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The hedonic treadmill (4/4) : Améliorer notre accès au bonheur ?

Les processus biologiques qui conduisent au plaisir et au bonheur sont très complexes et sensibles. Quelles conséquences pourraient découler d’une modulation transhumaniste de cette subtile alchimie ?

Publié le 3 janvier 2019, par | Suivez-nous : facebook  

Rappel du SOMMAIRE :

(1ère partie) Introduction / Du plaisir
(2ème partie) Du bonheur (Suffira-t-il de sortir de notre roue de hamster ?)
(3ème partie) Yuval Harari et l’amélioration technique de l’accès au bonheur

(4ème partie) Améliorer notre accès au bonheur (Conséquences possibles de modifications du système)

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Nous avons choisi depuis longtemps d’essayer de hacker le système

Cela ne date pas d’hier que les humains cherchent à améliorer leur état de bonheur par la technique, que ce soit par le mode de vie, l’alimentation, ou la pharmacopée. Même l’espoir de ne pas mourir, sans doute depuis que nous enterrons nos morts ou que nous les remettons aux mers, aux fleuves ou aux flammes en les entourant des objets de leur vie quotidienne, cherche à apaiser une souffrance. Ce sentiment est déjà fortement exprimé dans l’Épopée de Gilgamesh, le plus ancien de nos écrits littéraires : <<Et moi, dois-je mourir ? Mais pas comme Enkidu, alors ! L’angoisse envahit mes entrailles ; La crainte de la mort me fait parcourir la steppe.>> [1]. Et si la biologie de la douleur et de la souffrance n’est pas exactement celle du plaisir et du bonheur, elles constituent ensemble des systèmes essentiels à l’homéostasie.

Plus récemment, la libre recherche du bonheur a été reconnue, tout au moins dans les sociétés occidentales ayant opté pour la démocratie libérale, comme l’un des droits humains les plus fondamentaux. La Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, dès son deuxième paragraphe, édictant les droits humains inaliénables énonce << la vie, la liberté et la recherche du bonheur.>> La Déclaration française des Droits de l’Homme et du Citoyen le mentionne dans son préambule.

Pour permettre une amélioration de leur niveau de bonheur, les humains sont donc prêts à explorer toutes les voies. Les techniques psychotropes ancestrales ayant montré leurs limites, les pratiques introspectives, faute de mieux, depuis Épicure, Jésus et le Bouddha, continuent à rencontrer un franc succès. Pourtant, elles non plus n’offrent pas de garantie d’accès au bonheur ou à l’ataraxie (l’absence de “troubles de l’âme” chez les grecs anciens). Quelles perspectives nouvelles pourrait donc ouvrir la convergence technologique NBIC ?

 

Une voie risquée

Tout d’abord, il est clair qu’en allant dans cette direction, nous rencontrerons immanquablement dangers et difficultés.

Les processus physiologiques qui se traduisent par les sentiments de souffrance ou de bonheur ont été sélectionnés par des millions d’années d’évolution darwinienne. Ils jouent un rôle clé dans notre capacité à survivre, aussi bien à l’échelle des individus que de celle de l’espèce. Le fonctionnement cyclique des circuits du plaisir et du bonheur est adaptatif. Le retour perpétuel à la frustration sert à nous maintenir dans un état d’alerte favorable à notre survie. En effet, qu’adviendrait-il de nous si, pour échapper au stress, notre état de bonheur/satisfaction pouvait augmenter indéfiniment ? Le risque existe que, continuellement satisfaits, nous cessions d’être à l’affût de nouvelles solutions et d’anticiper nos éventuelles difficultés [2]. Dit autrement, au même titre que l’angoisse existentielle et la curiosité, l’insatisfaction paraît pouvoir être considérée comme la conséquence  d’un processus biologique maximisant nos capacités d’adaptation et donc, de survie. Présent peut-être chez la quasi totalité des animaux (Les éléphants comme les acariens éprouvent le besoin de se nourrir ou de se reproduire), celui-ci paraît être très primaire. Vouloir intervenir sur ces équilibres, c’est forcément courir le risque de les perturber, ou de les rompre.

Or, ces équilibres sont très complexes et fragiles. Il est bien connu que l’utilisation de substances pour les modifier a facilement des effets addictifs. Quasiment toutes les drogues agissent sur le circuit de la récompense. Or, on relève souvent que, si elles procurent une sensation de satisfaction plus intense, le retour à l’équilibre et à la réalité (pour peu qu’on les retrouve…) peut s’avérer pénible, voire douloureux.

Par ailleurs, le problème, en général, avec le cerveau et l’ensemble du système nerveux, c’est que leurs fonctionnements sont réglés de manière tellement subtile (relativement à notre degré actuel de compréhension et de maîtrise) qu’il est bien difficile d’intervenir sur un facteur en se rendant compte de ce que l’on provoque, éventuellement ailleurs, sur d’autres facteurs. Divers neuroscientifiques argumentent pour dire qu’augmenter artificiellement une tendance d’un côté aurait probablement pour effet d’en diminuer ou d’en perturber une autre. Des exemples cliniques ont été démontrés, pour l’instant concernant des facultés comme l’attention, la mémorisation ou l’orientation [3]. Quant au circuit de la récompense, mis à part le problème de l’addiction, nous ne savons pas quels autres effets pourrait avoir une modulation de ses fonctions provoquée par une éventuelle amélioration de la capacité à se sentir satisfait.

Le corps comme le cerveau ne sont pas un organisme et un organe qui fonctionnent hors-sol. L’un comme l’autre sont en interaction permanente avec un environnement naturel, culturel et social. À ce sujet, j’insiste pour dire que la critique du philosophe Miguel Benasayag, très négative à l’encontre du transhumanisme [4], condamnant une tendance de certains ingénieurs en informatique au réductionnisme, est loin d’être totalement infondée. Évidemment, je ne partage pas sa condamnation d’un transhumanisme largement fantasmé, mais je lui donne raison lorsqu’il dénonce une tendance à prendre “la carte pour le territoire”, la simulation pour la réalité, et à penser que l’on peut réduire un phénomène émergent à la somme de ses composantes matérielles [5]. L’état de bonheur repose sur des soubassements cellulaires et moléculaires, il ne s’y résume certainement pas.

Mais, pour compléter cette liste de précautions, notre souci le plus important n’est pas l’ancienneté, la fragilité, l’intrication ou la subjectivité du système hédonique. Le gros problème demeure que, du fait de sa complexité – comme celle de la plupart des fonctions cérébrales, et malgré nos progrès importants de ces dernières années,  nous sommes encore très loin de le comprendre à un niveau satisfaisant.

 

Au fond, même si le discours moral dominant est à la précaution, dans notre quotidien, nous sommes pro-actifs.

Pourquoi être pro-actif ?

Bien que les substances psychotropes, récréatives ou médicamenteuses soient connues pour leurs effets secondaires potentiellement délétères, elles sont consommées depuis la nuit des temps (sans doute le paléolithique) et les humains sont nombreux à les rechercher encore. La pratique médicale, de son côté, propose depuis toujours des accompagnements, voire des thérapies basées sur l’approche expérimentale. C’est-à-dire que, tout bien ou tout mal considéré, après avoir mesuré le poids des bénéfices et des dangers potentiels, nous faisons souvent le choix d’encourir une part de risques. Bien évidemment d‘ailleurs, puisqu’il s’agit là de l’un des moteurs de l’existence. Nous élargissons nos capacités de survie en allant au devant de l‘inconnu. Mais cette démarche n’est pas réservée aux scientifiques dans leurs laboratoires. Tout un chacun, par ses pratiques alimentaires, par l’auto-médication, chaque fois que quelqu’un avale un calmant ou un somnifère, voire par des expérimentations plus aventureuses sur sa propre personne, indique à sa manière que, dans une certaine mesure, il est d’accord pour contribuer à une meilleure compréhension de la physiologie du bonheur. Au fond, même si le discours moral dominant est à la précaution, dans notre quotidien, nous sommes pro-actifs.

Or, il existe à mon avis une bonne raison d’espérer trouver un meilleur niveau d’adaptation hédonique. Nous constatons en effet dans notre expérience quotidienne, que, selon les personnes, la capacité à jouir de son propre bonheur varie, en durée, en fréquence et en intensité. Or, ceux qui sont les plus disposés au bonheur ne fonctionnent pas forcément comme des héroïnomanes ! La loterie génétique, la neurogénèse, la naissance, l’existence, les ont simplement dotés d’un système hédonique qui, à vécu comparable, les porte à ressentir davantage une satisfaction durable. Cela provient-il d’un câblage neuronal spécifique, d’une qualité particulière du fonctionnement de certaines cellules neurales, d’une meilleure production de neurotransmetteurs ou de précurseurs de certains transmetteurs ou d’autres causes encore ? Nous le savons mal. Mais quoi qu’il en soit, cela pourrait signifier qu’il existe une possibilité d’amélioration des équilibres en jeu, certains équilibres permettant davantage la sensation de bonheur que d’autres. Si nous parvenons à mieux analyser les caractéristiques de ces équilibres chez ceux qui témoignent facilement d’un niveau de bonheur positif ou élevé, stable et durable, alors nous pourrons mettre au  point des techniques plus efficaces qui permettraient à ceux qui le désirent non seulement de lutter contre la dépression, mais encore de moduler leur capacité à ressentir du bien-être.

De fait, c’est déjà sur ces équilibres qu’essaie de  jouer la pharmacopée psychiatrique en distillant par exemple neuro-transmetteurs excitateurs et inhibiteurs ou en inhibant la « recapture » synaptique de ceux-ci. Comme nous l’avons vu dans la deuxième partie de cette série d’articles, une manière d’agir de manière proactive est de favoriser les recherches qui testent l’hypothèse de la sérotonine comme hormone favorisant l’état de bonheur. Ceci ne sera pas facile, car la sérotonine participe à des fonctions très diverses et parfois même contradictoires. Par exemple, il se pourrait qu’elle joue également un rôle dans la prédisposition à la dominance [6].

Quoi qu’il en soit, dans une logique toute transhumaniste, il s’agirait de passer d’une approche thérapeutique, qui pense ramener des patients à un état “normal”, à une approche hédoniste, voire eudémoniste, c’est-à-dire qui propose à chacun d’améliorer sa capacité à se sentir heureux.

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Conséquences ?

Imaginons maintenant que nous possédions demain les moyens d’intervenir avec grande précision sur ces équilibres subtils qui régissent notre bonne humeur : génie génétique, pharmacopée, implants, nanorobots, inductions électromagnétiques, que sais-je encore, et que nous ayons une garantie suffisante de leur innocuité sanitaire. Quelles pourraient en être les conséquences ?

J’envisagerai maintenant des effets individuels et sociaux, une fois de plus en termes de risques et de bénéfices.

Conséquences à titre individuel

Je précise encore que, dans l’hypothèse retenue, je considère que nous saurions éviter le problème de l’addiction. Par ailleurs, je parle non pas d’une augmentation de la capacité au plaisir (hédonisme) mais d’une amélioration “bienheureuse” (eudémonisme). À ces conditions, l’un des rares risques qui me semble pouvoir découler de la possibilité d’être plus heureux est celui de la complaisance. Davantage enclins à nous satisfaire de notre situation, nous serions moins portés à la remise en question et à la recherche d’une innovation prospective. Baignés dans un bonheur plus ou moins artificiel, ce moindre dynamisme ne nous toucherait peut-être pas mais il pourrait nous faire courir à terme un danger mortifère. Il serait donc nécessaire de réfléchir à des mesures capables d’enrayer une tendance à se laisser aller dans un “bonheur écoeurant” (pj).

Mais à vrai dire, l’objectif dont il devrait être question d’après ce que nous avons mis en évidence dans les parties précédentes, ne serait pas seulement d’atteindre et surtout pas de maintenir un niveau de bonheur plus important mais d’élever et de rendre modulable notre « courbe adaptative du bonheur » ou « point de repère hédonique » [7]. Nous continuerions ainsi à évoluer de jour en jour entre des points haut et des points bas d’une satisfaction plus grande tout en préservant un nécessaire degré de frustration.

Cela dit, il me semble que les avantages l’emporteraient largement sur les inconvénients. En voici quelques exemples :

Le premier bénéfice est celui du bonheur en lui-même. Se sentir heureux est l’un des objectifs les plus recherchés d’une existence. Dans la philosophie classique, il est même qualifié de “souverain bien”, le but ultime.

De manière plus précise, nous devons pouvoir nous accorder à dire que l’état de bonheur entraîne une vision plus optimiste de l’avenir. Il tend à atténuer nos peurs, notre stress et nos angoisses. De ce fait, nous pourrions en attendre une plus grande confiance envers les autres, moins d’intolérance et un moindre besoin de recourir à la dominance et  l’agressivité. De plus, nous devrions y gagner en sérénité et en empathie [8]. Notre créativité, tournée vers davantage d’ouverture, devrait en être plus positive. Tout ceci, développant un cercle vertueux de sensations et de relations, devrait à son tour contribuer à renforcer notre bonheur.

Conséquences à titre collectif

Des risques sociétaux ?

En terme de société, l’avertissement de Aldous Huxley, avec le Meilleur des Mondes, a consisté à nous demander si une collectivité où chacun aurait accès à des niveaux plus élevés d’un bonheur artificiel n’aurait pas tendance à être bien davantage conservatrice. Chacun étant porté à se satisfaire de sa situation, les bien nantis pourraient d’une part être davantage satisfaits de leur situation dominante et d’autre part ils pourraient trouver plus acceptable de côtoyer une « misère heureuse ». En échange, les moins bien lotis auraient moins tendance à remettre en question le pouvoir des premiers. Un paradis de conservatisme.

D’aucuns pourraient trouver très souhaitable une telle évolution. De nombreuses traditions politiques, philosophiques ou religieuses considèrent que la stabilité et l’harmonie sociales sont bien plus importantes que la lutte contre les inégalités. On pourrait même argumenter que certaines inégalités ne sont pas négatives et qu’il n’y aurait plus de raison de les combattre si elles n’étaient plus ressenties comme source de malheur.  Il n’en reste pas moins que cette perspective paraîtra immanquablement aux démocrates comme la situation rêvée par les potentats actuels pour garantir avant tout la pérennité de leur pouvoir. Cette logique, en effet, pourrait pousser les plus pauvres à choisir la pilule du bonheur plutôt que de poursuivre la lutte sociale. Ce faisant, elle ferait l’impasse sur les questions de la liberté et de la légitimité. Qui, en effet, dans une telle société, choisit ceux qui ont accès aux différents niveaux de pouvoir ? Qui peut changer de strate, pour ne pas dire de caste ? Selon quelle légitimité se fixe, définitivement ou pas, la place de chacun ?

Enfin, j’ai argumenté pour dire que les inégalités, ou les différences de satisfaction et de frustration jouent un rôle moteur dans la créativité et l’inventivité des individus, mais il en va de même des sociétés. Un accès généralisé à davantage de bonheur nous ferait-il courir le risque d’un moindre dynamisme collectif à terme délétère pour tous ?

Des avantages sociétaux ?

D’un autre côté, nous devons anticiper les avantages collectifs qui pourraient découler d’une telle capacité. Pensons à ce que pourraît être une société plus apaisée, plus harmonieuse, plus pacifique et moins violente.

Nous consacrerions moins de temps, d’énergie et de ressources à nous méfier les uns des autres, à nous préparer aux conflits et à nous faire la guerre, que celle-ci soit militaire, économique, cybernétique ou simplement idéologique. Nous éviterions les effets de la casse psychologique due à ces guerres, à la dominance, à la dépression, etc.

Une fois ces maux amoindris, nous aurions plus de temps disponible pour donner cours à une curiosité constructive. Nous consacrerions davantage de moyens à l’Éducation et à la Recherche. Collectivement, nous pourrions enfin nous tourner vers la résolution des autres maux qui accablent l’humanité, soigner la plupart des maladies, vaincre le vieillissement, atténuer les écarts de richesse et de niveau de développement, donner la priorité à un retour à l’équilibre de notre biosphère. Au-delà encore, cette économie d‘efforts et de ressources pourrait nous permettre d’investir bien davantage dans des projets de développement collectif qui nous porteraient bien plus loin, comme mettre au point des sources d’énergie de niveaux supérieurs et accélérer la découverte spatiale.

Par ailleurs, une société où les citoyens sont plus heureux est aussi une société où le droit fondamental de chacun à l’existence est plus affirmé. En effet, la réponse à la question « La vie vaut-elle la peine d’être vécue? » devient davantage positive. L’idée nihiliste que la mort (surtout des plus faibles) n’est pas si grave car la vie est souffrance devient inacceptable, voire inenvisageable.

Enfin, le principal avantage individuel devrait se traduire au niveau collectif : plus de gens heureux et plus heureux, cela doit déboucher logiquement sur une société plus heureuse. Ce dernier argument pourrait donner l’impression d’emporter tous les autres. Nous l’avons vu, à titre individuel, le bonheur peut être considéré comme la fin dernière. Néanmoins, d’un point de vue sociétal, c’est le suivant qui l’emporte : il est de notre responsabilité d’essayer d’améliorer notre niveau de bonheur et de permettre à tous ceux de nos concitoyens qui le souhaiteront d’en faire de même parce que cela pourrait bien être l’une des conditions indispensables à notre perpétuation en tant que communauté.

 

Ouvertures

Il me faut interrompre pour l’instant cette réflexion commencée à partir de la découverte du concept du hedonic treadmill. Arrivé à ce point, une impression s’impose, c’est que, une fois de plus, tout ce que nous savons, c’est que nous sommes loins de tout savoir. Les processus concernés recouvrent une grande complexité et chercher à y intervenir comporte des risques importants.

Pourtant, nous faisons des progrès continus aussi bien dans la compréhension du fonctionnement des émotions comme le plaisir ou le bonheur que dans nos capacités à intervenir dans leur régulation.

Les Enjeux sont immenses. Sans la prise en main de nos pré-conditionnements comportementaux l’Humanité continuera à souffrir des principaux maux qui l’accablent depuis toujours. La principale conclusion indique qu’il est donc nécessaire de continuer à investir massivement dans la recherche en neurosciences.

 

En attendant, les transhumanistes continueront sans doute à chercher et à expérimenter des voies alternatives. Les fans de psychologie pourront convoquer la méthode Coué (Je suis heureux, je suis heureux …), les nutritionnistes proposeront de boire du lait le soir (bon vecteur pour un précurseur de la sérotonine cérébrale), les férus de gadgets électroniques essaieront les casques à induction électromagnétique. Rien de tout cela ne fait grand mal et je ne chercherai pas à les en décourager. On ne sait jamais, pour certains, parfois ça marche. Par contre, je les encouragerais bien à s’organiser pour donner une tournure plus scientifique à leurs expérimentations respectives.

Enfin, il existe un mode d’action tout à fait anodin auquel les transhumanistes, comme n’importe qui d’ailleurs, pourraient contribuer, il s’agit tout simplement de l’attention à la dominance. Intervenir sur la tendance à la dominance par la pharmacopée ne sera pas facile, notamment si se confirme les observations qui indiquent que ce neurotransmetteur est impliqué à la fois dans la sensation de bonheur et dans l’accès à la dominance [9]. Il faudrait parvenir à découpler ces deux effets.

Pourtant, être attentif à sa propre tendance à la dominance peut avoir pour conséquence d’essayer de l’amoindrir. Or, amoindrir sa dominance, pour celui qui parvient à cet effort, a je pense pour conséquence de rendre plus sereines ses relations sociales, amicales ou encore amoureuses. Ceci peut donc avoir un effet important sur notre accès au bonheur (Rappelons que le besoin de dominance est universel).

C’est une vieille recette véhiculées d’une manière ou d’une autre par bien des sagesses anciennes, des philosophies ou des religions. Mais en comprendre les fondements biologiques doit nous permettre progressivement de gagner un degré de liberté supplémentaire, de nous dégager encore de notre gangue paléolithique. Tôt ou tard, nous devrions finir par obtenir le choix de moduler aussi bien nos besoins de dominance ou nos accès d’agressivité que nos accès aux plaisirs et au bonheur. Ceci n’est pas une promesse, mais c’est un espoir transhumaniste de devenir plus humain.

 

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NOTES :

[1] C’est cette angoisse qui pousse le prince Gilgamesh à partir à la recherche d’une solution pour atteindre l’immortalité : Épopée de Gilgamesh, Tablette IX ; Jean Bottéro, L’Épopée de Gilgameš : le grand homme qui ne voulait pas mourir, Gallimard, coll. « L’aube des peuples », 1992.

[2] Certains animaux, soumis à des stress en laboratoire et placés devant une offre de drogue, tombent dans la toxicomanie jusqu’à épuisement. La production continue de dopamine bloque en effet la plasticité synaptique à l’échelle cellulaire, et développe une rigidité à l’échelle cognitive. Voir par exemple Deroche-Gamonet V1, Belin D, Piazza PV., Science, “Evidence for addiction-like behavior in the rat”, 2004 ; Corinne Bensimon, Libération, “Le rat toxico”, 23/10/2004 + Pour aller plus loin : INSERM, Salle de Presse, “L’addiction, une perte de plasticité du cerveau ?”, 24/06/2010, <https://presse.inserm.fr/laddiction-une-perte-de-plasticite-du-cerveau/14984/> ; <https://www.cnrs.fr/insb/recherche/parutions/articles2011/v-david.html>.

[3] Par exemple, la plus grande faculté des taxis londoniens à s’orienter aurait pour rançon une moindre capacité à <<former et à retenir de nouvelles associations implicants des informations visuelles>>. Woollett K, Maguire EA., Neuropsychologia, “Navigational expertise may compromise anterograde associative memory », <https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19171158>, 2009 Mar;47(4):1088-95.

[4] Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, homme diminué, La Découverte, 2016.

[5] Benasayag, op.cit., “Amour, bonheur et plaisir, la machine n’est pas le paysage”, p. 182.

[6] Jean-Didier Vincent, Biologie du pouvoir, Odile Jacob, 2018, p.41.

[7] Voir cette notion dans l’article “Adaptation hédonique” de l’encyclopédie Wikipédia.

[8] Notons que l’empathie n’est pas une émotion qui débouche systématiquement sur des comportements positifs. Par exemple, l’identification aux membres de la communauté peut conduire à de violents mouvements de foule portés par des sentiments xénophobes. Néanmoins, la plupart du temps, les sociétés humaines souffrent davantage de leur manque d’empathie que de leur excès.

[9] J.D. Vincent, Biologie du pouvoir, op.cit.


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