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La science-fiction a-t-elle perdu foi en l’avenir ?

Comment devons-nous interpréter le pessimisme technologique de la plupart des œuvres de science-fiction ?

Publié le 20 octobre 2015, par

Les auteurs de science-fiction sont régulièrement accusés de pessimisme, particulièrement depuis les années 1970, période à laquelle nous aurions perdu la foi dans la technologie et ses progrès.

Mais en considérant une petite liste d’oeuvres hétéroclites et déjà anciennes : Fahrenheit 451 (Bradbury), 1984 (Orwell), Brave New World (Huxley), La Machine à Explorer le Temps, La Guerre des Mondes (Wells), Alphaville (Godard), Dr Folamour (Kubrick), force est de constater que cette tendance ne date pas d’hier.

La SF, qui pourrait être définie comme la description d’un « inconnu vraisemblable », par opposition au fantastique qui représenterait un « inconnu invraisemblable », a en effet depuis longtemps mélangé tendance pessimiste et optimiste, avec une domination nette de la dystopie, quelle que soit l’époque. L’utopie pure ennuie, surtout qu’elle ne parle pas du monde imparfait dans lequel vit le lecteur ou la lectrice, ou sinon par suggestion implicite. C’est sans doute l’oeuvre du « biais négatif » dont l’existence est par ailleurs prouvée scientifiquement : nous retenons plus facilement les informations négatives, car elles sont classées par notre cerveau dans la catégorie « attention danger ». Le journal de 20 heures est une autre illustration de ce phénomène.

 L’optimisme peut en réalité concerner deux aspects :

 1) la prédiction technique : l’humanité a réussi à acquérir telle ou telle technologie à relativement court terme.

 2) la prédiction politique : l’usage de la technologie (indépendamment de son acquisition dans un futur proche) est plutôt positif.

Pour le premier aspect, la SF a souvent tendance à être hyperoptimiste ; les auteurs décrivent des situations distantes de quelques décennies à peine, et une maîtrise totale de la technologie : Gattaca, 2001 Space Odyssey, Islands in the Sky… même si on voit arriver depuis quelques temps une science-fiction qui est pessimiste même sur la capacité à progresser : par exemple, « les Fils de l’Homme » (2006).

Pour le second point, elle a tendance à l’inverse à être hyperpessimiste : la technologie est là, mais les humains s’en servent mal ; ou du moins, le fait que certains s’en servent de la mauvaise façon fait courir un risque majeur à tous les autres.

Il y a donc double jeu à chaque fois : l’auteur de SF doit correctement estimer et la probabilité de la disponibilité d’une technologie, et la probabilité de l’utilisation de celle-ci, bonne ou mauvaise. Evidemment, la plupart se trompent, mais pas tous et pas de la même manière. Le projet Hieroglyph de Stephenson est une bonne idée pour éviter que la SF soit frappée du syndrôme de Pierre et le Loup.

Comme l’écrit Hubert Guillaud dans cet article de l’Obs, il est en effet difficile de séparer le politique du technologique. 1984 et Fahrenheit 451, malgré les apparences, ne sont pas que purement « politiques », ils s’appuient sur une technologie (le télécran, sorte de télévision/caméra omniprésente) qui existait certes déjà potentiellement, mais qui était loin d’exister à l’époque dans les faits. Du reste, la SF se base autant sur des « inventions » totalement hors de portée au moment de la rédaction (télétransporteur de Star Trek) que sur des extrapolations-diffusions de masse de technologies apparues récemment (Internet et l’I.A. dans le cyberpunk).

 

De quoi les aliens sont-ils le symbole ?

Même quand l’Humanité, victorieuse, doit affronter d’inquiétants étrangers, les auteurs de SF nous avertissent subrepticement que c’est bien cette même Humanité qui est pourrie de l’intérieur.

 Dans la « Machine à Explorer le Temps », H. G. Wells évoque des êtres qui peuvent sembler à première vue extraterrestres, mais les « Morlocks » et les « Eloïs » sont en fait deux branches de l’Humanité qui a entrepris un programme eugéniste sur plusieurs siècles pour séparer le prolétariat de la bourgeoisie, devenus deux espèces distinctes. Ce roman pourrait être aujourd’hui préfacé par l’association technoconservatrice « Pièces et Main d’Oeuvre »…

De la même manière, le voyage dans l’espace (très en vogue dans les pulps et les cinéma / BD des années 70-80 qui en ont découlé) sous-entend souvent que les « aliens » représentent un des futurs possibles de l’Humanité. Ainsi Little Nemo (en 1911, alors que les Etats-Unis étouffent dans les fumées de leurs usines) visite une planète Mars où l’air respirable est une marchandise comme une autre ; l’Etoile Noire de la saga de George Lucas est également une description plutôt dystopique du progrès technologique de l’armement (la Death Star est en fait une arme géante qui fait un peu penser au programme soviétique de bombardement en orbite FOBS, contemporain de la trilogie), même si Lucas place prudemment la Guerre des Etoiles dans un passé lointain : d’ailleurs la célèbre réplique de Dark Vador « Je suis ton père » prouve bien le mélange indébrouillable de l’utopie et de la dystopie en SF, l’Empire et la République pouvant tout à fait coexister dans un même monde.

Le plus typique de cette tendance est le cycle des Robots d’Asimov, pourtant en plein dans l’Âge d’Or de la SF populaire, où une menace apparemment extérieure (les Spaciens) sont en fait d’anciennes colonies de la Terre qui se retournent contre elle [1].

Les romans à la Perry Rhodan mettant en scène une bonne Humanité, techniquement remarquable, aux prises avec des extraterrestres hostiles, ne font enfin qu’actualiser le thème du voyage picaresque et de la découverte de terres inconnues, thème qui avait un peu souffert au XIXème siècle où le temps des grandes explorations aventureuses prenait fin. De facto, ils constituent plutôt l’exception que la règle.

Dans Astroboy de Tezuka, qu’on pourrait difficilement qualifier de pessimiste tant il fut le symbole de la foi japonaise dans le progrès technique des années 60, les bons robots passent leur temps à se battre avec de mauvais robots voulant asservir l’humanité (le même thème est exploité dans le récent film Chappie).

Pour être complet, il faut rappeler que les oeuvres artistiques ne sont pas isolées dans leur époque, et mettre en rapport les productions de SF avec celles de la publicité, par exemple : pour un roman (1984 d’Orwell) qui critique la télévision, combien de publicités qui l’encensent à la même période ? Pour un Neuromancien (Gibson) qui décrit un internet infernal, combien de slogans des années 80 qui exaltent l’informatique pour tous ?

 

Science-fiction et militantisme technoprogressiste

La grande force de la fiction est qu’elle est détachée de l’exigence scientifique pure. Même si on peut voir la production scientifique comme une sorte de récit, les libertés prises par la fiction permettent au genre de brasser de nombreuses idées et « expériences de pensée » nécessitant ensuite un tri et une analyse. Souvent, les sujets intéressants d’une oeuvre de SF sont sans rapport aucun avec l’avenir ou la prospective : par exemple, la relation de l’individu aux médias et à la réalité (Matrix), les tensions politiques et guerres de succession (Star Wars), les inégalités économiques (Gunnm)… Lire en 2015 Giphantie, de Tiphaigne de la Roche (1760), nous renseigne bien plus sur la société française du XVIIIème siècle que sur le procédé technique imaginaire préfigurant l’appareil photo – pourtant, on a pu dire que Nicéphore Niépce a trouvé dans ce roman l’inspiration qui allait aboutir à sa découverte. Il y a dans toute oeuvre de fiction, depuis la Bible, à boire et à manger : de la philosophie, du droit, des idées scientifiques et politiques diverses et variées…

Le technoprogressisme, comme le progressisme avant lui et comme nombre d’autres mouvements politiques, a recours à un récit d’anticipation implicite. Toute mouvement politique se construit en effet en intégrant à ses discours l’image d’un avenir possible et souhaitable. L’imagerie transhumaniste nécessiterait à elle seule une analyse (c’est en partie par elle que j’ai moi-même découvert le mouvement). Le communisme, le libéralisme, l’anarchisme, le fédéralisme – tous ces objets politiques fabriquent dans leurs discours des récits et images d’anticipation. Par sa nature, le technoprogressisme ajoute une composante technique à ces récits et se rapproche par conséquent beaucoup de la science-fiction – il serait absurde et contre-productif de renier cette proximité structurante. Le concept même de singularité technologique, apparemment inventé par John von Neumann, a été popularisé par V. Vinge, auteur de science-fiction. C’est aussi cette proximité qui est parfois moquée par les bioconservateurs et technosceptiques – le transhumanisme serait « de la SF ».

Plutôt que de rejeter cette proximité comme encombrante, les technoprogressistes doivent peut-être s’intéresser sérieusement à la science-fiction, analyser, bref faire le travail qu’ont pu effectuer, par exemple, les progressistes du début du XXème siècle vis-à-vis de la littérature sociale ou « naturaliste ». Sait-on ainsi que Jean Jaurès, prenant le pseudonyme du « Liseur », aurait rédigé et publié de nombreuses critiques littéraires [2] à la Dépêche de Toulouse ? Ou que Voltaire (par ailleurs auteur d’un récit de proto-science-fiction, Micromégas) a contribué à diffuser les idées de Newton et de Locke, tout en continuant la critique littéraire et artistique ?

Il est donc possible de militer pour l’avènement d’un “inconnu vraisemblable”, tout en sachant que nous nous plaçons, ce faisant, sur le terrain de professionnels (les auteurs de fiction, et plus particulièrement de science-fiction) dont le poids politique (dans la cité) n’est pas négligeable. En produisant nous-mêmes un discours plus imagé et moins abstrait, peut-être pourrons-nous neutraliser le parti-pris bioconservateur (parfois inconscient) à l’oeuvre dans certaines oeuvres de SF.

 

 

Notes

[1] Cette idée est intéressante pour expliquer le paradoxe de Fermi : les civilisations avancées craindraient tellement de perdre contact avec de potentiels rejetons destructeurs qu’elles empêcheraient toute expansion dans l’espace. C’est un peu l’idée du mythe d’Oedipe qui, revenu d’un long périple, tue son père faute de l’avoir reconnu.

[2] http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1205

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