Technoprogressisme : quand le capitalisme et l’équilibre se réunissent.

Et si le capitalisme se fondait avec l’équi-libre ? Cet assemblage nous réserve-t-il un avenir de soumission, ou au contraire, nous promet-il l’espoir d’une fuite ?

Publié le 15 février 2021, par

Une série comme Altered Carbon1, ou un livre comme Les Furtifs2, dessinent des futurs où le capital structure la pyramide sociale. Entre lobbying poussé jusque dans les derniers retranchements de la vie privée et fracture de rêves pour l’individu, dépossédé d’un bien aussi matériel qu’immatériel, c’est-à-dire, le capital, ces futurs sont imprégnés d’une violence systémique, alimentée par une soif jamais assouvie d’une quête de pouvoir.

Ces futurs sont-ils souhaitables ? Le technoprogressisme plaide-t-il pour un avenir de distinctions faites sur la base du capital ?

Je propose d’imaginer un futur technoprogressiste fondé sur une égalité, vecteur d’équilibre. Comme toute idée, elle est à confronter avec le plus grand nombre puisqu’elle n’a nullement vocation à se constituer comme vision unique. 

Technoprogressisme : un gage d’équilibre ?

Partons à la découverte d’un futur technoprogressiste en se basant sur une approche étymologique d’une valeur de ce mouvement : l’équilibre. Composé d’aequus et de libra, respectivement « égal » et « balance », ce terme induit l’idée d’une juste mesure entre tous les acteurs concernés. Trouver l’équilibre, c’est assurer une stabilité, une durabilité, et dans une perspective transhumaniste : une longévité. L’équilibre peut-il résider dans la distinction des individus selon la quantité de détention d’un bien ?

A cette question, le technoprogressisme répond par la négative ; la quintessence de ce mouvement ne réside pas dans l’amélioration et la formalisation d’une pyramide sociale. Au contraire. La promotion des techniques et technologies a pour seul objectif, seule finalité, de proposer au vivant la possibilité de s’extraire de sa condition (biologique ou non.) De surcroît, améliorer le vivant, c’est lui assurer sa fuite : entre la révolte et la soumission, la fuite est le seul recours qui vaille selon Henri LABORIT dans son Eloge de la fuite3.

L’exemple de l’amélioration des facultés cognitives peut être pris afin de fixer concrètement le propos. Un avenir étranger à l’équilibre au sein du vivant, userait de cette amélioration pour mieux distinguer les individus et acteurs afin de permettre une meilleure assise d’un certain groupe [d’individus.]4 Autrement dit, l’on pourrait user de cette amélioration seulement dans l’objectif de perfectionner et de perpétuer une hiérarchie sociale, tandis que le technoprogressisme plaide pour la fuite d’une condition, dans la seule optique d’assurer l’harmonie au sein du vivant.

Cette prise de position nous permet de rappeler que si un discours est tenu, un contre-discours l’est aussi5. Autrement dit, tandis que le capitalisme (entendu ici au sens le plus large) soumet l’idée d’une perpétuelle quête de rentabilité, afin de maintenir la dynamique hiérarchique de la pyramide sociale, un contre-capitalisme soumet l’idée d’une perpétuelle quête de rentabilité là-aussi, mais seulement pour s’extraire de sa condition. Deux discours sont défendus : ils partagent leurs moyens, mais s’opposent sur leurs finalités : l’un postule l’inégalité et met en danger les êtres vivants, l’autre permet leur « équi-libre ».

Mais alors, pourquoi cette peur d’un avenir H+ ?

La peur d’un avenir harmonieux peut effrayer par sa singularité et son originalité quand le présent est étranger à cette valeur d’équilibre. La peur d’un avenir h+, me semble être la même que celle éprouvée face au développement des dites « Intelligences Artificielles6. » En effet, en se créant un alter-ego, le genre homo est stupéfait par sa reproduction. En d’autres termes, ce dernier s’observe et se comprend soudainement en créant son double. Une première tentative de création [littéraire] d’un double, celle du Dr Frankenstein, suffit au dit genre homo pour se saisir, et se retrouver perplexe devant une copie de lui-même. Il prend alors conscience de ses vices, de ses lacunes, de ses défauts, mais aussi de ses espoirs et de ses rêves.

Pour en revenir à l’espoir d’un avenir harmonieux, gage d’équilibre, ouvrant la porte sur un futur où la rentabilité est mise au service de la fuite des corps, le genre homo prend conscience que le système actuel brise l’égalité entre l’ensemble des espèces vivantes. Cette prise de conscience, cet arrachement lui fait renoncer à l’espoir d’un futur où la rentabilité serait gage de liberté, et non plus de hiérarchie imposée par la possession. Le reflet de son image peut lui être répugnante et à fuir. C’est en cela que le principal travail du promoteur transhumaniste est d’arriver à concilier, à réunir les intérêts de tous, lesquels résident dans l’équilibre : l’augmentation d’une rentabilité de ses dépenses d’énergie, pour permettre une égalité entre les êtres vivants et un libre-accès à l’ensemble du monde, c’est-à-dire, à la connaissance, ou encore, à la donnée7.

Notes et remarques :

(1) Lien vers notre critique de cette série.

(2) Alain DAMASIO Les Furtifs, 2019 La Volte ; cet ouvrage induit notamment un futur où les opérateurs privés sont les nouveaux décideurs politiques.

(3) Henri LABORIT, Eloge de la fuite, 1976 Folio. Laborit critique la révolte en tant qu’elle reconduit les logiques de domination et de hiérarchie. “Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté”. Mais, en ce sens, la fuite est aussi une ouverture créative, et une manière de manifester et valoriser les potentiels de chacun

(4) A ce sujet, je renvoie à la pensée foucaldienne et son idée de distinction du corps social afin d’asseoir un pouvoir.

(5) Cf. Etude discursive foucaldienne. Le technoprogressisme serait alors tout à la fois un contre-capitalisme et un contre-biopouvoir.

(6) Quelle limite entre le dit naturel et l’artificiel ? A ce sujet, je préfère le terme « d’Intelligence Nouvelle (IN) », mais use toujours « d’Intelligence Artificiel » afin d’être entendu.

(7) Le technoprogressisme serait-il un dataïsme ? De plus, serait-il une forme de l’accélérationisme ?

Auteur :

Florentin Bouchet, membre