Transhumanisme en campagne

La pandémie, la guerre ne nous conduisent pas seulement à faire des choix politiques, elles nous mènent à des choix de bio-politique.

Publié le 4 avril 2022, par

Tribune

Deux ans de pandémie, un mois de guerre en Ukraine, plus que quelques jours de campagne pour une élection présidentielle. C’est l’heure des choix. Or, dans cette précipitation d’événements dramatiques et dramatisés, il en est un majeur qui reste impensé. La pandémie, la guerre ne nous conduisent pas seulement à faire des choix politiques, sur la manière dont nous souhaitons organiser les sociétés humaines. Elles nous mènent à des choix de bio-politique, sur ce que nous souhaitons faire de l’humain.

Les campagnes massives et mondiales de vaccination sont un choix qui va dans le sens du transhumanisme. Nous nous en réjouissons. Mais encore faut-il le reconnaître et l’assumer. La vaccination est une technique biologique particulièrement invasive grâce à laquelle notre organisme acquiert une capacité artificielle. Ce n’est pas le cas, pour l’instant, des vaccins contre la Covid19. Mais bon nombre de vaccins sont administrés aux enfants dès leur plus jeune âge, et certains, à partir de quelques rappels (comme le vaccin ROR), ont un effet quasi irréversible. Il s’agit bien d’améliorer la condition biologique de l’humain grâce à la technique. Or, c’est la définition même du transhumanisme.

Une campagne militaire est toujours le résultat le plus extrême de ce à quoi s’oppose fondamentalement le transhumanisme : l’expression exacerbée de la dominance et de sentiments identitaires. Hier, étendre un « espace vital », aujourd’hui neutraliser une zone tampon, ou retrouver la grandeur d’un empire. N’est-ce pas en grande partie la conséquence de ces pré-déterminations inscrites au plus profond de notre biologie ? Le « chef », plus que tout autre, le mâle alpha trouve son équilibre, et son bonheur, à travers l’expression de sa dominance. Il faudra que les neurosciences nous permettent d’apprendre à moduler nos émotions. Il faudra que la pression démocratique pousse nos dirigeants à utiliser ces facultés à venir pour éviter de faire des choix guerriers. Sans quoi, il est probable que rien de change. Il y aura toujours une guerre après la Der des ders.

Les candidats doivent dire comment ils voient l’avenir du l’humain

C’est pourquoi nous faisons appel à l’ensemble des candidats de cette campagne présidentielle. Ils doivent se prononcer ouvertement, en prenant un peu de hauteur, sur la manière dont ils conçoivent, non pas seulement la politique du pouvoir d’achat pour les six mois à venir, mais l’avenir de l’humain.

L’évolution des lois de bioéthique, qui ont été à nouveau votées en 2021, donne une idée de la tendance en cours. Petit à petit, par touches successives, nous ouvrons notre conception de l’humain. Nous reconnaissons que ce qui sépare une cellule unique d’un organisme, un embryon d’un enfant, une femme d’un homme, un humain d’un animal, etc., sont des frontières poreuses et toujours mouvantes. En réalité, ce sont nos choix politiques, nos décisions législatives qui tracent des limites dans la continuité du vivant. Mais l’ouverture progressive de la possibilité de ces choix que nous nous donnons n’est pas assumée de manière globale.

Sans doute, certains, qui se veulent progressistes, craignent-ils quelque peu le progrès. Ils redoutent, en partie à raison, qu’un trop grand nombre de personnes n’arrivent pas à se faire à des changements trop rapides et trop radicaux. Pour ne prendre qu’une catégorie d’exemples, l’évolution du statut des femmes et de la distinction des genres reste un sujet hautement inflammable. La France a eu du mal à accorder le droit de vote aux femmes ; les lois en faveur de l’avortement ont été combattues ; l’égalité sociale, salariale, entre homme et femme reste un combat de tous les jours ; la PMA pour toute est encore trop récente pour faire l’unanimité. Comment la France pourrait-elle envisager de financer la recherche qui mène à dissocier complètement la naissance du corps de la femme, comme c’est le cas aux Pays-bas ou en Israël, à travers les projets d’utérus artificiel ?

Pourtant, sans être si avant-gardiste, le pays d’Ambroise Paré pourrait assumer son héritage d’excellence médicale en reconnaissant que la mère de toutes les maladies, c’est le vieillissement, et que c’est à lui et à ses causes qu’il faut maintenant s’attaquer systématiquement. C’est lui qui est responsable de 90% des décès dans notre pays, et c’est lui qui est la cause de la plus grande fragilité face à la pandémie.

Nous avons la chance de compter en France une équipe de recherche exceptionnelle, sous la direction de Jean-Marc Lemaître (INSERM de Montpellier), qui nous montre aujourd’hui qu’il devient possible de Guérir la vieillesse (titre de son livre paru ce mois de mars). Que comptent faire nos candidats face à cette perspective qui bouleverserait bien davantage le monde que la guerre en Ukraine ? La France saura-t-elle produire des investissements à la hauteur des responsabilités qui lui incombent dans ce domaine ? Ou bien laisserons-nous filer nos scientifiques qui iront rejoindre les initiatives privées que des magnats américains de l’internet lancent dans la médecine régénératrice (Altos lab, financé à millions par Jeff Bezos) ou les neurosciences (Neuralink, fondé par Elon Musk) ?

La France manque de médecins de campagne, et elle se doit de garantir à tous un accès à des soins de très bonne qualité. Mais justement, pour atteindre cet objectif d’excellence et de santé pour tous, elle doit aussi mener campagne, et être en première ligne pour améliorer notre condition biologique de manière radicale. Nous aimerions connaître les positions que tiennent les divers candidats sur ce front invisible.

Porte-parole de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog, chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). En savoir plus