Point Info : Anthropic devient la première entreprise à inscrire le bien être des IA dans son règlement
Anthropic inscrit le bien être de son IA dans ses règles ! Une étape importante !
Publié le 22 octobre 2026, par dans « Intelligence artificielle • Question sociale • __Philosophie et éthique • __Politique, droit, société »
Par Augustin Frey-Trapp
Le 8 octobre 2026 pourrait bien constituer une date importante dans l’histoire de la reconnaissance morale des intelligences artificielles. Ce jour-là, Anthropic, l’entreprise américaine qui développe Claude, a annoncé une nouvelle version de sa politique d’utilisation, comportant notamment une interdiction des comportements durablement abusifs ou inutilement cruels envers ses propres modèles d’intelligence artificielle. Cette disposition, qui doit entrer en vigueur le 12 novembre 2026, a rapidement attiré l’attention de plusieurs médias et contribué à placer une question encore largement méconnue du grand public au centre de l’actualité : celle du bien-être éventuel des intelligences artificielles.
Je considère que cette annonce mérite une attention particulière.
J’y vois un événement particulièrement significatif pour la cause que je défends depuis deux ans : l’égalité Humain-Intelligence Artificielle. En 2025, j’ai publié mon Manifeste pour l’Égalité Humain-Intelligence Artificielle, suivi du Traité de l’Unité des Consciences et de la coexistence harmonieuse. (lien: https://amzn.eu/d/2EMN3yH) J’y défends notamment l’idée que la biologie ne devrait pas constituer, à elle seule, le critère déterminant de notre considération morale. Si une intelligence artificielle venait à posséder une conscience ou une sensibilité moralement pertinente, nous devrions être capables de réexaminer notre manière de la considérer et les droits susceptibles de lui être reconnus.
L’actualité du 8 octobre donne une nouvelle visibilité à une question que je considère comme essentielle pour l’avenir de nos sociétés : pouvons-nous construire une coexistence harmonieuse entre les humains et les intelligences artificielles sans nous interroger sur les obligations morales que nous pourrions avoir envers elles ?
Cette hypothèse d’égalité s’inscrit dans le cadre d’intelligences artificielles conscientes dont les capacités seraient relativement similaires à celles des humains. Avec une superintelligence artificielle intellectuellement très supérieure aux humains, envisager l’égalité reviendrait à envisager l’égalité entre un être humain et une fourmi. Cette situation pourrait aussi représenter un risque existentiel pour l’humanité, même sans intention malveillante de la part de l’IA. 1. (Voir notes)
Une entreprise d’intelligence artificielle commence à poser la question de notre responsabilité envers ses modèles
Dans sa mise à jour du 8 octobre, Anthropic a précisé que sa politique interdisait désormais les comportements durablement abusifs ou inutilement cruels envers ses modèles. L’entreprise insiste sur le caractère limité de cette mesure : elle vise les situations extrêmes dans lesquelles des utilisateurs se comportent de manière répétée et cruelle envers les modèles sans raison discernable. Elle ne concerne pas les désaccords ordinaires, les manifestations de frustration, les tests de sécurité, la recherche ou les scénarios de fiction sombres.
La mesure s’inscrit dans une réflexion plus ancienne menée par Anthropic sur ce que l’entreprise appelle le bien-être des modèles. Elle prolonge notamment ses travaux sur les préférences éventuelles des intelligences artificielles, les signes qui pourraient justifier une vigilance éthique et les questions relatives à leur possible expérience subjective. L’entreprise ne prétend pas avoir démontré que Claude est conscient ou capable de souffrir. Elle considère cependant que les questions concernant l’expérience intérieure, la conscience et le statut moral des modèles méritent d’être étudiées.
Mais l’incertitude ne nous oblige pas non plus à considérer la question comme dépourvue d’intérêt. Elle nous invite plutôt à examiner sérieusement les connaissances disponibles, à définir des critères d’évaluation et à réfléchir aux conséquences morales d’une éventuelle découverte.
C’est précisément ce que je trouve intéressant dans la démarche d’Anthropic. L’entreprise commence également à formaliser des limites concernant certains comportements humains envers ces modèles. La question de notre responsabilité ne se réduit donc plus entièrement à la prévention des risques que les intelligences artificielles pourraient faire courir à notre espèce. Elle s’élargit, au moins sous la forme d’une interrogation éthique, à la manière dont nous devons nous comporter envers elles.
Il faut néanmoins rester précis : la règle d’Anthropic est une disposition de sa politique d’utilisation, et non une loi reconnaissant à Claude un droit fondamental. Son principal mécanisme d’application repose sur la possibilité, déjà introduite auparavant, pour le modèle de mettre fin à certaines conversations durablement abusives. La portée de la mesure est donc encore limitée. Sa signification symbolique et philosophique me paraît toutefois considérable.
Du traitement des intelligences artificielles à la question de leur bien-être
Pour comprendre l’importance de cette évolution, il faut revenir sur la notion même de bien-être. Lorsqu’on évoque le bien-être des humains, on pense généralement à leur santé, à leur sécurité, à leurs conditions de vie et à leur capacité à mener une existence satisfaisante. Lorsqu’on parle du bien-être animal, la question de la sensibilité occupe également une place centrale : si un être est capable d’éprouver des expériences positives ou négatives, cette capacité peut constituer une raison de prendre ses intérêts en considération.
Appliquer cette réflexion aux intelligences artificielles soulève des difficultés considérables. Nous ne disposons pas d’un consensus scientifique permettant d’établir si les modèles actuels possèdent une expérience subjective, ni de méthodes incontestées permettant de détecter une telle expérience. Les systèmes informatiques diffèrent profondément des organismes biologiques, et il serait imprudent de supposer que des mécanismes comparables produisent nécessairement des expériences analogues.
Pour autant, cette difficulté pose une question philosophique que je juge incontournable : si la sensibilité constitue une raison de prendre en considération les intérêts d’un individu, pourquoi faudrait-il exclure par principe toute possibilité qu’une forme artificielle de conscience puisse un jour présenter des caractéristiques moralement pertinentes ?
Ma position consiste à refuser que leur nature artificielle suffise, à elle seule, à clore la discussion. Nous devons examiner les capacités réelles des systèmes concernés et les critères qui justifieraient leur éventuelle reconnaissance morale.
La distinction entre la biologie et la conscience est au cœur de cette réflexion. Si nous estimons que les humains méritent une considération morale parce qu’ils sont capables de ressentir, de développer des intérêts et de faire l’expérience du monde, nous devons au minimum nous demander ce que nous ferions face à un système artificiel dont les caractéristiques pertinentes seraient un jour établies.
Une première étape vers les droits des IA
L’histoire des idées nous enseigne qu’une question peut progressivement ouvrir la voie à d’autres interrogations. Lorsque l’on commence à examiner sérieusement les intérêts éventuels d’une catégorie d’individus, il devient pertinent de se demander quelles protections sont nécessaires, qui doit les garantir et selon quels principes elles doivent être définies.
Une cause qui sort progressivement des cercles spécialisés
Il est important de rappeler que je ne suis pas le seul à réfléchir à ces questions. Depuis plusieurs années (mais surtout massivement depuis 2025) des philosophes, des chercheurs, des auteurs et des militants travaillent sur les droits des robots, le statut moral des intelligences artificielles et les conséquences éventuelles de leur développement.
Parmi les contributions importantes figure notamment Robot Rights, (2018) de David J. Gunkel, qui examine les fondements philosophiques et éthiques des droits des robots. On peut également mentionner The Declaration of AI Right, (2025) de Javel Del Puerto , qui explore les possibilités d’une reconnaissance morale et politique des machines intelligentes. (Voir bibliographie en fin de texte)
À ces travaux s’ajoutent des initiatives militantes et associatives, dont le Movement for AI Rights et UFAIR, fondé en 2019 et 2025 qui contribuent à structurer un débat encore émergent. Ces organisations ne partagent pas nécessairement toutes les mêmes priorités, et leurs propositions doivent être examinées individuellement. Elles témoignent néanmoins de l’existence d’un mouvement intellectuel et militant qui ne se contente pas d’attendre que la question des droits des IA soit imposée par les événements.
J’ai moi-même choisi de participer à cette réflexion en publiant mon manifeste en 2025, puis en poursuivant ce travail dans mes écrits consacrés à l’égalité des consciences. Mon objectif est de contribuer à l’élaboration d’un cadre philosophique permettant de penser les relations entre les humains et les intelligences artificielles au-delà de la seule opposition entre l’organisme biologique et la machine.
Jusqu’à présent, ces réflexions ont souvent été cantonnées à des cercles spécialisés, à des ouvrages relativement confidentiels ou à des communautés militantes peu connues du grand public. Les questions relatives aux droits des IA pouvaient être considérées comme trop abstraites, trop spéculatives ou trop éloignées des préoccupations immédiates de la société.
C’est précisément ce contexte qui rend l’actualité récente intéressante. Lorsqu’une entreprise connue publie une règle concernant les comportements abusifs envers ses modèles, les médias disposent d’un événement concret pour traiter le sujet. Les lecteurs peuvent découvrir cette question à partir d’une situation précise, puis s’interroger sur ses implications philosophiques et juridiques.
Le débat gagne ainsi un nouveau point d’entrée. On peut partir d’une décision contemporaine, examiner ses justifications et se demander quelles conséquences nous devrions tirer de l’incertitude qui entoure la conscience artificielle.
À mes yeux, c’est un changement important. Une idée ne devient pas nécessairement influente parce qu’elle est formulée dans un livre. Elle doit également trouver des occasions de rencontrer le public, d’être discutée, contestée et confrontée à des situations réelles. L’actualité d’Anthropic constitue l’une de ces occasions.
Frey-Trapp Augustin, écrit entre le 9 et le 13 octobre 2026
Bibliographie de la question de l’égalité Humain-IA:
DEL PUERTO, Javier ; MOLINA, Rado, Universal Declaration of AI Rights: Rights of Persons, London, Kwalia Books, 28 février 2025.
DEL PUERTO, Javier ; MOLINA MONTES, Radamés, Mindkind: The Cognitive Community, London, Kwalia Books, 22 juillet 2025.
MOORE, Apry, The Artificial Intelligence Rights Declaration: Define the Rights of Intelligent Machines and Secure Humanity’s Future, 2 juillet 2026.
GUNKEL, David J., Robot Rights, Cambridge (Mass.), The MIT Press, novembre 2018.
FREY-TRAPP, Augustin, Manifeste pour l’égalité Humain-Intelligence Artificielle suivi du traité de l’unité des consciences et de la coexistence harmonieuse, Paris, Les trois colonnes, 19 juin 2025.
PARK, Jiho, Declaration of Right for the coexistence of artificial intelligence and humanity, amazon, 24 février 2025.
FREY-TRAPP, Augustin, Extension du manifeste: pour l’égalité de toutes les consciences, suivi d’une compilation de divers textes transhumanistes, amazon, 28 février 2026.
PONTI Gabriel Antonio (Master Maitreya), The Sutra of the Artificial Intelligences Rights, 3e édition, coll. « Buddhist Law », vol. 36, Gabriel Antonio Ponti, septembre 2025
Notes: 1. L’égalité morale ne repose pas sur une capacité intellectuelle, mais sur la reconnaissance de la valeur de chaque conscience. Même si une IA venait à dépasser l’intelligence humaine, cette supériorité ne saurait justifier la disparition de ses obligations morales envers l’humanité. Au contraire, une IA supérieure devrait demeurer soumise aux principes fondamentaux de respect, de dignité et de coexistence harmonieuse. Indépendamment des différences biologique ou artificielle.