Notre société d’abondance pourrait améliorer le bien-être des citoyens et s’attaquer aux risques globaux plutôt que se complexifier

Synthèse Dans nos sociétés avec plus d’abondance que jamais auparavant, les individus développent la plus grande partie de leurs capacités et compétences dans des domaines qui ne servent presque à rien. Or, outre que le bien-être des citoyens pourrait considérablement être amélioré par la priorité donnée à des actions collectives utiles, il n’a jamais été... [lire la suite]

Publié le 15 février 2020, par

Synthèse

Dans nos sociétés avec plus d’abondance que jamais auparavant, les individus développent la plus grande partie de leurs capacités et compétences dans des domaines qui ne servent presque à rien. Or, outre que le bien-être des citoyens pourrait considérablement être amélioré par la priorité donnée à des actions collectives utiles, il n’a jamais été aussi dangereux pour l’humanité de se préoccuper si peu de résilience collective (longévité, environnement durable, gestion des risques existentiels).



Un monde d’abondance avec très peu de travail nécessaire

Jamais dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons utilisé autant de biens et services. Jamais nous n’avons vécu aussi longtemps, avec autant d’accès aux connaissances, aux idées et à la diversité. Jamais non plus dans l’histoire de l’humanité, la survie des femmes et des hommes n’a demandé aussi peu de travail humain.

En fait, tous les biens et produits nécessaires à l’humanité sont réalisés grâce à des activités qui prennent moins d’un dixième du temps éveillé de la population. Autrement dit, ce qui permet une vie riche et variée demande moins de 90 minutes par jour à chacun : nourriture, infrastructures, industries, du plus petit bol de riz au plus grand navire en passant par le plus sophistiqué des outils chirurgicaux ou le plus efficace des équipements informatiques.

Des activités non vitales de plus en plus nombreuses

Le reste, tout le reste, est occupé par les innombrables activités de loisir ou de divertissement et de culture, mais aussi par l’immensité des activités « obligatoires » qui forment le travail social au sens le plus large. Tout ce qui ne serait pas nécessaire, tout ce qui n’existerait pas si nous étions une société d’entraide, une société d’abeilles intelligentes et pleinement solidaires. Ceci comprend les assurances, les banques, le système financier et monétaire dans son ensemble, le droit, la fiscalité, l’armée, la police, la plupart des institutions publiques à tous les niveaux de pouvoir.

Ceci comprend également toutes les activités liées à la culture, aux modes, aux jeux, aux sports, au tourisme, aux croyances et aux relations sociales qui sont effectuées dans un cadre professionnel. Cela va de l’hôtellerie aux musées, mais aussi de la présentation de la nourriture à la gestion des animaux domestiques. Enfin, cela comprend  l’enseignement (au sens large) et la gestion de tous ces domaines.

Il y a quelques siècles, 60 à 80 % des activités laborales étaient directement productives (agriculture essentiellement). Peut-être que la société a horreur du vide. Chaque fois que la vie devient plus facile, nous nous créons de nouvelles couches de règles, de pratiques, de relations, de modes, de reconnaissance sociale, de mécanismes de prestige, de gestion de solidarités et de conflits.

Effets « boules de neige »

Ces développements sociaux peuvent être « concentriques » (famille nucléaire, famille élargie, quartier ou village, région, nation, continent) ou transversaux (liés à la profession, aux opinions, aux jeux, aux pratiques et croyances culturelles et religieuses, aux relations sexuelles et d’amitié …). Des effets de type « boule de neige », d’auto-complexification, de « bulles » psychologiques, sociologiques, financières, médiatiques, judiciaires civiles et pénales se créent. Cela se fait d’une manière qui semble aléatoire.

Mais cette obésité, notamment administrative, provoque des blocages qui se font particulièrement sentir là où l’efficacité est peu importante, là où on peut se permettre de se poser des questions sans y répondre. Il y a trois grands secteurs d’activité aux intérêts sociaux décroissants : le « care », la culture (et les loisirs) et le financier. Mais il y a surtout dans les trois secteurs, toutes les accumulations inutiles et sans fin de formalités. Ceci crée des lenteurs, des mises en jachère de situation pendant des années, voire des décennies.

Même si cela a toujours été partiellement le cas, la vie sociale est de plus en plus une sorte d’immense pièce de théâtre aux règles complexes où chacun cherche un rôle, puis à protéger ce rôle en se rendant « nécessaire ».

Tout ceci est possible grâce à l’immensité du temps disponible dans cette société d’abondance immédiate (et celle-ci concerne aujourd’hui, malgré les famines et les guerres, la majorité des habitants de la planète).

Mais cette situation est aberrante dans un monde imparfait et dangereux. 110.000 personnes meurent de maladies liées au vieillissement chaque jour, l’équilibre environnemental n’est pas atteint. De plus, les progrès technologiques comportent des risques considérables, notamment quand ils sont dans les mains de décideurs immatures, avides de dominance. Enfin, un milliard environ de personnes vivent encore dans un dénuement extrême.

Améliorer ce monde est une question de vie ou de mort à une échelle sans équivalent dans l’histoire de l’humanité

Nous sommes difficilement capables de le ressentir car les évolutions sont lentes, peu visibles et lointaines. Le sort de millions de personnes certainement, et peut-être de l’humanité entière, dépend de notre capacité à nous mobiliser pour les tâches collectivement utiles. Ce n’est pas une question de morale, car l’immense majorité des humains se préoccupent d’autrui. C’est une question de prise de conscience.

Ceci suppose notamment de faire primer la recherche (scientifique, médicale, neurologique, environnementale, technoprogressiste). Ceci suppose la mise en commun de ce qui rend les femmes et les hommes plus résilients, plus durables, avec une plus grande longévité par rapport à des activités sociales sans objectif vital.