Antimoderne, identitaire : Sylvain Tesson face au transhumanisme(s)

Pourquoi chez Tesson l’alliance de l'antimoderne et de l’identitaire devient un danger pour le longévitisme ?

Publié le 11 juin 2022, par

L’auteur de la Panthère des neiges, se définissant lui-même comme anti-moderne, a tenu récemment un discours faussement humaniste mais clairement mortaliste. Le problème n’est pas, fondamentalement, ses options philosophiques ou esthétiques, mais le fait que son antimodernisme réduise à ce point sa libéralité et son imagination en matière d’usage des biotechnologies.

L’homme : une bulle spéculative 

Interviewé récemment sur France Inter, Sylvain Tesson voit la vie humaine comme une jolie bulle de savon. Sa beauté réside dans sa fragilité, sa fugacité, sa lumineuse inconsistance. C’est parce qu’elle ne dure qu’un instant, et disparaît à jamais, qu’elle est digne d’intérêt. “La mort est l’aphrodisiaque de la vie” : voici une métaphore mortaliste assez classique. Car dans cette perspective, métaphysique, l’essence de l’homme c’est la mortalité. La mort et toute sa suite de misères possibles sont les conditions nécessaires du sens. 

Mais voilà, il y a un problème. Les promesses biotechnologiques commencent à donner des résultats concrets. Sylvain Tesson semble à la fois effrayé et dégoûté par cette perspective. Vivre 1000 ans, rien de plus hideux nous dit-il en grimaçant.

Pourtant, rien ne prouve que la longévité entraîne l’ennui, la dépression ou les comportements barbares, au contraire. Les arguments avancés par Tesson relèvent surtout du jugement de goût. Mais les recherches avancent, lentement, sûrement, bel et bien financées. Dès lors, l’essence de l’homme est-elle vraiment menacée, ou ne se révèle-t-elle finalement que comme une bulle spéculative ?

Un aphrodisiaque de vampire 

Ceci-dit, la bulle de savon à l’avantage d’être quelque chose de particulièrement éphémère. Et passé le ravissement de l’image et la prétendue sagesse de l’impermanence que l’on perçoit derrière, on peut se dire que le même discours aurait été tenu lorsque l’espérance de vie était de 40 ans, qu’il pourra se tenir encore lorsque nous vivrons 200 ans. Ne serait-il alors jamais justifié de chercher à augmenter sa durée de vie par les artefacts médicaux et techniques ?

Fugacité et fragilité. Mais “une bulle de savon qui dure 1000 ans n’est plus une bulle de savon” nous dit Tesson. A vrai dire, 100 ans non plus, 10 ans pas plus. Alors, à la manière de Platon, il faut dire que ce qui participe le plus à l’Idée de bulle, c’est ce qui dure le moins longtemps. À ce compte, la mort d’un enfant nous serait plus précieuse que celle d’un adulte. Et pour les vivants, ce qui leur permet de ne pas sombrer dans l’insignifiance, ce qui leur donne charme, c’est que la mort frappe effectivement à tout âge et ne nous permet jamais de nous attarder vraiment. Dès lors, développer des techniques qui éviteraient ces morts prématurées amoindrirait la beauté et l’intensité de la vie de ceux qui restent,  en ferait de moindres bulles. On mesure alors les conséquences de la pensée de Tesson. 

La mort est aussi un spectacle pour stimuler et guérir ceux qui durent.

Contradiction et curseur aléatoire

Veut-il véritablement assumer pareille conclusion ? Est-il lui-même un réfractaire aux traitements modernes ? S’astreint-il aux conditions de vie et de travail des pays les plus pauvres ? On sait que non. Passager clandestin de la recherche de pointe, Sylvain Tesson ? Possible. Il a été touché, fragilisé par une chute d’un toît, mais il a lutté et s’est renforcé.

Et, en effet, dans cette interview, il se porte à lui-même la contradiction : mourir “le plus tard possible”, et “le problème de la vie n’est pas sa durée mais sa beauté”. Donc peu importe, suggère-t-il, 40, 80 ou 1000 ans. L’argument initial vient d’éclater semble-t-il.

Que reste-t-il ? L’image de la bulle valait avant tout par l’extrême brièveté. En effet, la longévité n’annule ni l’incertitude (l’homme amortel peut toujours être victime d’accident), ni la finitude (l’homme amortel peut toujours arrêter ses traitements anti-vieillissement et choisir de mourir). Finir à 40 ans ou à 1000 ans c’est toujours finir,  donc être éphémère, notamment au regard des processus cosmiques.

Et pour ce qui est de la durée, on a du mal à savoir où Tesson place le curseur, sinon sur l’espérance de vie moyenne actuelle et avec le niveau de risque habituel pour l’homme contemporain. La durée et la fragilité acceptables de la bulle humaine, c’est donc la durée et les réparations permises par la médecine du moment.

Calmer le dragon en le nourrissant.

En fait, il apparaît que la mort est inévitable et indésirable. Il faut lui trouver une raison, un sens : cette prétendue fonction d’intensification de la vie. Gestion de la terreur : Tesson le dit quasiment dans ces termes. Mais à un certain point cette stratégie peut ralentir les progressions de longévité. Et le dragon-tyran de Bostrom continue de rire en dévorant les humains.

Naturaliste/identitaire : l’imagination limitée par le “bon” goût.

Il est un grand voyageur. Il a vu le monde et ses merveilles. Certainement a-t-il développé un sens du goût, personnel. Lui plaisent les bulles de savon plus que les circuits électroniques. Et visiblement, lorsque cela lui déplait, son imagination se fige. Au Tibet, il a dû entendre parler de l’inhumation céleste, consistant à découper les cadavres humains et à les donner à manger aux vautours. Et alors, dira-t-il que le cadavre est réduit à l’état de déchets alimentaires, comme il parle avec mépris du corps mort d’un homme augmenté comme d’un déchet électronique ? Ne peut-il pas voir dans un cas comme dans l’autre une vision du monde et du cosmos ; ne peut-il imaginer des manières de vivre, de se connecter, de se recycler, à la fois dans la “nature” et dans le monde technologique ? Une poétique hybride comportant les artefacts technologique lui est-elle définitivement interdite ?

On comprend que pour lui les cultures sont intéressantes, belles et respectables. Mais, à condition qu’elles n’innovent pas trop, ne s’hybrident pas au point de perdre leur identité. A condition qu’elles ne se multiplient pas et qu’elles restent éloignées d’un prométhéisme technologique(1).

Antimoderne : un style et une politique.

Le penchant pour la nature sauvage, l’âpreté et l’ascèse, la frugalité (jamais contraint et toujours avec des retours à la maison, chez cet héritier de l’élite(2) parisienne) n’est pas en soi antimoderne. Ce qui l’est c’est le refus du libéralisme. Entendons : sans que la nuisance sur autrui n’en soit démontrée, il faudrait interdire l’usage des NBIC. D’ailleurs, cela crée de la complaisance aux politiques inégalitaires(3). La mort étant la seule égalité, affirme Tesson dans l’interview sur France Inter, on la voit prendre fonction de consolation pour les dominés et de justification pour les bien-nés. La métaphysique se met au service du (bio)conservatisme. Ou, si l’on veut, l’impuissance et la renonciation politiques se justifient par la fatalité biologique. Les vilenies humaines s’estompent par la grande horreur finale.

En face, le transhumanisme technoprogressiste, à la fois subversif, libéral et moderne : hors démonstration de la nuisance à autrui, tout le monde doit avoir accès aux technologies, sans que l’usage ne puisse être contraint. Le technoprogressisme n’entend pas interdire à Sylvain Tesson d’explorer les régions sauvages, voire les exoplanètes. Il n’entend pas non plus l’obliger à se soigner et à vivre plus qu’il ne le juge nécessaire.

En revanche, suivre Tesson, c’est peut-être vouloir décider pour les autres, et fermer pour tous la possibilité de prolonger indéfiniment l’espérance de vie en bonne santé. Suivre Tesson c’est penser que l’on ne peut choisir la mort et la fragilité, même si on les désire, même si on les considère comme source du sens de notre vie. Il serait impossible de résister à la séduction des biotechnologies(4).

D’où cet amour de la fatalité : ne pas avoir le choix pour ne pas avoir à assumer sa philosophie. La fatalité devient un confort éthique et métaphysique.

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Notes :

  1. “Est divers ce qui se côtoie sans se mélanger, ce qui se frôle sans se télescoper. C’est la vision archipélagique de la nature et kaléidoscopique de l’humanité. L’alternative ? C’est la ratatouille !” in Eléments, n°171, avril-mai 2018, p.9.
  2. “Il est vrai que les fées se sont penchées sur mon berceau. Je suis lucide. Les fées de l’éducation, de la famille, de la bonne fortune. Tout ce que j’ai entrepris a toujours appartenu au domaine du plaisir.” in Eléments, n°171, avril-mai 2018, p.7.
  3. Tesson, en effet, ne semble ni moderne, ni libéral, ni révolutionnaire déçu, ni anarchiste. Il confesse et explique son erreur sur Poutine ainsi : “Oui indéniablement il y a eu comme une reconstruction de la force Russe, qui a d’ailleurs provoqué l’adhésion d’une majorité de son peuple. Une fascination, peut-être, on peut le dire. En tout cas, plus précisément, puis après j’arrête parce que je ne veux pas me livrer non plus à un exercice de contrition, mais une constatation que la figure de Poutine pouvait incarner pour certains esprits européens une espèce d’archétype, de figure de symbole… d’incarnation de la contestation de toutes ces mutations modernes, cybernétiques, progressistes, que l’Europe américanisée était en train de vivre”. in C à vous, 12/05/2022
  4. Séduction étonnante si la vie ne vaut que par sa fragilité et sa fugacité.  

Trésorier et porte-parole de l'AFT-Technoprog. Auteur notamment de "Transhumanisme: la méditation des chiens de paille", accessible sur ce site.