Une thèse de doctorat sur et avec l’Association Française Transhumaniste

Gabriel Dorthe a été pendant dix ans l’observateur le plus attentif de l’Association Française Transhumaniste. Il nous livre son analyse la plus complète, la plus poussée et la plus juste.

Publié le 16 juillet 2020, par

Avant-propos

Gabriel Dorthe, docteur en philosophie et en sciences de l’environnement, a été pendant près de dix ans l’observateur le plus attentif de l’Association Française Transhumaniste. Dans le cadre de ses travaux de recherches, il nous a demandé à adhérer à l’AFT, mais son activité d’information et son regard mi-intérieur, mi-extérieur nous a paru tellement profitable au cours des années que l’équipe dirigeante n’a pas tardé à lui proposer d’être présent à volonté lors de ses réunions.

Dorthe rend justice aux transhumanistes technoprogressistes de l’AFT qu’il connaît mieux que n’importe lequel des commentateurs qui se sont essayés à analyser ce mouvement avant lui. C’est ce qui rend d’autant plus précieux l’ensemble de ses critiques, fussent-elles sévères. Quand il relève ce qui lui semble être des faiblesses, voire des erreurs ou des travers, il le fait toujours avec justesse, et sans doute avec bienveillance.

À tous ceux qui souhaitent sincèrement comprendre le mouvement transhumaniste en France, nous ne saurions que recommander chaudement la lecture de sa thèse.

L’AFT-Technoprog

Compagnon de route de l’AFT presque depuis ses débuts, j’y ai toujours occupé une place un peu particulière, grâce à l’accueil et à la confiance de ses membres dirigeants (mention spéciale au soutien sans faille de Marc), celui de chercheur embarqué au sein de l’association. Membre cotisant, je participe régulièrement aux échanges, sans pour autant en être un militant convaincu. Mais j’ai eu de nombreuses occasions d’œuvrer pour que les militants transhumanistes se fassent entendre et soient représentés dans les débats, en invitant ou faisant inviter plusieurs membres de l’AFT dans divers contextes académiques, associatifs ou médiatiques, en Suisse romande ou en France. En retour, l’AFT m’a invité plusieurs fois à présenter mes recherches, notamment dans le cadre des conférences Transvision, en 2014 à Paris et en 2017 à Bruxelles.

J’ai mené une recherche doctorale en philosophie et en sciences de l’environnement sur les pratiques militantes transhumanistes et leur place dans les débats plus larges sur les technologies émergentes et leurs conséquences. Cette thèse a été soutenue en janvier 2019 à Lausanne dans le cadre d’une cotutelle entre l’Université de Lausanne et l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

En voici le résumé :

Depuis plus d’une dizaine d’années, le transhumanisme fait l’objet d’une attention soutenue de la part de nombreuses disciplines de sciences humaines, des médias et de nombreux acteurs du débat public sur les technologies émergentes. Très polarisé et virulent, le débat surprend par deux oublis. D’une part, le transhumanisme est rarement présenté comme un mouvement d’idées structuré en associations par des militants, mais plutôt renvoyé de manière vague à des grandes puissances lointaines (Silicon Valley ou Asie du Sud-Est en particulier). D’autre part, les objets techniques, qui focalisent l’attention, y sont en même temps relégués au rôle de décor en fond de scène.

Cette recherche mobilise des perspectives croisées issues des STS (Science and Technology Studies), de la philosophie des techniques et des humanités environnementales, et est fondée sur une démarche de terrain de longue haleine au sein du mouvement transhumaniste, en particulier l’Association Française Transhumaniste. Elle présente une étude ethnographique approfondie du mouvement transhumaniste, en tant que défini, animé et habité par celles et ceux qui se disent et s’affichent transhumanistes.

Cette thèse est composée de quatre parties principales. D’abord, elle présente un historique du mouvement transhumaniste et de sa lente structuration, ainsi qu’une cartographie de ses multiples composantes. La définition du transhumanisme adoptée ici reste volontairement incertaine, tout en conservant une précision descriptive : il s’agit d’un mouvement réunissant des individus qui considèrent que l’humanité peut et doit s’améliorer grâce aux technologies émergentes, afin d’augmenter sa santé, sa longévité, ou ses capacités physiques et cognitives. Cette définition prend au sérieux le fait que des hommes et des femmes, depuis une bonne trentaine d’années, choisissent de s’investir dans un mouvement qui s’attire les foudres de nombreux critiques. Qui sont ces gens ? Que veulent-ils ? Quelles sont leurs motivations ? Dans ce sens, plusieurs controverses internes au mouvement sont étudiées, afin d’en comprendre les dynamiques internes.

Ensuite, des explorations épistémiques décrivent le type de savoir qui active la curiosité des transhumanistes, et montre que, bien plus que des ingénieurs prenant leurs rêves pour des réalités, les transhumanistes constituent une forme de public des promesses technoscientifiques qui irriguent le monde occidental. Dans cette perspective, je m’attarde sur le rapport que nouent les transhumanistes avec les objets techniques présents et futurs. Si les premiers sont souvent contrariants dans les pratiques quotidiennes, ils sont considérés avant tout comme des traces d’un futur à décrypter.

Puis, des explorations politiques suivent les transhumanistes dans leurs activités quotidiennes de militants. J’y décris les efforts qu’ils déploient pour être considérés comme des acteurs rationnels et respectables du débat public sur les technologies émergentes. J’y retrace également diverses initiatives d’organisation du mouvement en partis politiques, pour montrer à quel point l’insertion dans un débat social plus large et des contextes nationaux spécifiques fracture constamment un mouvement qui se veut universel.

Enfin, des explorations écologiques ont deux enjeux : étudier la manière dont les transhumanistes répondent, rarement, aux enjeux environnementaux actuels ; et proposer une lecture centrée sur les objets (prothèses) de l’une des problématiques centrales du transhumanisme, l’augmentation humaine (human enhancement), une lecture qui les insère dans un environnement complexe fait de matières, de pratiques et de vécus.

Cette recherche a l’ambition de montrer qu’il ne suffit pas de s’attacher aux seuls énoncés normatifs du transhumanisme pour le comprendre et entrer en discussion critique avec lui. Enquêter sur les énonciateurs et leurs conditions d’énonciation doit ainsi enrichir les perspectives, en accordant aux objets techniques émergents un peu plus d’attention, et en les désenclavant de leur statut de préfigurations du futur. Plutôt que de débattre des conséquences éventuelles du transhumanisme, cette recherche étudie le transhumanisme au présent, en fait une énigme, ce qu’il s’agit d’expliquer plutôt qu’un point de départ.

Vous trouverez la thèse ici en libre accès.

N’hésitez pas à me contacter pour tout retour ou critique, ou pour poursuivre la discussion : gabriel.dorthe@gmail.com !

Gabriel Dorthe