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Notes de lecture : Transhumanisme, Quel avenir pour l’humanité ? (version longue ;-)

Marc Roux nous livre sa critique, essentiellement positive, sur cet ouvrage signé David Doat et Franck Damour, de l'Université Catholique de Lille.

Publié le 23 juin 2019, par | Suivez-nous : facebook  

David Doat et Franck Damour, Éd° Le cavalier bleu, Paris 2018.

Avertissement

L’article ci-dessous compte plus de 30.000 c. C’est la version originale de ma critique. Si vous préférez lire la version abrégée, voici un lien vers sa version plus courte ( ≈ 18.000 c).

Prologue

Depuis un peu plus de cinq ans, là où elles étaient rares, les analyses francophones systématiques du transhumanisme sont devenues abondantes, le monde de l’édition en proposant parfois trois en un seul mois. Il ne doit pas y en avoir eu beaucoup dont je n’ai pris connaissance, si ce n’est en les lisant, au moins en en consultant divers comptes-rendus. Sur toute cette littérature, jusqu’à l’année dernière je disais que je ne parvenais à reconnaître la pensée et le mouvement transhumanistes tels que je les connais que sous la plume d’un seul auteur, à savoir le philosophe belge Gilbert Hottois, aujourd’hui malheureusement disparu [Par exemple dans Le transhumanisme est-il un humanisme ? Académie Royale de Belgique, 2014.].

Depuis l’année dernière, je dois ajouter cet ouvrage, Transhumanisme, Quel avenir pour l’humanité ?, que nous devons à deux chercheurs de l’Université Catholique de Lille, David Doat et Franck Damour. Or, si Gilbert Hottois, peu de temps avant sa mort, a reconnu que, durant sa carrière, il s’était finalement le plus souvent retrouvé à défendre les positions du transhumanisme [Ss. la dir. F. Damour, S. Deprez, D. Doat, Généalogies et nature du transhumanisme, Gilbert Hottois, “Pour un transhumanisme philosophique critique”, Éd. Liber, 2018, pp. 73-87.], Doat et Damour ne témoignent pas de la même proximité, le second ayant même exprimé souvent une critique très acide à l’encontre du transhumanisme [ex. Généalogies et nature du transhumanisme, op.cit., Franck Damour, “Le transhumanisme au XXIe siècle”, pp. 55-70.].

Comment est-il donc possible que je souhaite promouvoir la lecture de leur livre ?

Tout simplement, c’est que mon impression, après avoir lu et relu leurs environ 170 pages d’analyse, c’est que leur travail a vraiment été très honnête et sérieux, évitant la plupart des biais, positifs ou négatifs, dans lesquels je pense avoir vu tomber les autres. Les rares fois où les auteurs se permettent des assertions personnelles, je ne suis pas toujours d’accord avec eux. Mais leur description me paraît très juste, et surtout – et c’est maintenant la raison principale pour laquelle je vous invite à lire ce livre, ils renvoient aux transhumanistes eux-mêmes de bonnes questions.

Leur description et leur analyse, pour l’essentiel je vous les laisse découvrir. Le livre est bien écrit. peut-être que, comme moi, vous prendrez du plaisir à vous retrouver enfin devant une représentation fidèle de la réalité de notre mouvement. Ce que je me propose de vous présenter ici, ce sont les idées essentielles et surtout les questions sur lesquelles ouvrent cette réflexion. Une « réflexion » aux deux sens du terme, car un tel livre pourrait nous servir de miroir.

——

L’ouvrage regroupe ses chapitres en trois parties : « Histoire du transhumanisme », « La pensée transhumaniste », « Le transhumanisme dans tous ces états », mais surtout, faisant partie d’une collection sur les « idées reçues », chaque chapitre se propose d’en déchiffrer, voire d’en défaire une.

Remarques : Le livre propose de nombreux extraits de textes h+ fondamentaux et utilise plusieurs citations de l’AFT et de certains de ses porte-parole.

Introduction :

Je suis en parfait accord avec la définition proposée : le préfixe « trans- » indique le projet ouvert d’une humanité en perpétuelle transition.

Les auteurs comprennent bien que l’on ne peut pas réduire l’anglais « enhancement » à la notion « d’augmentation », selon les contextes, une amélioration peut exiger la diminution de quelque chose.

L’exactitude dans la description du mouvement amène à insister sur sa diversité.

1/ « Petite histoire du transhumanisme »

« Le transhumanisme est une idée neuve »

En fait, ce n’est pas tout à fait les idées du transhumanisme qui sont neuves. Ce qui est réellement nouveau, c’est la prise de conscience de la possibilité de les réaliser. Le transhumanisme consiste notamment en la mise en récit de cette prise de conscience.

« Il faut être américain pour croire au transhumanisme »

Rien à dire. Les distinctions entre courants américains, européens, anglo-saxons ou continentaux, et le fait que l’Asie semble ne pas avoir besoin du transhumanisme, tout cela est très bien rappelé.

« Le transhumanisme, une histoire de milliardaires »

Les auteurs proposent de distinguer trois grands groupes d’acteurs dans le mouvement transhumaniste : les chefs de grandes entreprises (Brin & Page, Musk, Thiel, etc.), les experts (More, Bostrom, Hughes, Kurzweil, etc.) et les militants (≈ tous les autres). David Doat, qui était présent en 2017 aussi bien au colloque Beyond Humanism à Rome, qu’à TransVision à Bruxelles, et qui a donc pu le vérifier de près, constate le hiatus persistant entre les géants américains du numérique, qui tiennent un discours parfois très h+, et la base du mouvement dont la quasi-totalité des organisations restent essentiellement sans le sou (Une exception peut-être avec Terasem [LIEN], fondation créée par Martine Rothblatt, elle-même milliardaire du spatial et de la pharmacopée).

À propos des militants, les auteurs se posent la question : « Pèsent-ils sur le débat social et bioéthique ? » … « C’est leur ambition. » (p. 41). À leur avis, leur principale difficulté [la notre donc], est qu’ils se positionnent essentiellement en réaction à l’actualité scientifique ou aux impulsions données par les acteurs économique du transhumanisme. « Ils n’en contrôlent pas l’agenda ».

Ceci, ça ne fait peut-être pas plaisir à lire, mais c’est la réalité crue.

« Le transhumanisme est une nébuleuse »

Ici encore, Doat et Damour reprennent une analyse qui est la nôtre depuis longtemps (par endroit, la proximité entre leur manière de s’exprimer et la mienne est frappante). Notons qu’ils insistent sur trois diversités, celle des profils des personnes, celle des supports d’expression et celle des idées et des interprétations. On est ici loin des caricatures réductrices DU transhumanisme, les auteurs reprenant mot pour mot ce qui pour nous a été l’un de nos slogans : « Il n’y a pas un mais des transhumanismes » (p. 48).

Mais alors, qu’est-ce qui fait l’identité du transhumanisme ? Selon les auteurs, il faut mettre en avant les critères suivants : le longévitisme, l’esprit de liberté (se traduisant par une morale minimaliste -> ne pas nuire à autrui), la technophilie, l’insistance sur la liberté morphologique, le pari sur une perfectibilité permise aussi par la technique, une vision « naturaliste » de l’Histoire (une évolution de type transhumaniste relève de la nature ouverte de l’humain, et cette histoire a un sens), un pragmatisme technoscientifique (ce qui est bien, c’est ce qui marche. Les auteurs y reviennent ultérieurement en parlant de « conséquentialisme »), et enfin un sentiment d’imminence.

Vous vous retrouverez plus ou moins dans cette énumération. Je pense qu’elle est valable pour bon nombre de transhumanistes, même si, à titre personnel, je me méfie considérablement du dernier facteur.

« Nous sommes déjà tous des cyborgs ! »

Derechef, les auteurs reprennent un argument transhumaniste en argumentant que, tout bien considéré, l’humain est « transhumain » par nature, c’est-à-dire qu’il transforme sa propre biologie par l’usage de ses techniques depuis qu’il a émergé de la sélection naturelle. Ils admettent que dire qu’il y a rupture ou bien continuité dans les processus d’évolution anthropo-techniques est une question de discours, ou plus exactement de « récit » (D’où sans doute le titre du premier colloque international consacré l’année dernière à ce sujet précis ?).

Ils proposent alors une définition intéressante du « transhumain des transhumanistes » : « c’est l’homme-cyborg par nature, depuis toujours trans-humain, mais croyant comme jamais auparavant dans la vérité d’un récit bien calibré : le récit transhumaniste. » Et encore : « Le transhumain du courant transhumaniste est l’homme qui a cru à ce récit et qui lui a donné une concrétisation matérielle et historique effective en exerçant sa liberté morphologique » (p. 61).

Seul bémol pour ma part, je ne trouve pas que cela implique nécessairement qu’il y ait une quelconque rupture avec l’humain 1.0. Je ne trouve pas que ce transhumain échappe ni aux limites, ni à la vulnérabilité de homo 1.0, d’une part parce que je conteste déjà que 1.0 soit ainsi limité, et d’autre part parce que je ne vois pas comment 2.0 deviendrait absolument invulnérable.

2/ « La pensée transhumaniste »

« Les transhumanistes veulent devenir immortels »

Avec ce chapitre, nous entrons dans la seconde partie de l’ouvrage. Or, à partir d’ici, il me semble pouvoir déceler une petite fragilité dans l’argumentation – impression sans doute influencée par ce que je crois avoir compris des deux auteurs, que j’ai eu l’occasion de lire par ailleurs et de rencontrer plus ou moins longtemps (J’ai notamment eu de nombreux et longs échanges avec David Doat, qui est par ailleurs un interlocuteurs des plus agréables, ouverts et constructifs). La fragilité me semble provenir de ce que ces deux collègues ne sont pas d’accord sur tout, et parfois peut-être pas d’accord du tout. La conséquence en est qu’à plusieurs reprises un chapitre commençant par une analyse peut se conclure sur l’analyse à peu près inverse.

Au début de ce chapitre, il est très bien exposé que ce que poursuive en fait la grande majorité des transhumanistes, ce n’est jamais qu’une durée de vie en bonne santé à la longévité indéterminée, en un mot, une « Amortalité » (pp. 67-68). Mais deux pages plus loin, il est prêté AUX transhumanistes (tous ?) le projet de changer le statut métaphysique de l’homme.

Par ailleurs, alors que jusqu’ici je me félicitais de ce que je considérais comme une grande justesse dans l’analyse, je repère coup sur coup deux erreurs de lecture. D’abord, relatant la fameuse « fable du Dragon-tyran » de Nick Bostrom, nos critiques tombent dans la confusion courante qui consiste à faire équivaloir le dragon à la mort. Or – j’en ai discuté plusieurs fois avec Didier Coeurnelle, traducteur en français de la fable, qui a échangé avec Bostrom, le dragon, ce n’est pas la mort : c’est le vieillissement (on ne meurt qu’une fois qu’il vous a avalé) [REF : https://nickbostrom.com/fable/dragon-tyran.html ] ! Ensuite, je vois une confusion dans les phrases qui suivent : << […] si les transhumanistes ne veulent pas rendre l’homme immortel, ils ne souhaitent plus qu’il vive en simple mortel, avec la mort comme horizon. Ils ne pensent pas que la mortalité fasse partie de la condition humaine.>> Et plus loin <<arracher l’homme à sa condition biologique, un tel programme est, au sens strict, une véritable méta-physique.>> (p. 73).

Les auteurs l’ont dit eux-mêmes, les transhumanistes, dans leur majorité, savent bien que le fait de mourir ne va pas disparaître de leur univers. La mort restera à l’horizon. Mais ce dont il appellent à se rappeler, c’est que l’horizon n’est qu’une ligne abstraite et subjective. Il suffit d’avancer pour la faire reculer. Enfin, sortir, plus ou moins de notre condition 100% biologique, n’exige pas de sortir des limites de la physique. D’ailleurs, cela fait longtemps que nous ne vivons plus dans une condition 100% biologique, et notre monde n’en est pas super-naturel pour autant.

« Le transhumanisme est un eugénisme »

De cette « idée reçue » qu’il est proposé de vérifier, il nous est dit qu’elle n’est vraie que par analogie. L’eugénisme de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle partagent sans doute certaines préoccupations. Ils sont évolutionnistes et technophiles par exemple. Mais il est rapidement précisé que le transhumanisme, dans sa très majoritaire représentation, n’envisage pas d’être coercitif. Pas de programme centralisé d’amélioration de l’espèce mais ce que Jurgen Habermas avait qualifié « d’eugénisme libéral ». Bien que personnellement, je considère cette expression comme un oxymore, je trouve l’analyse plutôt juste. Par contre, une surprise m’attend à la page d’après.

Ayant rappelé l’origine libérale de l’interprétation transhumaniste, les auteurs signalent que certains envisagent pourtant parfois de <<discuter les effets démographiques d’une vie prolongée, par exemple>>. Mais ces préoccupations sont alors qualifiées de <<perspectives globales d’ingénierie sociale>>. Estimant que cette « hauteur de vue » n’est atteinte <<que pour les enjeux écologiques>>, ils citent Anders Sandberg et … Marc Roux. Dois-je me sentir honoré ? Indiquant ensuite que ces réflexions, d’une part ne sont pas prioritaires pour les transhumanistes (ce qui n’est pas faux), et d’autre part concernent davantage <<la survie de l’espèce et de la planète>>, Ils estiment qu’ils s’agit là <<d’une forme d’eugénisme coercitif>> !

Je ne sais pas pour Anders Sandberg, un philosophe et militant transhumaniste qui revendique son libertarisme, mais pour moi qui revendique mon attachement à l’équilibre révolutionnaire « Liberté, Égalité, Fraternité », toute perspective d’eugénisme coercitif non démocratique me fait horreur. Je reconnais, avec les auteurs, qu’il existe plus d’une contradiction entre le désir de libéralité à l’échelle individuelle et des effets coercitifs à l’échelle sociale, mais il est important de dire que les « tensions » qu’ils soulignent à raison ne proviennent pas du transhumanisme en lui-même mais du contexte de compétition de nos sociétés. Le transhumanisme n’est ni moins, ni davantage condamné à subir ce contexte que n’importe quelle autre aspiration politique. Que ce soit la biopolitique, ou l’écologie par exemple, tous les acteurs sont pareillement aux prises avec les forces dominantes en présence.

« C’est encore la vieille histoire de l’homme qui se prend pour Dieu. »

Dans ce chapitre, il est judicieusement rappelé que la critique contemporaine du transhumanisme prend place dans une très ancienne tradition. Depuis la nuit des temps, les humains ont inscrit dans leurs mythes la sage idée selon laquelle en toute chose, il faut agir avec mesure, la démesure (l’hybris) ne pouvant que se retourner contre ses promoteurs.

Mais il est également expliqué comment les transhumanistes répondent à cette contestation majeure à leurs ambitions. Cette sagesse reste en effet valable pour nous aider à supporter notre condition tant que nous n’y pouvons rien changer. Mais qu’en est-il à partir du moment où l’on se rend compte que cette condition n’est pas immuable ? Le « fixisme » n’est-il pas un archaïsme ? Au contraire, dans une conception évolutionniste où une anthropotechnie est à l’oeuvre, les visées transhumanistes se retrouvent dans l’ordre des choses. Idem pour la version spiritualiste des discours transhumaniste. Les auteurs rappellent que, là où les critiques chrétiennes accusent le transhumanisme de pélagianisme ou de nouvelle gnose, les transhumanistes croyants répondent en invoquant l’idée que l’humain serait « à l’image de Dieu » et donc appelé à le rejoindre. Il nous est ainsi proposé de pouvoir « classer » les récits transhumanistes parmi les histoires de ceux qui se prennent pour Dieu, mais en comprenant bien qu’il ne s’agit là que de récits. La réalité est plus prosaïque.

Les auteurs concluent ce chapitre par un avertissement comme quoi rien ne dit que les promesses d’augmentation ne débouchent pas sur une diminution de la « nature humaine ». Mais arrivant sans argumentation, ce truisme gratuit ressemble un peu à une recherche de couverture morale.

« L’homme augmenté, c’est du transhumanisme »

Dans l’ensemble, jusqu’ici, sous la plume de nos deux auteurs, l’analyse l’a largement emporté sur la critique. Dans ce chapitre, assez curieusement, le point de vue personnel s’impose. Or, il s’agit justement de décrypter une idée reçue que j’ai eu l’occasion d’entendre démonter systématiquement par David Doat lors d’un colloque à l’ENS à Paris. Alors qu’un Jean-Michel Besnier, intervenant avant lui, avait martelé cette antienne : les transhumanistes ne s’intéressent qu’au « toujours plus », David Doat avait bien expliqué que cette traduction de l’anglais « enhancement » par « augmentation » relevait d’un choix délibéré et réducteur. Pourtant, ici, en compagnie de Franck Damour, il est dit que, pour LES (tous les) transhumanistes : « toute augmentation est une amélioration » (p. 94). Par ailleurs, il est affirmé – sans aucune démonstration scientifique, qu’une modification à visée méliorative ne pourrait jamais déboucher sur un nouvel équilibre somatique préférable à l’ancien.

Ayant décrit la pensée transhumaniste comme incapable de prendre en compte la dimension holistique de la biologie, et comme aveugle aux contextes dans lesquels se développent les technologies sur lesquelles il mise, il ne reste plus qu’à ranger les prétentions transhumanistes à l’amélioration au rayon des utopies (p. 97).

Et pourtant, je suis d’accord avec toute la fin de ce chapitre. « Une augmentation est toujours considérée comme une amélioration relativement aux valeurs qu’une communauté attribue à certaines transformations. » Et l’idéal d’amélioration ne va pas sans tensions et ambivalences. Mais ce n’est pas là un argument qui condamne le transhumanisme. Dans un idéal de libertés démocratiques, n’est-ce pas en effet à partir des valeurs de chacun et dans le respect de tous que s’établissent les critères de ce qui définit le bien- ou le mieux-vivre ?

« Le transhumanisme c’est du libertarisme. »

Et hop’, voilà un chapitre sur lequel je n’ai rien à redire. Il est clairement exposé que le mouvement transhumaniste est composé de plusieurs courants, dont deux sont dominants (l’un libertarien et l’autre technoprogressiste). Il est dit, à mon sens avec raison, que le transhumanisme traitant directement de la chose politique, il a du mal à se tenir en dehors du champ politique. La conclusion est ici qu’il semble possible que certaines des composantes du mouvement finissent par intégrer la dimension politique de manière analogue à l’apparition de l’écologie politique dans les années 1970.

Notons que le document qui clos ce chapitre est la Déclaration technoprogressiste adoptée lors de TransVision 2014 à Paris.

« Le transhumanisme, c’est la fin de la morale. »

Voici un chapitre que je trouve particulièrement intéressant. Après avoir rappelé les principales condamnations morales des contempteurs du transhumanisme, l’analyse montre comment les tenants du mouvement y répondent.

À la critique sociale selon laquelle des augmentations forcément accessibles aux plus aisés se traduiraient par un accroissement des inégalités, plusieurs penseurs h+ rappellent que la Nature aussi est une immense source d’inégalité. Face à la critique qui oppose les visées mélioristes à la tradition médicale, les auteurs font référence à « l’anthropotechnie » telle que définie par le philosophe Jérôme Gofette, indiquant que cette opposition est factice et qu’elle n’est qu’une question de point de vue. À la critique qui accuse le transhumanisme de détourner les populations et les politiques de la question sociale en ne proposant que des solutions technologiques – donnant un alibi consumériste aux industriels, il est rappelé que les technoprogressistes, au moins, s’opposent à ces dérives en proposant une « Éthique du meilleur » qui renvoie à l’espoir d’une perfectibilité perpétuelle. L’argument principal ici enfin rappelé consiste à dire que la transformation continue de l’humain ne fait pas nécessairement disparaître la dignité. Il en est conclu que les transhumanistes feraient plutôt preuve de haute visée morale, intégrant même le souci de la sauvegarde de tout notre univers dans leurs perspectives les plus lointaines.

Néanmoins, les auteurs signalent qu’il resterait en quelque sorte aux transhumanistes à expliquer comment  la nouvelle citoyenneté (cf. Citizen cyborg) sera applicable. Il est alors argumenté qu’une attitude fréquente chez eux serait un « conséquentialisme » qui appliquerait la maxime « la fin justifie les moyens ». Je dois dire mon désaccord avec ce point de la synthèse. Les valeurs de libéralité auxquelles on a vu que les transhumanistes étaient particulièrement attachés leur interdisent de se dire « peu importe les moyens » (p. 124), pourvu que les buts soient atteints.

Par contre, je trouve intéressant le point suivant. Doat et Damour nous invitent à considérer que, là où les penseurs traditionalistes construisent leur morale à partir du passé, les transhumanistes auraient tendance à chercher la source de la leur à partir du futur, ce qui en ferait proprement une morale utopiste (qui ne se trouve nulle part au moment où on en parle).

« Le transhumanisme, c’est de la science-fiction. »

Ce chapitre rappelle l’importance de la science-fiction dans l’inspiration de nombreux transhumanistes, mais il précise qu’en retour, la pensée transhumaniste est venue nourrir les oeuvres de fiction. Surtout, il note que les transhumanistes vont maintenant plus loin que les auteurs de science-fiction. En effet, à travers leurs oeuvres, ces derniers jouent un rôle de lanceurs d’alertes et questionnent, en fin de compte, la société contemporaine. Les transhumanistes, pour leur part, pratiqueraient la spéculation et le « design anticipé » (selon l’expression de Eric Drexler), c’est-à-dire qu’ils chercheraient à modifier le présent au nom de l’avenir. Mais, du point de vue des auteurs, cette perspective enfermerait l’avenir et le présent. Bizarre à lire, pour un transhumaniste qui considère que ce mouvement de pensée doit au contraire promouvoir l’ouverture des perspectives humaines.

3/ « Le transhumanisme dans tous ses états »

« Le transhumanisme, une manipulation des GAFA pour nous manipuler. »

Dans un premier temps, il est rappelé ici les liens nombreux qui existent entre la pensée et le mouvement transhumanistes d’une part, et les géants du numérique américain américain de l’autre. Investissements financiers dans des startups du longévitisme, ou des think-tank notoirement h+, ou citations des patrons de ces entreprises qui font clairement écho au mouvement. Mais très vite, l’ambiguïté est signalée qui réside entre, d’une part des milliardaires qui ne se réclament jamais ouvertement du transhumanisme et qui ne financent pas les militants, et des militants qui de leur côté sont régulièrement critiques envers ces capitaines d’industrie. Damour et Doat relève avec raison que leurs « pétitions de principes sont sans grand effets », mais témoignent de ce que le transhumanisme ne leur paraît pas être « une idéologie au service des GAFA ». Néanmoins, il est indiqué que le transhumanisme, de fait, fournit un storytelling à ces entreprises. Par ailleurs, la tendance des transhumanistes progressistes à s’attaquer à la question des risques (comme Nick Bostrom au Future of Humanity Institute) peut leur procurer une prétention éthique à bon prix. Mais il est conclu sur la spécificité de la lecture américaine, protestante et californienne du transhumanisme – qui est sans doute mal appréhendée en Europe, selon laquelle recherche du succès économique et de la vérité philosophique, voire religieuse, ne sont pas opposées. Une fois de plus, le transhumanisme des uns n’est pas celui des autres.

« Le transhumanisme est l’idée la plus dangereuse du monde. »

Les auteurs commencent ce chapitre par un rappel des critiques de Francis Fukuyama (le transhumanisme va créer une hiérarchie biologique), de Jürgen Habermas (le transhumanisme nous conduit vers un « eugénisme libéral »), et de Michael Sandel (le transhumanisme, c’est la volonté prométhéenne de dominer le monde et d’y adapter la biologie humaine). Ils citent ensuite comme réponse des transhumanistes l’idée que ce qui est « donné » par la Nature n’est pas forcément bon et ne doit pas être sacralisé. Ensuite, que les normes de la morphologie humaine ou de la santé ne reposent que sur des bases culturelles qui peuvent être amenées à évoluer avec nos techniques ou nos mentalités.

Cependant, ils concluent ici dans une autre direction, soulignant que le mot « transhumanisme » est bien souvent utilisé pour ce qu’il n’est pas, de préférence pour désigner l’autre, l’adversaire idéologique. Il sert donc d’épouvantail.

« Les personnes appareillées en raison d’un handicap préfigurent l’homme du futur. »

Hum, à la lecture des chapitres précédents, j’ai fluctué entre l’impression d’une grande fidélité et compréhension de leur sujet par les auteurs et la perception de quelques biais dans leur analyse, surtout présents sous l’une des deux plumes. Cette fois, je trouve quelque chose qui se rapproche de la caricature commune. Ou plus exactement, la vision du handicap par les transhumanistes telle que présentée ne correspond pas du tout à celle des technoprogressistes.

Il nous est expliqué que, pour LES transhumanistes, la condition humaine est « déficiente ». Mieux, ils souhaiteraient utiliser les technologies pour nous « soigner de la maladie d’être humain » (citant Mickael Hauskeller, p.153). Et donc, les transhumanistes (tous), seraient incapables de voir et de comprendre les valeurs qui émergent de la vulnérabilité.

Mais il est notable que tous les exemples ici appelés en renfort (Hugh Herr, Zoltan Istvan …) ne correspondent qu’à l’expression d’un transhumanisme anglo-saxon radical. Dommage que les auteurs ne citent pas le livre de Vincent Billard, Éloge de ma fille bionique. Ils auraient pu y découvrir que, pour d’autres transhumanistes, au-delà des situations d’incapacités objectives, les notions de vulnérabilité et de handicap sont toujours relatives à un contexte ou à une culture. De manière symétrique, en étant attentifs aux valeurs exposés sur le site de l’AFT-Technoprog, ils auraient vérifié que les technoprogresistes ne rêvent pas d’une quelconque perfection, seul absolu théoriquement à même de faire disparaître toute idée de handicap. Autrement dit, on est ici dans le cas de figure habituel de la critique qui commence par dresser une caricature avant de la dénoncer systématiquement. Pour le coup, je crains que ce chapitre ne fasse que renforcer une idée reçue.

« L’homme d’aujourd’hui sera le chimpanzé du futur. »

Malheureusement, le constat du chapitre précédent se poursuit ici. Partant de la fameuse citation de Kevin Warwick, au lieu de montrer sa dimension provocatrice, l’auteur en fait un mème transhumaniste. C’est un comble, quand on sait que c’est dans la littérature bio-conservatrice que cette citation fait florès. Elle est même devenue un slogan revendiqué à l’envers par les opposants les plus durs au transhumanisme (Pièce et Main d’Oeuvre a intitulé ainsi son brûlot anti-transhumanisme). Je note également que ce chapitre voit ressurgir la réduction du transhumanisme à « l’homme augmenté ».

Une fois déclaré que « maints transhumanistes, plus ou moins inconsciemment, présupposeraient une hiérarchie entre les humains définie par le progrès technologique ( Sic ! p. 166), il n’y a plus de difficulté à avancer la critique selon laquelle les transhumanistes auraient une vision linéaire de l’évolution (selon le schéma populaire allant du singe à l’homme, de gauche à droite, dans des postures allant de l’animal courbé au sapiens redressé). Cette critique considère qu’il n’y a pas de progression objective du vivant mais que toute notion de progression ne peut être qu’évaluée à une échelle individuelle. Or, à mon avis, si cette critique a un intérêt et mérite d’être discutée, elle n’est en aucun cas applicable à la totalité des transhumanistes, ni même à leur majorité. Elle est en échange utile à tous ceux qui veulent voir dans le transhumanisme les prémices d’un nouveau fascisme rampant.

« Une société où l’on ne meurt plus, c’est une société où l’on ne vit plus. »

Zouh, et de trois. Une fois de plus, au lieu de démonter l’idée reçue, ce chapitre cherche à la confirmer. Or, la critique repose ici notamment sur un biais classique. On part d’une réalité dont  les effets sont progressifs – le fait que la durée de vie allonge et que les transhumanistes souhaitent la prolonger indéfiniment, pour aboutir à une affirmation absolue d’une situation irrémédiable, celle d’un « monde de vieux, sans enfant (aucun) et sans renouvellent (aucun) » (p. 171). Le pire pour moi, est que, en renfort à cette argumentation est utilisée la citation de la conclusion d’une conférence que j’ai donné à Rome en 2016 et où je mettais en garde contre le danger de « perdre l’enfance ». Sauf que l’auteur se garde bien de mentionner la réponse que je donnais préalablement à ma propre interrogation : voir diminuer le nombre relatif des enfants – comme c’est le cas dans toutes les sociétés qui ont effectué leur transition démographique depuis deux siècles, ce n’est pas nécessairement un synonyme de perte de dynamisme, ni même de disparition de « l’enfance » en tant qu’état d’esprit et en tant que valeur.

La critique se poursuit dans la confusion des concepts. Pensant critiquer le désir d’amortalité, le ou les auteurs rappellent l’argument classique selon lequel le sens de la vie et la conscience de l’identité personnelle ne serait pas possible sans la conscience de la mort. Or, cette critique sous entend que les transhumanistes désireraient bien plus qu’une évacuation de la mort comme « horizon symbolique » mais qu’ils rechercheraient littéralement la mort de la mort, c’est-à-dire l’Immortalité, avec un grand I.

Néanmoins, la conclusion de ce chapitre me paraît intéressante. Elle expose que le transhumanisme procéderait en « construisant le monde présent par rapport à d’hypothétiques développements futurs ». Cette approche est considérée comme rationnelle mais – comme la scolastique médiévale, avec « des conditions métaphysiques indémontrables ». Et les auteurs de s’interroger sur la pertinence d’une telle démarche.

À nouveau, je pense que l’analyse est juste. Par contre, balayer cette approche par le péjoratif « médiéval » n’est pas un procédé très élégant. Surtout, s’interdire de faire des choix présents en fonction d’un avenir rêvé, cela ne revient-il pas à s’interdire toute utopie, tout espoir ?

« Le transhumanisme, c’est une religion qui sacralise la technique. »

Dans ce chapitre, l’opposition entre nos deux plumes apparaît à nouveau. Nous commençons avec une explication qui montre que, en effet, le transhumanisme propose des réponses à des questions qui étaient jusqu’ici la chasse gardée des religions ou de certaines écoles philosophiques. Par contre, de mon point de vue, ce n’est pas du tout suffisant pour en faire une religion. Tout dépend bien entendu de la définition que l’on se donne de l’idée de religion. Si l’on choisit la définition minimaliste de l’étymologie – religere = ce qui relie, alors la plupart des objets sociaux (socii = associés) déboucheraient sur des religions. Par contre, dans l’acception générale, une religion sous entend l’existence d’un dogme en la croyance duquel les fidèles se relient, ce qui ne colle pas avec ce mouvement de pensée.

L’un des arguments importants qui voudrait le rapprocher des religions est l’idée qu’il véhiculerait un discours eschatologique (p. 178 : « pour le mouvement transhumaniste, la fin des temps approche » Sic !). Mais il s’agit à nouveau d’une extrapolation d’un cas particulier – la théorie de la Singularité technologique, qui elle fonctionne bien comme une eschatologie – à la situation générale de l’ensemble des transhumanistes. Or, tous les transhumanistes n’adhèrent pas à la Singularité, loin de là.

Il y a cependant une critique que je trouve recevable, bien qu’il ne s’agisse pas d’un problème de statut métaphysique, c’est quand cet auteur (suivez mon regard) rappelle ceci : « il n’y a quasiment rien dans la littérature transhumaniste, et sur leurs forums, sur le réel des technologies, sur leur enracinement social, économique, politique ». Contrairement à ce qu’il est ici prétendu, cela ne fait pas de la technologie un « deus ex machina » littéral, mais cela pointe tout le travail qui reste à faire aux penseurs du mouvement pour intégrer dans leur pensée ces nombreuses dimensions qui – ne s’étant pas trouvées à l’origine de leurs réflexion, leur font encore défaut.

En contradiction à peu près complète avec ces affirmations, toute la fin du chapitre expose ce qui distingue le transhumanisme des religions (matérialisme, refus de tout dogme, etc.). Reconnaissant que le mouvement n’a pas de « prétention métaphysique », il est par contre dit, à mon avis avec justesse, qu’il « se retrouve en situation de concurrence avec les religions ».

« Conclusion »

La conclusion pose la question du devenir du transhumanisme. Constatant l’évolution récente – stagnation, voire baisse du nombre des militants, prise de recul de certains penseurs, faiblesse des contacts entre grands financiers et activistes – les auteurs sont dubitatifs sur l’avenir du mouvement. Ils pointent encore ses difficultés à se traduire par des avancées concrètes : « aucune technologie actuelle n’est estampillée du sceau du transhumanisme ». Par contre, ils considèrent que la pensée transhumaniste a encore un bel avenir devant elle. La radicalité de ses propositions et les mises en question vertigineuses qu’il propose n’ont pas fini de travailler nos imaginaires.


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