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Commentaire critique de l’avis n°122 du CCNE sur la « neuro-amélioration »

Une franche avancée du transhumanisme :  Le Comité National d’Éthique reconnaît le sérieux de ses hypothèses (mais se trompe en partie de cible dans ses critiques)   Le 12 février dernier, le journal Le Monde, dans son supplément « Science et médecine », a signalé une publication qui a dû passer inaperçue de la très... [lire la suite]

Publié le 28 avril 2014, par | Suivez-nous sur les réseaux sociaux :

Une franche avancée du transhumanisme :  Le Comité National d’Éthique reconnaît le sérieux de ses hypothèses

(mais se trompe en partie de cible dans ses critiques)

 

Le 12 février dernier, le journal Le Monde, dans son supplément « Science et médecine », a signalé une publication qui a dû passer inaperçue de la très grande majorité du public. Le Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE), cette institution respectée qui est notamment chargée d’éclairer le pays sur les conséquences éventuelles de nos choix scientifiques et techniques dans les domaines de la vie et de la santé, a publié son avis n°122 intitulé « Recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade ».

Je ne sais pas vous, mais mes antennes se sont tout de suite mises à vibrer frénétiquement. J’ai bien lu « neuro-amélioration » et « personne non malade ». Je me suis alors précipité sur l’avis, heureusement disponible en ligne (avis CCNE n°122), pour y découvrir qu’autant par la définition que les sages donnent de ces termes que par plus de 4 pages qui y sont directement consacrés, pour la première fois à ma connaissance, le Comité National d’Éthique s’était attaqué à une problématique clairement transhumaniste.

Mais ce n’est pas tout. Là où les appréciations antérieures de nos institutions et de l’académie parlaient encore d’inquiétants techno-prophètes, le CCNE a choisi d’adopter, je cite, un « mélange de modestie, d’ouverture d’esprit et de questionnement scientifique, en évitant de verser tant dans l’optimisme des « mélioristes » que dans le pessimisme des « antimélioristes ».

Pour ce mois, je vous propose quelques points de vue transhumanistes techno-progressistes sur cette question à travers une analyse de l’avis du Comité d’éthique.

 

NB : Les rapporteurs du Comité ont eu la bonne idée de conclure à peu près toutes leurs parties (à l’exception de l’introduction et de la première partie) par des résumés succincts mais précis. J’ai réunis ces résumés et les ai complétés pour les parties qui n’en disposent pas afin d’en donner une version abrégée : “Présentation de l’avis (résumés)

 

Critique de l’avis

        Ma première remarque est donc de constater ce progrès important qui consiste en ce que, peut-être pour la première fois en France, une institution de cette importance se saisit avec sérieux d’une problématique clairement transhumaniste. Le CCNE reconnaît la possibilité scientifique et technique des évolutions envisagées et accepte l’idée que de telles évolutions ne seraient pas nécessairement promises à la catastrophe. Simplement, il fait son travail en attirant l’attention sur les incertitudes et les risques de tous ordres, avant de formuler quelques recommandations pour essayer de les éviter.

 

        J’insisterais également pour dire que je me trouve en accord avec les objections que soulève le Comité dans un très grand nombre d’occasions, par exemple dans son appel à la prudence ou lorsqu’il souligne le fait qu’à ce jour nous ne savons pas grand chose et à peu près rien des effets à long terme. Je remercie le Comité pour ses précautions sur la relativité du normal. Je me réjouis de le voir reconnaître l’impossibilité d’une démarcation entre thérapie et augmentation.

 

        J’émettrais par contre une certaine réserve sur son analyse des risques sociaux. (IV)

 

–       De la responsabilité des individus et des parents

Dans la partie « Autonomie » (IV-b), les rapporteurs mettent en avant le poids des contraintes sociales lequel rendrait illusoire le sentiment du libre choix. Très loin de moi l’idée de nier l’omniprésence de cette « injonction à la performance » qui aliène notre liberté individuelle, mais tel que le Comité présente ici les choses, cela suffirait déjà à disqualifier la légitimité du choix de ceux qui souhaitent pratiquer la neuro-amélioration.

Cette critique me paraît absurde. En effet, lequel de nos choix échappe totalement à la pression sociale ? Comme le rappelle le CCNE lui-même, l’humain est un animal grégaire dont la conscience individuelle ne peut exister que dans sa confrontation aux autres. Pour reprendre l’avis, il est sous l’effet d’une multitude d’injonctions. Dans les sociétés qui ont défini la notion de la liberté et celle de la responsabilité individuelle, l’existence des contraintes sociales ne font pas disparaître ces notions. Les parents, par exemple, sont depuis toujours confrontés à des choix qu’ils doivent faire pour leurs enfants. Parfois, certains de ces choix peuvent avoir des effets considérables qui vont marquer leurs enfants à vie et de manière irréversible, et pas toujours dans le sens de leur meilleur épanouissement (un type d’éducation particulier, le choix d’une activité sportive ou culturelle très spécialisée et contraignante, la décision d’un acte médical non impératif, etc). Même si chacun peut critiquer, voire condamner moralement ce genre de choix, nous reconnaissons qu’ils relèvent entièrement de la responsabilité et de la liberté des parents.

Je veux donc faire remarquer qu’en fait, ici, ce que critique implicitement le Comité, ce n’est pas exactement la possibilité d’une augmentation humaine – à laquelle il est fait un mauvais procès, mais le modèle de société qui impose la concurrence comme moteur de nos choix dès le plus jeune âge. Cette critique implicite ressurgit dans plusieurs paragraphes.

 

–       Du développement d’une classe de nantis+ (IV-c)

La remarque précédente est encore davantage valable à mes yeux concernant le paragraphe suivant. Selon ce passage, une pratique transhumaniste, la neuro-amélioration, serait déjà responsable d’une aggravation des inégalités (« met à mal » est une assertion formulée à l’indicatif) et porterait en germe une humanité à deux vitesses.

Je pense que, à cette aune, toute technologie est condamnable. On tombe là dans le travers de l’organisation Pièce et Main d’Œuvre (PMO) pour laquelle, dans un contexte d’exploitation capitaliste, toute avancée technologique ne peut que servir d’abord le capitalisme et doit donc être combattue. Ceci est pareillement une logique de l’absurde. C’est jeter le bébé avec l’eau du bain. Je pense que le CCNE devrait faire l’effort de bien distinguer ce qui est réellement responsable de ce qu’il critique : on peut combattre un système politico-économique sans pour autant condamner a priori les avancées technologiques qu’il utilise à son profit.

 

–       Du risque de négligence des priorités de santé (IV-e)

La même critique de ma part est valable lorsque le Comité s’inquiète d’un risque de transfert des sommes disponibles depuis certains domaines prioritaires de la santé publique vers des pratiques qui apparaîtront d’abord comme des choix de confort réservés à une minorité de privilégiés (IV-e). Je rappellerais notamment que la faim dans le monde, la malnutrition, le manque de moyens pour la lutte contre les maladies qui ravagent les pays les moins avancés, ou encore le quasi abandon de la question du logement ne sont ni nouveaux, ni apparus du fait de l’émergence des potentialités transhumanistes. Ils existent, alors qu’ils pourraient avoir été, au moins en très grande partie, résorbés, parce que les détenteurs du pouvoir, à une échelle nationale comme internationale, non seulement se satisfont de cette situation honteuse mais encore y trouvent l’une des sources fondamentales de leur pouvoir.

 

–       Hypocrisie ?

Cette confusion répétitive a quelque chose d’étonnant. C’est à se demander si elle est la conséquence d’une hypocrisie, d’une incapacité ou d’un renoncement à nommer les véritables causes des risques annoncés. Mon sentiment est que, au fond, les « sages » sont convaincus que le système est immuable. Ne l’oublions pas, par leur avis, ils s’adressent d’abord aux législateurs actuels, c’est-à-dire aux garants d’un système dont leur institution n’est que l’un des rouages. Le transhumanisme, comme d’autres boucs émissaires en leur temps, sert à désigner un coupable commode de dérives dont il n’est pas permis de nommer le véritable responsable, et pour cause …

 

–       Rôle du médecin et place de la médecine (IV-d)

Le paragraphe IV-d soulève une question cruciale. Le Comité y fait très lucidement apparaître que l’interpellation transhumaniste exige de la société qu’elle se questionne sur ce que doit devenir la médecine. Traditionnellement cantonnée à la restauration de ce qui était jusqu’ici considéré comme la santé « normale », voire, au mieux, agissant en faveur de l’accès au bien-être, il est bien question aujourd’hui que la médecine s’élargisse aux pratiques transhumanistes, dont la neuro-amélioration.

Cet élargissement doit en fait être bien compris comme la revendication d’une biopolitique transhumaniste.

 

Transhumanisme, Post Humanisme, Posthumanisme ?

Une compréhension encore partielle et confuse “des” transhumanismes

        Le dernier chapitre (« V) La neuro-amélioration : la question des limites ») est celui où les rapporteurs s’attaquent directement à la question transhumaniste. C’est évidemment celui qui me pose le plus problème.

        Après avoir rappelé l’état de l’art des sciences cognitives (V.1. Vers une physiologie du fonctionnement cognitif), et accepté que les interactions cerveau/machine ou les évolutions vers le cyborg pourraient déboucher sur des formes de neuro-amélioration (V.2. Interaction cerveau/machine), ils entrent dans le vif du sujet (V.3. Dépasser l’homme/dépasser l’humain ?)

–       V.3.1. Position et modification du moi.

En préalable, le Comité se pose une question intéressante a priori et dont il me semble que la plupart de mes connaissances parmi les transhumanistes se soucient peu, c’est la question de la mise en danger de sa propre identité par la personne qui choisit l’amélioration. C’est une question que je juge à la fois complexe et cruciale et qui peut demander de longs développements. Je ne vais pas m’y lancer ici. Pour résumer, le Comité estime qu’il pourrait y avoir danger pour l’individu pratiquant une modification trop rapide de ce qui fait son identité par l’usage de neuro-améliorations, certaines personnes affirmant ne plus se reconnaître elles-mêmes.

Mon avis est que ce qui compte dans la conservation de l’identité d’un individu conscient, c’est surtout la continuité de son sentiment d’être soi et unique. Le fait de pratiquer sur soi des neuro-améliorations pourra donc provoquer des transformations plus ou moins importantes, avec d’éventuels effets de déphasage, cela n’aura pas pour conséquence une perte réelle du soi. Simplement, les personnes souhaitant effectuer un tel choix devront être averties du risque de ces déphasages.

L’avertissement du CCNE me paraît donc justifié, mais il ne devrait pas être une raison d’aller jusqu’à une prohibition.

–       V.3.2. Humanisme, transhumanisme, posthumanisme.

Nous y voilà. Le rapport rappelle tout d’abord comment tout cela provient et n’est qu’une continuation de l’Humanisme et des Lumières.

Puis, il s’engage dans une tentative périlleuse de distinction entre post- et trans- humanisme. Las, ces termes échappent encore à des définitions unanimement acceptées et le rapporteur s’emmêle un peu.

Dans son deuxième paragraphe, il nous propose une définition du « post humanisme » (en deux mots donc), comme un mouvement qui cherche à aller au-delà de l’Humanisme en proposant une vision non figée de la condition biologique de l’humain – et je suis d’accord avec cette définition. Mais alors, pourquoi écrire « posthumanisme » en un seul mot dans le titre ? C’est que cette seconde graphie renvoie vers de tout autres définitions ! (soit celle de Nick Bostrom, quasi synonyme de « transhumanisme » [1] ; soit la définition étymologique = qui souhaite la venue d’autres supports de conscience qui se situent « après l’humain », donc qui ne soient plus humains).

Mais je ne suis plus du tout d’accord avec la définition proposée lorsque le rapport explique que selon ce « post humanisme » << l’imprédictibilité de l’espèce humaine [serait] un obstacle et non une condition de tout projet de liberté. >> C’est, à mon avis, faire dire au transhumanisme ce qu’il ne dit pas (car le transhumanisme est bien un « post humanisme » – en deux mots !).

En effet, il serait absurde de considérer l’imprédictibilité de l’espèce humaine comme un « obstacle », qu’il faudrait chercher à éviter ou à supprimer, car je pense que « l’imprédictibilité absolue » de toute chose est un facteur inévitable et fondamentalement irréductible. Tout au plus, l’imprédictibilité peut-elle être relativement réduite. Ceci, concernant l’avenir de l’espèce humaine, le transhumanisme propose de s’y efforcer. Mais n’est-ce pas ce que les humains essaient de faire depuis la nuit des temps, et n’est-ce pas, tout au fond, l’un des principes essentiels du vivant et la raison d’être première de la conscience rationnelle ?

Les sages ont donc tort de s’effrayer. Le transhumanisme ne menace pas notre projet de liberté collective pour la simple raison qu’un transhumanisme cohérent ne peut pas ignorer l’imprédictibilité absolue du réel. Malgré les siècles de sciences, les millénaires et au-delà, aussi loin qu’aillent notre connaissance et notre maîtrise, la part de notre ignorance et celle de notre maladresse demeureront tout aussi insondables.

<< Mais ce mouvement a pour ancêtre le transhumanisme >>, nous dit le rapport ! (citant Bernard Baertschi [2]) Tiens, je suis ravi de l’apprendre. C’est la première fois que je lis une telle analyse. À mon sens, comme je l’ai dit, le transhumanisme serait plutôt une forme de post humanisme, lui même dérivant des remises en cause post-modernistes. Mais bon, laissons ces querelles aux historiens à venir.

La définition du transhumanisme qui suit, bien qu’insuffisamment globale, me paraît à peu près satisfaisante, à une précision près. Selon le Comité, « l’évolution auto-régulée » proposée par les transhumanistes devrait permettre d’atteindre un état de dépassement qui << s’entend comme un accès à une transcendance >>. Mais de quelle transcendance parle-t-on ? S’il s’agissait d’une référence quasi religieuse, il n’en serait évidemment pour moi pas question. La seule transcendance qui, à mon sens, pourrait intéresser le transhumanisme matérialiste dont je me réclame serait celle de l’émergence d’une « conscience universelle », mais il s’agit d’un objet à ce jour bien spéculatif.

Puis, les rapporteurs du CCNE déroulent les différentes hypothèses courantes dans la nébuleuse transhumaniste, en n’oubliant ni les rêves de l’up-loading, ni la prophétie kurtzweillienne de la Singularité technologique (il manque la cryonie …). Certes, la précaution est prise de préciser que ces théories ne sont sérieusement envisagées que par « certains », mais le sens de la démonstration est claire, de même que la conclusion de ce paragraphe. Les transhumanistes viseraient « en théorie un contrôle pratiquement total » (citant Marina Maestrutti [3]).

A force de vouloir mettre le transhumanisme en question, le rapporteur en vient même à exprimer des interrogations étonnantes. Il nous dit en effet << Le post humanisme, couplé au transhumanisme, voudrait libérer l’homme de l’idée de finalité : l’homme ne serait pas asservi à une finalité quelconque, mais il apprendrait à faire de la finalité >>. Que doit-on comprendre de ces conditionnels ? L’homme (pas la femme !-) est donc asservi à une finalité certaine ?! A y être, il est dommage que l’auteur ne nous dise pas laquelle !

Quant à « faire de la finalité », bien avant le transhumanisme, n’est-ce pas ce à quoi invite l’Existentialisme[4], qui exhorte l’humain à définir lui-même le sens qu’il veut donner à sa vie ?

Cela dit, j’en conviens parfaitement, << la question éthique reste entière : à multiplier les systèmes intentionnels comme des projets individuels, ne perd-on pas de vue le but d’ensemble, le projet social de développement humain ? >> Mais cette question ne me semble pas propre au transhumanisme, celle-ci doit être adressée à l’ensemble du système dominant qui dirige nos sociétés  et qui, selon moi, a pour nom « capitalisme néolibéral ».

Le paragraphe suivant me semble caractéristique de la confusion qui peut encore régner, même à ce niveau là de l’expertise nationale.

<< Le post humain vise à faire du cerveau une instance de contrôle du corps à distance au moyen d’une connexion électronique, d’un réseau informatique. Il semblerait pour certains post humanistes qu’il est contingent que le cerveau humain soit lié à un corps. Le cerveau dialoguerait alors avec le corps comme si celui-ci était quelque chose de séparable. >>

Il est ici évident qu’on a glissé d’une définition à l’autre. Depuis un « post humanisme » qui peut être compris comme un mouvement philosophique qui souhaite aller au-delà de l’humanisme hérité de la Renaissance et des Lumières, on tombe dans le Posthumanisme le plus radical. L’expression « post humain » est par ailleurs problématique, celle-ci ne désignant pas a priori un mouvement de pensée mais un individu. Je suppose qu’il faut comprendre « Posthumanisme ». De fait, dans la phrase suivante, il est question de « post humanistes ».

Cela dit, au-delà de la question des termes, je rejoins le Comité dans son interrogation sur l’hypothèse qu’une conscience pourrait exister indépendamment de tout corps. Je vais même plus loin en considérant que d’un point de vue rationnel cette hypothèse est absurde. Mais j’invite le CCNE à lire plus attentivement les transhumanistes tenants de l’up-loading ou de l’IA forte les plus sérieux (Ben Goertzel, Ray Kurtzweil …). L’idée que la conscience puisse exister en dehors de tout support matériel me semble très peu répandue.

Le paragraphe suivant est à nouveau le signe d’un biais interprétatif :<< La robotique sera-t-elle un service à la personne ou contribuera-t-elle à une forme de transhumanisme ? La position optimiste consiste à dire que plus les systèmes hybrides s’éloignent des systèmes naturels, moins ils sont viables, et qu’au contraire plus ils interagissent avec les systèmes naturels, plus ils sont adaptatifs (Weissenbach J., 2012). >>

Pourquoi donc, dites-moi, le fait que les systèmes hybrides puissent être plus fragiles lorsqu’ils s’éloignent des systèmes naturels doit-il correspondre à une « position optimiste » ? Sans doute y a-t-il derrière ce jugement une préoccupation écologique légitime, mais pourquoi se réjouir à l’avance des difficultés à venir des sciences et techniques qui cherchent et chercheront à développer cette hybridité ?

Enfin, ce passage me semble arriver là sans grand lien avec ce qui précède, un peu comme si, résumé d’un résumé d’un rapport spécifique, on n’avait pas trop su où le caser.

Heureusement, les trois derniers paragraphes renouent avec la cohérence de ce très intéressant avis. Car, en réponse aux craintes de J. Habermas [5] sur la perte des frontières entre humain et animal, entre naturel et artificiel, il est rappelé la position selon laquelle l’humain a toujours été une « espèce technique », le transhumanisme n’étant en somme qu’une évolution toute naturelle de nos aspirations. Le dernier paragraphe vaut, je trouve, d’être cité in extenso : << D’un point de vue anthropologique, certains soulignent le fait que « l’humanité change un peu d’espèce à chaque fois qu’elle change à la fois d’outils et d’institutions » (Leroi-Gourhan, 1964). L’humanisation de l’homme interagit avec son hominisation (Delmas Marty, 2013). L’humanisation se rapporte aux institutions et aux cultures, l’hominisation s’entend au sens darwinien du développement de l’espèce humaine. Leur « interaction » est un défi de civilisation. >> (p. 26).

 

En conclusion, l’avis résume d’abord les points principaux de cette étude sur la “neuro-amélioration” avant de formuler des préconisations selon deux axes :

1. Questionnement sur la recherche, la santé, la médecine et la protection sociale

–       Les sages en déconseillent « fortement l’utilisation chez l’enfant, l’adolescent et les personnes vulnérables. »

–       Ils soulignent « l’intérêt d’études d’observation au long cours à même de fournir les données quantitatives et qualitatives – actuellement inexistantes en France – nécessaires à la mise en place éventuelle de mesures de prévention, voire de régulation. »

–       Ils préconisent de former les médecins à ces questions et incite la société à s’interroger sur le type de médecine que nous souhaitons.

–       Ils alertent sur le risque que << l’élargissement du champ de la médecine à la neuro-amélioration biomédicale du sujet non malade, comporterait un risque majeur de distorsion des priorités de santé, risque qui ne pourrait que s’aggraver si les ressources publiques étaient engagées. >>

2. Questionnement sur la personne et la vie en société

Dans ce dernier paragraphe, le Comité reprend son avertissement sur le risque de coercition sociale implicite ou explicite et sur celui de vouloir réduire la complexité humaine, mais il ne préconise rien d’autre que de << considérer la neuro-amélioration avec un mélange de modestie, d’ouverture d’esprit et de questionnement scientifique, en évitant de verser tant dans l’optimisme des « mélioristes » que dans le pessimisme des « antimélioristes » >>

En somme, le CCNE, à travers cet avis, me paraît faire une œuvre mesurée et utile, qui montre le bien fondé, le sérieux et l’intérêt des hypothèses transhumanistes tout en appelant à des précautions que les transhumanistes responsables, notamment ceux qui se réclament d’un techno-progressisme, ne peuvent que faire leurs. Mises à part quelques réflexions qui dénotent soit un manque d’éclaircissement de certaines notions (trans- / post- humanisme), soit la persistance de certaines idées toutes faites (danger supposé de l’hybridité homme-machine), soit la confusion plus ou moins volontaire entre certaines causes et conséquences (rendre responsable le transhumanisme de tendances portées par le système néolibéral-capitaliste dominant), et surtout un manque de connaissance des ressorts profonds du transhumanisme, l’avis n°122 du CCNE pourrait être cautionné par les transhumanistes eux-mêmes. Qui sait, au sein du Comité National d’Éthique, n’y en a-t-il pas qui s’ignorent ?

Pour l’AFT-Technoprog

Marc Roux

Notes :

[1] Voir la FAQ sur le transhumanisme, traduite en français et disponible sur le site de Technoprog : <http://www.transhumanistes.com/presentation>, 1.2 Qu’est ce qu’un Post-humain ?

[2] Avis CCNE n°122, p. 25. Technoprog a eu le plaisir d’accueillir ce philosophe suisse, que je trouve par ailleurs très pertinent, lors de notre 3e conférence, en 2012.

[3]-> Ibidem, p. 26. Marina Maestrutti était notre invitée lors de la même conférence Technoprog#3. Comme le précise l’avis du CCNE, elle ne pointe les excès jusqu’auboutistes que de certains transhumanistes. Sa critique générale est loin d’être caricaturale.

[4] Existentialisme : <http://fr.wikipedia.org/wiki/Existentialisme>

[5] Jürgen Habermas, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, 2002

Adhérer ? Porte-parole de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog, chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). En savoir plus

Commentaires

  1. Marc Roux dit :

    Patrick Gaudray, membre du CCNE, m’ayant fait très justement remarqué que j’avais confondu dans cet article « comité » et « conseil », j’ai pris la peine de corriger systématiquement cette erreur. Merci M Gaudray.

Les commentaires sont fermés.


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