Épître aux extropiens

Réflexion d'Hiver Marélago sur l'extropianisme !

Publié le 30 août 2026, par dans « Général »

Chères extropiennes, chers extropiens,

Vous avez placé dans l’évolution et l’avenir une foi et une espérance hors du commun. C’est la raison pour laquelle un dialogue s’avère aujourd’hui nécessaire.

Cette missive a en effet pour objectif de souligner quelques contradictions internes à votre projet, et dans une certaine mesure, l’impasse dans laquelle il mène. À trop vouloir vous enferrer dans un idéal libertarien de dépassement spontanéiste et autocentré, il semblerait que vous vous soyez éloignés du désir du progrès partagé.

Aussi, ce que nous souhaitons ici, c’est bien de nous retrouver avec le plus grand nombre, espérons-le, dans des désirs communs de dépassement.

Le mythe d’une bulle autogérée

Tout commence de fait par une espèce de tropisme pour la TAZ libertarienne. Vous semblez vous imaginer une sphère technologique autogérée, élitiste par essence, capable de croître et de se réguler sans l’appareil étatique. Or, cette vision repose sur une méconnaissance délibérée des conditions matérielles et épistémiques de l’innovation.

L’idée d’une enclave technologique autosuffisante, déconnectée des cadres publics, confond une éventuelle étape future avec l’écosystème entier et sa structuration. Cette idée curieuse de « bulle », de sécession douce, de « défection » vis-à-vis du bien commun, que vous appelez de tous vos vœux, méconnaît volontairement le fait que la souveraineté technique ne se décrète pas, elle est le fruit d’une infrastructure et d’interdépendances.

Sans systèmes ou réseaux éducatifs publics, sans cadres juridiques, sans protocoles d’étude, sans recherche fondamentale, sans réseaux de transport, sans stabilité monétaire, etc., toute tentative d’autogestion à grande échelle — et même à petite échelle, à vrai dire, mais ne gâchons pas le plaisir de ceux qui veulent expérimenter — se heurte rapidement à l’étiolement, à la fragilité, à la capture oligopolistique ou à l’externalisation des coûts sur des tiers pas vraiment consentants, voire pas vraiment éclairés (ce qui n’est pas du tout bienveillant, vous en conviendrez).

De fait, parler d’individus éclairés, c’est aussi méconnaître ouvertement l’asymétrie informationnelle, qui caractérise le système néolibéral et, a fortiori, un hypothétique système libertarien.

Surtout, ce type d’élitisme technologique, dans le déni de sa dépendance aux biens communs, masque mal ses velléités de devenir une architecture rentière, quelque chose à l’exact opposé de la force d’expansion que prétend être le transhumanisme, finalement.

La dette invisible de la technologie

L’analyse extropienne pose que le marché se suffit à lui-même pour engendrer les sauts extropiens.

Or l’histoire économique des dernières décennies démontre le contraire. De l’Internet au GPS, en passant par les écrans tactiles, les assistants vocaux et l’apprentissage profond, ou encore les vaccins à ARN messager, sans oublier les ciseaux CRISPR-Cas9, bref, tout ce qui a pu servir à augmenter l’être humain jusqu’alors, rien n’a émergé — a priori — d’un fonds de capital-risque privé. Le secteur privé ne porte pratiquement jamais le risque fondateur.

L’État et les impôts créent littéralement les marchés, là où le capital libertarien n’ose même pas s’aventurer. Créer un mystère libertarien sur cet état de fait, c’est confondre la cerise avec le gâteau.

Autre exemple, et à rebours du fantasme libertarien de l’« État minimal » qu’il serait censé représenter, Singapour incarne, en réalité, l’archétype de l’intervention publique massive, planificatrice et redistributive.

Son « Housing and Development Board » (HDB) loge 80 % de la population ! Il permet aux ménages d’accéder à la propriété via des baux de 99 ans, il fixe les prix et loyers, attribue les logements, impose la répartition des groupes ethniques sur l’ensemble du tissu résidentiel pour éviter la ghettoïsation, et subventionne la construction par l’intermédiaire d’une épargne obligatoire !

À Singapour, l’émancipation urbaine ne naît pas du vide réglementaire, mais d’une planification assumée ! On peut le dire, cette architecture rejoint plus les intuitions de William Beveridge et de Robert Castel que celles de Max More (de l’Extropy Institute) ou de Paul Romer : garantir un « plancher » de conditions de vie décentes n’est pas une simple question de justice sociale, c’est un investissement stratégique dans la cohésion et la stabilité politique. En éradiquant les bidonvilles et en offrant un patrimoine à la majorité, Singapour a prévenu les fractures spatiales et les tensions urbaines qui fragmentent aujourd’hui les métropoles françaises, séduites par l’ultralibéralisme.

Face au modèle intégré singapourien, le parc social français, plus fragmenté, moins universel et souvent stigmatisé, gagnerait à assumer un pilotage plus fort au lieu de voir cela comme une anomalie : la dérégulation est souvent vendue comme un gage de liberté, mais elle produit surtout de la prédation, de l’insécurité et une ségrégation spatiale que le modèle singapourien a su contourner par une mixité contrainte et la généralisation de l’accès. L’interventionnisme est une condition sine qua non de la ville inclusive intelligente.

La coordination publique généralise le dépassement et évite qu’il ne se transforme en privilège sécessionniste. La dérégulation n’est pas un moteur d’innovation, elle est un retrait de garde-fous qui, en l’absence d’infrastructures de coordination, produit fragmentation, prédation et externalisation des risques.

D’ailleurs, les libertariens (on pense notamment à van Notten), et leurs épigones extropiens plus contemporains, ne se précipitent plus trop vers leur Terre promise qu’avait été un temps la Somalie. Dans un contexte d’effacement étatique, le « marché libre » sur place semble, pour l’heure, n’y favoriser qu’une économie de subsistance fragmentée, des monopoles informels et une absence criante de standards sanitaires, éducatifs ou juridiques.

Or l’innovation de rupture exige des protocoles reproductibles, des bases de données interopérables, des chaînes de froid, des réseaux de surveillance épidémiologique et des cadres éthiques partagés. Ces biens ne surgissent pas, malheureusement pour vous, du vide réglementaire. Ils sont le produit d’une coordination institutionnelle capable d’absorber l’incertitude collective.

Eh oui, l’absence de barrières réglementaires ne va pas nécessairement de pair avec une capacité à déployer l’expérimentation à grande échelle. Loin s’en faut. Avant que des petits malins essaient CRISPR sur eux, il aura bien fallu que des laboratoires découvrent cette rupture technologique sur fonds publics.

Même les androïdes de Ghost in the Shell sont le pur fruit d’une commande étatique !

L’extropianisme, un faux-nez du monadisme ?

L’autre aspect problématique du discours extropien, c’est sa façon d’opposer une interprétation toute particulière aux désirs et recherches d’auto-amélioration, où la « dysgénie » se voit en même temps fustigée (ce qui est paradoxal). Derrière cette rhétorique se profile en fait un monadisme technolibertarien, qui divise au lieu de propager.

En effet, vous vous imaginez des individus souverains, chacun dans leur bulle d’optimisation, à laquelle ils accèdent par le seul mérite de la payer, sans y avoir nécessairement participer : l’extropianisme ou la simplicité d’une somme de trajectoires individuelles, pures et non faussées !

L’émancipation réelle n’implique pas tant une possibilité d’auto-expérimentation monadiste, mais plutôt une démocratisation prométhéenne.

L’histoire technique montre que les sauts civilisationnels ne se diffusent pas par isolement, mais par standardisation, partage des savoirs et mutualisation des moyens. Par les réseaux. Par l’amélioration des soins et leur diffusion.

Cette posture pourrait quelque part faire penser à celle d’un Gutenberg imaginaire qui conserverait sa presse, en s’écriant : « Chacun est libre d’inventer son imprimerie ! » La presse de Gutenberg n’a révolutionné l’Europe que parce qu’elle s’est diffusée et a été couplée à des réseaux de papetiers, de fondeurs de caractères, de traducteurs, d’universités et, paradoxalement, à des commandes, princières ou ecclésiastiques, qui en ont financé la diffusion.

L’extropie, si elle se referme sur une élite auto-financée, devient un enclos autoréférencé et affinitaire. Et à terme, plus rien ne viendra l’approvisionner, pas même les robots qui finiront par se détourner, beaucoup plus rapidement que les pairs dysgéniques des extropiens purs et absolus.

La véritable transcendance exige une architecture de propagation : interopérabilité des protocoles, science open source, communisation des données génomiques, et facilité de diffusion et reproduction à de plus petites unités.

Sans cela, l’extropie devient un principe de privilèges maquillé en universalisme.

Dépendance et vassalisation technologique : le coût de l’absence de couplage public

Votre confiance dans l’initiative individuelle pour fournir les outils de l’augmentation occulte un risque structurel majeur : la vassalisation aux plateformes tierces. En l’absence de politiques publiques volontaristes de couplage technologique et médical, les individus se retrouvent face à des écosystèmes propriétaires, des algorithmes opaques, des clauses de service verrouillées… Leurs données biologiques se retrouvent vite aliénées à des rentes privées.

La médecine de précision, les interfaces cerveau-machine, la régénération cellulaire ou les thérapies géniques ne sont pas des biens de consommation anodins, et deviendront (toujours plus) des outils de dépendance si elles ne sont pas soumises à une souveraineté collective.

C’est pourquoi, sans investissement public dans la recherche, l’« autonomie » extropienne ressemble furieusement à un abonnement rempli de clauses cachées et d’angles morts auquel se soumettrait l’« individu souverain ». La liberté de se transformer exige la connaissance, et donc de la transparence, sur les moyens de transformation.

De facto, cela implique de l’information et de l’éducation partagées. La transformation devient alors nécessairement un projet commun, une question collective. La souveraineté en découle, elle n’est pas posée avant, elle ne précède pas l’existence.

Perspective : un déploiement assurantiel de la longévité

La sortie de cette impasse ne passe pas par un retour au paternalisme médical, mais par un saut institutionnel : un déploiement assurantiel de la longévité, inspiré du principe assurantiel.

Là où le néolibéralisme sanitaire actuel promeut une « santé responsable » individualisée, ce modèle postule que la santé est un bien commun garanti par la solidarité et financé collectivement. Appliqué au transhumanisme, ce principe signifie que l’allongement de la durée de vie en bonne santé, les thérapies régénératives et les outils de monitoring avancé doivent être intégrés à un socle universel, non soumis à une loterie capital-risqueuse.

Un État-providence technologique ne bride pas l’innovation, il la canalise vers des priorités communes, en finance la phase de risque, en assure le redéploiement, et en garantit l’accès comme droit fondamental. C’est cette architecture qui rend possible une « extropie » réellement émancipatrice, plutôt qu’une course à l’échalote cyberorganique réservée à quelques-uns.

En résumé, le projet extropien supposerait que la liberté technologique s’affranchisse du politique. Or chaque saut technologique repose sur des infrastructures, des connaissances et des cadres que seuls les biens communs, pour l’heure, peuvent garantir sur le temps long. Revendiquer une autogestion souveraine tout en consommant les fruits d’un écosystème public, c’est reconduire une contradiction interne contre-productive. Vous souhaitez une émancipation spontanéiste, autogénérée, un dépassement sans dette : cela n’a aucune chance d’arriver.

La question n’est plus de minimiser l’État, mais de se demander comment il peut être reconfiguré pour servir de plateforme d’émancipation collective. C’est sur ce terrain que votre synthèse devra répondre, ou se dissoudre.

Vouloir garder le feu prométhéen pour soi, c’est une sorte de vol des deniers du peuple. Pourtant, les impôts servent de contribution collective pour financer les besoins et les investissements d’intérêt général. Le principe technolibertarien se veut, manifestement, un obstacle à toute redistribution..

Il est temps, au lieu de se plaindre de payer trop d’impôts, de chercher plutôt à savoir ce qui en est fait pour notre futur commun !

Article écrit par Hiver Marélago

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