type que propose la marque Feed, beaucoup d’individus sont en crise avec leur alimentation. Ils développent ce qu’on appelle des TCA, pour trouble du comportement alimentaire, et que ces poudres-repas sont leur unique moyen, parfois, de supporter le quotidien en ayant suffisamment de nutriments essentiels.

Donc la supplémentation n’est pas forcément nécessaire, ni même toujours pertinente. Elle ne remplace pas, par défaut, un repas d’aliments entiers divers. Chaque produit a des effets connexes qui peuvent se manifester directement, comme être latents pendant longtemps. Des effets bénéfiques (d’augmentation) peuvent s’obtenir par un stress ou par une élimination d’un élément plus que par un ajout. Le marché actuel propose des qualités très variables qu’il convient d’identifier.

La supplémentation comporte des risques, dont une grande part n’est pas spécifique à la supplémentation même, mais concerne aussi les produits pharmaceutiques et les aliments entiers (des aliments ordinaires pour 90% d’une population peuvent s’avérer mortels pour quelques uns, tel du lait ou des cacahuètes). Le risque zéro n’existe pas. Cet argument n’est donc pas suffisant pour refuser/disqualifier en bloc toute forme de supplémentation. Certes, l’isolation d’un nutriment de l’aliment entier et sa concentration élevée font que les effets peuvent être plus grands (dans le bon sens comme le mauvais), mais cette isolation peut aussi contribuer à ce que ce nutriment soit moins assimilé et moins puissant.

Un autre facteur aussi est la fréquence et le moment de la prise d’un supplément. Du magnésium pris tous les jours en une dose avec les repas peut avoir des effets différents que du magnésium pris tous les jours en trois doses en dehors des repas. C’est dire la quantité de paramètres à prendre en compte si on souhaite être rigoureux à ce sujet ! Mais attention, est-ce qu’on applique ce type de raisonnement pour nos aliments entiers ? Si on mettait sur le marché du jour au lendemain un nouveau type d’aliment (nouveau dans le sens de pas encore habituel localement, ou alors, pour un exemple spécifique concret de type OGM) on pourrait se heurter à de multiples croisades contre cet aliment. Cela paraît absurde ? Pourtant, la pomme de terre n’a pas deux mille ans d’existence en Europe et elle a été qualifiée de tubercule du diable, interdite par les autorités de l’époque à certains endroits.

Cadrer

Il ne s’agit pas de mettre sur un pied d’égalité aliment et nutriment, ils ne sont pas comparables, mais de comparer leur processus d’adoption et d’ajustement au cours du temps et des territoires/traditions. Néanmoins, relevons que si on peut planter des pommes de terre chez soi en espérant une récolte, on ne peut que difficilement, voire pas du tout, reproduire le processus de sélection et production concernant les suppléments. Ceci peut poser problème pour la souveraineté, sauf si dans un futur proche nous voyons un processus d’impression de nutriment/aliment apparaître dans tous les foyers (une imprimante sur mesure. Cf. La nuit des temps de R. Barjavel). Il y a donc un besoin d’opérer une pression constructive sur les producteurs, et d’encadrer ces nouvelles consommations afin d’identifier avec nos moyens les combinaisons de nutriments, fréquences, doses, etc. qui semblent faire recette. Rappelons que des combinaisons alimentaires comme pain-fromage ou légumineuses et lard ne sont pas apparues du jour au lendemain, mais à la suite d’un long processus de validation populaire par l’usage.

Il se pourrait qu’à travers toutes les cultures culinaires du monde ces combinaisons « traditionnelles » maximisent d’une certaines façon l’assimilation des nutriments de chaque aliment, ou au moins diminue les effets potentiellement négatifs de certains aliments. Par exemple, aucune culture ne pousse à consommer à la suite ou en grande quantité une série d’aliments aux effets notoirement laxatifs, chacun peut rapidement vérifier pourquoi … De même qu’on préfère culturellement consommer tel aliment plutôt le soir et jamais le matin. Les suppléments doivent donc passer par un processus similaire de validation d’essai-erreur sur le long terme, et souvent cela ne se fait pas consciemment, mais plus ou moins spontanément. Ce processus ne nous dirige pas toujours vers le meilleur, l’optimal absolu, mais vers un état ponctuel relativement adapté à nos conditions de vie spécifiques.

Bibliographie indicative :

Georges Vigarello – Histoire des pratiques de santé

Eric Birlouez – La santé par l’alimentation de l’Antiquité au Moyen-Age

Rémi Cadet – L’invention de la physiologie

Marie-Claire Frédéric – Ni cru ni cuit

Giulia Enders – Le charme discret des intestins

Sophie Vust – Quand l’alimentation pose problème

Ray Kurzweil – Serons-nous immortels ?


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