Guerre, terreur, incivilités : que propose le transhumanisme face à la violence masculine ?
Amélioration morale : alors que les technologies augmentent potentiellement le pouvoir de ceux qui nuisent, le transhumanisme a-t-il quelque chose à dire sur le thème de l’insécurité et de la violence ?
Publié le 17 avril 2026, par dans « Général »
Le thème de la sécurité physique, c’est-à-dire l’absence d’agressions et de violences sur les personnes, prend de plus en plus de place dans nos sociétés, d’élections en élections. Si ces violences, quasi exclusivement masculines, sont souvent exagérées par des médias orientés idéologiquement, ou par des algorithmes façonnés par notre système cérébral, car la peur fait vendre, elles ont toutefois une réalité concrète pour des millions de victimes. Mazan, Ukraine, Palestine-Israël, et maintenant Iran : le coût de la virilité, pour reprendre les termes de Lucile Peytavin (2021), reste très élevé, malgré de réels progrès sociaux, économiques et éducatifs à l’échelle mondiale.
Les différents bords politiques désignent des coupables variés : les inégalités ou les injustices pour la gauche, l’immigration pour la droite, l’éducation (trop permissive, trop rigide, ou trop genrée…), le chômage, la culture, la religion, la sécularisation, le capitalisme, voire les jeux vidéo. Mais que dit la science, au juste ?
Dans un article paru en 2017 sur le thème du terrorisme, la sociopsychiatre Anne Maria Möller-Leimkühler énumère les ingrédients sociaux du passage à l’acte violent ou guerrier, quelle que soit l’époque :
- une éducation marquée par les abus et/ou basée sur une virilité unidimensionnelle et performative ;
- un désoeuvrement sans perspective, dû au chômage ou au manque d’activités ;
- une frustration née d’un sentiment de déclassement et d’injustice ;
- une incapacité à, ou un refus d’accepter l’échec ;
- la “bosse des jeunes” de la transition démographique : une proportion élevée (plus de 20%) de personnes de 15 à 25 ans.
On reconnaît là les conditions qui ont vu naître la plupart des guerres et attentats modernes. L’autrice ajoute néanmoins, en début d’article, quelques déterminants biologiques significatifs :
- une amygdale (zone du cerveau liée à la fabrique des émotions, notamment la peur) relativement importante ;
- un cortex orbitofrontal, chargé de contrôler les émotions négatives issues de l’amygdale, moins développé ;
- des niveaux bas de sérotonine, et des montées significatives de testostérone, sans oestrogènes ni ocytocine pour compenser.
Ce portrait-robot peu flatteur, vous l’aurez compris, c’est celui des hommes, et particulièrement des adolescents, dont le cortex orbitofrontal se développe avec deux ans de retard par rapport aux adolescentes (et restera moins développé à vie). Les chiffres que l’on connaît trop bien (96% des détenus sont des hommes, 85% des “accidents” de la route mortels et 99% des viols sont dûs à des hommes) paraissent alors beaucoup plus compréhensibles. La surreprésentation masculine dans les violences graves est un résultat très robuste, observé dans de nombreux pays et sur de longues périodes.
Face à ces constats et à cette complexe convergence de facteurs socio-économiques, biologiques et démographiques, le transhumanisme technoprogressiste a-t-il quelque chose à dire ?
Curieusement, oui. Mais pas ce que l’on croit ! Car quand ils évoquent la sécurité à l’aune du transhumanisme, nos adversaires ont tôt fait de décrire les pires dystopies mélangeant allègrement coercition, inégalités économiques, restriction des libertés individuelles et répression par drones interposés.
Les propositions technoprogressistes n’ont pas grand-chose à voir avec ces scénarios usés jusqu’à la corde. Elles seraient à la fois plus radicalement transformatrices, et plus subtiles.
Pour simplifier, on pourrait les classer dans trois grandes catégories : l’amélioration neurobiologique, l’ingénierie sociale et le posthumanisme.
Féminiser nos circuits de gestion des émotions négatives ?
Premièrement, comme nous venons de le voir, il semblerait que le cerveau féminin possède de sérieux atouts contre la violence. Une régulation hormonale, à l’adolescence et plus tard dans la vie, pourrait être expérimentée chez les garçons, dès la survenue de signes d’alerte à l’école ou dans le cadre familial (sans évidemment surmédicaliser, ni abrutir les personnes concernées). Du point de vue génétique ou épigénétique, on peut imaginer une action sur les mutations du gène MAOA (très tôt dans le développement), et plus globalement une “féminisation” de l’amygdale et du cortex orbitofrontal, à condition de bien saisir les tenants et les aboutissants d’une telle intervention (préimplantatoire, donc).
A minima, on pourrait envisager de sensibiliser les jeunes garçons à ces probables différences génétiques, en leur rappelant que cette propension à la violence pourrait les impacter négativement. Hélas, le sujet est tabou aujourd’hui ; à gauche du spectre politique domine la peur d’un retour en arrière avec une réouverture de la boîte de Pandore des différences de traitement hommes-femmes, longtemps défavorables à ces dernières. Chez les féministes est souvent exprimée l’inquiétude que la biologie fournisse une “excuse” aux violeurs et aux agresseurs. A droite, on trouvera des qualités à l’agressivité et au risque, arguant de leur utilité sociale ou économique (sans oublier que les violences peuvent servir à maintenir un système patriarcal de classes). Il s’agit donc déjà de dépassionner le sujet en acceptant que l’évolution naturelle n’ait pas forcément fait les choses au mieux1.
Déclarer la misère hors-la-loi
Concernant la deuxième catégorie, l’ingénierie sociale, cela fait plus de dix ans que nous alertons sur la transition laborale (c’est-à-dire la disparition probable de l’essentiel des métiers sous la pression de l’IA) et sur la nécessité impérieuse de changer à la fois nos systèmes de valeur et de rétribution/redistribution. Comme le souligne Möller-Leimkühler, le terrorisme naît au Moyen-Orient ou en Allemagne de l’Est non pas de la pauvreté, mais du déclassement. Si nous persistons à mettre sur un piédestal l’activité rémunérée et à refuser les “dividendes de l’automatisation” que les membres de nos sociétés seraient en droit d’exiger, nous nous dirigeons sans aucun doute vers des désordres psychosociaux massifs. Ils sont déjà peut-être à l’œuvre dans les guerres menées par la Russie et les Etats-Unis.
Repenser l’évolution depuis le début
Enfin, troisième axe, le posthumanisme. Cette branche du transhumanisme s’intéresse à la conception d’humanoïdes ou d’intelligences artificielles comme personnes morales susceptibles de rejoindre la communauté sentiente et intelligente ; donc à créer, en gros, une nouvelle espèce, proche moralement et intellectuellement des humains, mais dont le substrat neural serait de silicium. Liées à la recherche sur le fameux alignement, ces réflexions sont encore marginales, mais pourraient connaître un développement spectaculaire dans les prochaines années. À terme, des agents conscients, incarnés ou non, pourraient ne présenter que peu d’inclination pour la violence ou l’agression. On le voit déjà avec les grands modèles de langage, dont l’entraînement et les garde-fous les éloignent, en général, de tout comportement verbal nocif. Cette voie de développement, en plus des questionnements profonds qu’elle soulève quant à la pérennité d’homo sapiens, implique toutefois des tests exhaustifs et une excellente connaissance des architectures cérébrales nouvellement créées ; et probablement, la mise en place de procédures de contrôle adaptées (“disjoncteurs”).2
Les errements prévisibles du technofascisme
Avant de conclure, passons en revue les “fausses bonnes solutions” contre la violence et prétendument transhumanistes que certains, et notamment nos critiques, nous attribuent parfois :
- le fantasme de l’omnisurveillance, avec un suivi permanent de chaque individu au moyen de capteurs, greffes ou puces connectées à un serveur central, qui semble difficile à appliquer, en plus d’exposer à de nombreux risques en cas de défaillance ;
- la mise en place d’un crédit social (dont l’existence en Chine est débunkée par le Futurologue dans cette récente vidéo) dopé aux algorithmes, et qui n’offre aucune amélioration par rapport au système judiciaire classique ;
- la distribution généralisée du soma, ou pilule du bonheur telle que théorisée par Aldous Huxley dans le Meilleur des Mondes, pour effacer toute pensée négative chez les humains du futur. Cette solution, encore hypothétique, paraît comporter des risques non négligeables pour notre capacité à inventer, remettre en cause, contester, débattre, réfléchir et progresser individuellement et collectivement. Une “drogue ultime” – à condition qu’elle soit neurobiologiquement plausible – pourrait bien sûr servir à acheter la paix sociale. La question qui se pose est de savoir jusqu’où limiter nos libertés pour le bien collectif ;
- enfin, certains technophiles pensent que l’abondance illimitée, la longévité radicale, la réalité virtuelle immersive (FDVR)3, ou le luxe pour tous apporté par l’automatisation seraient suffisants pour effacer rage, haine et agressivité de la psyché humaine. A la lumière des études sur le sujet, cela semble hélas peu probable. Comme on l’a vu ici, toute solution sérieuse à ce problème complexe sera nécessairement multimodale.
Pour conclure, la montée en capacité et en puissance de nos technologies, couplée aux immémoriales violences masculines, nous expose à de nouveaux dangers. Face au revenge porn et aux drones tueurs, sans oublier les algorithmes agents et les armes biologiques, il paraît plus qu’urgent de réfléchir à une transformation de cette fameuse masculinité, y compris par la science et la technique.
Illustration : British Library
Notes :
- Il est pourtant admis que la propension des ours mâles à tuer les oursons nés d’un autre mâle, ou des mantes religieuses femelles à dévorer leurs partenaires sexuels, sont loin d’être des modèles à suivre. Critiques face aux animaux, nous avons du mal à remettre en question les faiblesses de notre espèce ! Il faut peut-être pour cela accepter, avec Laborit, que ce qui nous a servi à survivre il y a des millions d’années peut se montrer nuisible à notre bien-être dans un milieu radicalement transformé. ↩︎
- On pourrait arguer que cette troisième voie posthumaniste, finalement, se résume à “bien éduquer les machines”, puisqu’une part importante de la conception des intelligences artificielles généralistes consiste à leur fournir de “bonnes données” et des récompenses adéquates. La différence avec l’éducation humaine est toutefois que la malléabilité des architectures “cérébrales” artificielles est bien plus grande. L’éducation humaine, bien que très puissante contre la violence et l’agression (et nous n’avons sans doute pas encore tout tenté de ce côté-là), ne modifie les structures cérébrales que jusqu’à un certain point, le reste étant le fruit de l’éducation de notre espèce sur des centaines de millions d’années. ↩︎
- La FDVR (Full Dive Virtual Reality) que l’on peut par exemple observer dans le film “Ready Player One” (Spielberg, 2018) pourrait constituer l’échappatoire ultime et le réceptacle d’une violence masculine décomplexée, décuplée, sans victime réelle puisque exercée sur des avatars non conscients. Après tout, nombre d’adolescents jouent déjà à tuer massivement (FPS), et à violer (porno violent). Selon certaines études, les actes criminels sont temporairement réduits au moment de la sortie du jeu de gangsters “GTA”. On peut émettre de sérieux doutes sur l’impact positif que ce “déchargement des pulsions” pourrait avoir dans le monde réel, sauf à considérer des existences 100% en ligne, sans plus aucune interaction sociale. Du reste, cette stratégie (canaliser la violence) est très ancienne, puisqu’on la retrouve dans les sociétés encourageant les sports de compétition (football, jeux olympiques) sans noter de réelle diminution de la violence non ludique. ↩︎