Technoprogressisme : faire mieux avec moins (ou autant). Quelques exemples d’application dans les champs sociaux et institutionnels.

Pour les transhumanistes, "un avenir technoprogressiste ne se conçoit, dans les décennies à venir, que dans un environnement indéfiniment durable."

Publié le 18 janvier 2021, par

Le 26 février 2020, l’Association Française Transhumaniste – Technoprog publie le Manifeste Viridien. Cette déclaration propose un avenir mêlant transhumanisme et écologisme ; elle débute ainsi : « Un avenir technoprogressiste ne se conçoit, dans les décennies à venir, que dans un environnement indéfiniment durable. »

Un reproche est souvent émis à l’égard du transhumanisme en ce qu’il ne s’intéresserait pas aux problématiques environnementales. Ces dernières sont pourtant au cœur du technoprogressisme. Les réflexions autour de ces deux enjeux, que sont le transhumanisme et l’écologisme, doivent nous permettre de proposer des solutions claires et concrètes à cet égard. Les propositions d’actions dans ces domaines sont bien souvent arrêtées et délimitées par une contrainte physique : celle de l’énergie. Mais ne pouvons-nous pas faire “mieux avec moins ?” Quels seraient nos leviers d’action concrets pour affronter la limitation de nos ressources ?

I. Dans le champ social

Quelques propositions dans cette thématique sociale, regroupant les rapports entre les individus, semblent être nécessaires au regard de l’application de la pensée viridienne (dans le sens d’une amélioration des rapports entre l’environnement et la technique) . La première proposition qui peut être faite est celle de la libre circulation des idées, c’est-à-dire, de l’ensemble des connaissances regroupées dans les catégories des sciences, culture, et arts1. Une diffusion rendue libre, égale et accessible sans qu’il n’y ait de restriction envisageable, permet d’asseoir l’égalité de tous devant la connaissance. Les disparités et les distinctions créées en fonction de la quantité du savoir, ou une meilleure maîtrise d’une connaissance, sont fortement réduites : chacun étant admissible aux mêmes connaissances, c’est l’égalité de tous, c’est-à-dire, le juste équilibre et l’absence de domination, qui est promue ici. Les capacités des corps (individuels et sociaux) étant décuplées en cas de coopération, c’est également le moyen d’assurer une cohésion et une harmonie entre tous. C’est une véritable synergie qui ressort lors de la coopération de tous ; à l’heure de la Révolution numérique, il semble indispensable de promouvoir l’ensemble des mesures en faveur de l’open-source et de tout autre partage collectif des connaissances et travaux. L’égalité des corps étant privilégiée par le partage des connaissances, elle permet également de garantir la durabilité d’une osmose sociale, véritable vecteur d’équilibre entre l’homme et l’ensemble de l’environnement. C’est la volonté d’effacer la domination et la marchandisation du savoir, pour permettre l’équilibre et la paix entre les corps, ce qui entraîne inéluctablement la concentration sur le partage de connaissances, lequel se met au profit d’une durabilité entre les espèces. Cette donnée permet également d’évoquer la restriction de pratiques encourageant la surconsommation. Cet état de consommation est doublement nocif dans la mesure où il encourage une certaine maltraitance individuelle, mais aussi collective.

Une seconde proposition peut être émise dans cette thématique : celle de la révision du temps de travail. Alors que Russell, en son temps, envisageait la réduction du temps de travail à la durée de quatre heures par jour, qu’en serait-il aujourd’hui avec l’ensemble des progrès techniques ? L’idée d’une maltraitance individuelle et collective est également applicable ici : dans une logique de surproduction, de surconsommation, il semble obligé de produire plus que ce qui n’est consommable. Cette volonté de surrégime, véritablement nocive pour l’environnement puisque les ressources mises à disposition peinent à se régénérer, est également nocive pour l’individu. En effet, ce dernier, s’attelant à la tâche qui lui a été confiée, s’abîme autant le corps que le psychisme. L’idée est ici purement viridienne faire moins pour faire mieux. Tandis que nous évoquions la synergie qui ressortait d’un travail en coopération, il semble également opportun d’évoquer la synergie d’un travail d’une courte durée, mais si intense qu’il dépasse de loin, le travail étalé sur l’ensemble d’une journée, lequel fatigue tous les corps. La volonté de produire plus, pour consommer plus, semble être un véritable désastre tantôt environnemental, tantôt social. Nous noterons que ménager les corps permet l’anticipation de dépenses (énergétiques, mais pas seulement) en « réparation » qui seraient bien plus lourdes que de simples précautions et volonté respectueuse de leurs capacités.

II. Dans le champ institutionnel

Cette thématique peut paraître de prime abord, éloignée de la pensée viridienne et d’une durabilité environnementale. Toutefois, nous noterons que la sphère institutionnelle est celle qui permet la bonne exécution de toutes les autres, a fortiori, de la pensée viridienne elle-même. Ce propos sera introduit par la proposition de la réalisation d’une démocratie locale et directe. Si la démocratie peut être considérée comme le pire des régimes, à l’exception de tous les autres, nous noterons qu’aucune véritable tentative d’instauration d’une démocratie locale et directe n’a pu être couronnée de succès. Un diagnostic hypothétique nous permet d’affirmer qu’un problème majeur se posait directement : celui de l’absence réelle d’égalité entre les citoyens dans leur accès à la participation du politique, et donc in fine, d’un détournement du pouvoir et de la légitimité afin d’asseoir un autre pouvoir. En l’absence d’égalité, la démocratie directe permet l’usage abusif et entièrement détourné de la pratique plébiscitaire, et de tout autres moyens directs de prononciation populaire. Comme nous l’avons rappelé, la démocratie directe ne peut s’exercer qu’en cas d’égalité réelle entre les individus ; or, et comme nous l’avons vu dans la première thématique, la pensée viridienne souhaite tout justement instaurer une égalité entre les individus. Cette égalité n’est pas seulement inscrite dans le « marbre » d’une Constitution, mais bien dans les caractères et actions de l’ensemble des corps. Cette égalité passe premièrement par la confirmation de l’open-source et de toute pratique visant à ne créer aucune disparité, aucune distinction entre les corps, par rapport à l’ensemble des connaissances, mais aussi vis-à-vis de l’admissibilité à l’emploi.

Une démocratie directe et locale, oui, mais pour quoi faire ? Précisément pour permettre la meilleure direction possible de l’action commune, prise au nom de tous les individus concernés, non pas pour assurer la légitimité d’un régime, mais bien pour s’assurer de la totale pertinence de l’action entreprise. La contrainte spatio-temporelle qui viendrait empêcher la réalisation d’une telle administration serait, elle aussi, palliée grâce à l’ensemble des TIC : ces technologies tout à la fois rassemblent et permettent de se répartir les tâches multiples des fonctions humaines. De ce fait, en accordant une place suffisamment importante aux TIC et autres technologies, un changement majeur deviendrait possible dans le sens de la démocratie : celui de l’effacement de la fonction politique « propre ». En effet, dans la mesure où l’égalité entre les individus serait réellement assurée, et que la communication, pierre angulaire d’une administration effective et égalitaire, serait garantie, l’individu qui, autrefois, était chargé dans l’ensemble de ses fonctions et prérogatives de veiller sur sa cité, pourrait librement occuper une autre fonction. Cet aspect de polyvalence obtenue grâce aux techniques permet de s’assurer de la circulation des fonctions d’administrateur, venant donc mettre un cran de sûreté à l’exercice du pouvoir et évitant toute mainmise. Tous les individus étant admissibles à l’ensemble des emplois et fonctions, le tirage au sort peut, dans ce cas précis, être utilisé comme mode d’élection afin d’administrer le système. La garantie d’un système durable, autonome et stable peut s’assurer par l’instauration de ce type de régime. La pensée viridienne, marquée tout justement par ces caractères, se retrouve alors dans ce genre d’administration. Encore une fois, c’est l’application d’une pensée dite circulaire, c’est-à-dire, autosuffisante, auto-régénératrice qui vient être ici promue.

Assurer la durabilité et la stabilité d’un système c’est aussi prévoir les situations d’urgence dans lesquelles il pourrait se trouver. Tandis que la communauté académique, et plus particulièrement, outre-Manche, Nick Bostrom, s’intéresse concrètement aux risques dits « existentiels », ou catastrophes planétaires, la sphère juridico-politique semble être très floue à ce sujet. Tandis que la Constitution française de 1958 en son article 16 permet au Président de la République, après une série de formalités requises, de reprendre l’ensemble desdits « pouvoirs », en cas de [menace grave et immédiate sur les] « institutions de la République, l’indépendance de la nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux », aucune garantie de sauvegarde des droits les plus fondamentaux n’est accordée. Et ceci sans qu’il soit possible d’affirmer que tous ces rouages de souveraineté soient garantis efficaces. C’est pour cela que l’on pourrait imaginer un système viridien qui proposerait l’instauration d’un centre spécialisé, où l’ensemble des individus participerait au développement des mesures contre ces risques dits existentiels, et dans le cas de la survenue irrémédiable d’un risque, de prendre toutes les mesures ad hoc afin de sauvegarder les intérêts de chacun6.

En conclusion de ce propos, nous relèverons que les deux pans social et institutionnel dégagés de la pensée viridienne sont surplombés par un seul, à savoir l’accroissement de la recherche, des innovations et de leurs mises en pratiques.

Miser sur la recherche et l’innovation c’est aussi rappeler l’importance accordée à la justesse de chaque action entreprise, laquelle doit permettre l’autosuffisance, l’autonomie et la durabilité, qu’elles soient directes ou indirectes. 

Notes :

1 L’absence catégorique de frontières hermétiques nous permet de nous interroger sur la pertinence de la séparation de ces matières ; il semblerait nécessaire d’entrecroiser ces matières entre elles, ce qui permettrait le développement d’une richesse de connaissances à ne pas négliger. Cette volonté peut être accompagnée par la pratique d’une libre circulation des connaissances, rendue possible avec la survenue du numérique.

6 Notons que le « chacun » implique les espèces non-humaines, ces futurs « frères augmentés » (Déclaration Technoprogressiste 2.0).