Hyperhumanisme (2) : Pour une politique de la perfectibilité

Quelle pourrait-être la figure de l'homme dans le futur ? A quoi pourrait ressembler une politique de la perfectibilité posthumaine ?

Publié le 6 septembre 2022, par

Avec Jean-Yves Goffi, nous avons vu que les transhumanistes, majoritairement, sont en quête de perfectibilité plutôt que de réalisation d’une essence déterminée, fixée, figée. L’idée ouverte de perfectibilité leur est enthousiasmante. Cette ouverture laisse toute la place pour une politique, égalitaire et démocratique. Après avoir dessiné quelques figures possibles du posthumain, nous tenterons de montrer que cette autonomie radicale, que promeut le transhumanisme, si elle ne garantit pas la réussite d’un projet démocratique, en est tout de même une condition nécessaire.

Image générée par MidJourney : a group of androids near the Parthenon on another planet

Misère de la politique

Notons en préambule que ni les essences fixes religieuses, ni les théories humanistes n’ont pu garantir l’exercice de la politique. L’histoire humaine avant l’humanisme est pleine de tyrannies et de théocraties, l’histoire contemporaine est pleine d’hypocrisies et d’usage orwellien des mots république, démocratie. Pour reprendre les termes de Castoriadis, il y a toujours eu le politique, rarement la politique :

“Le politique désigne la dimension du pouvoir explicite toujours présente dans une société, le pouvoir tel qu’il se manifeste dans la société par des institutions (au moins les institutions judiciaires et gouvernementales).

La politique désigne, pour Castoriadis, l’auto-institution explicite de la société : la société se conçoit comme instituant elle-même ses propres normes au lieu de les accepter comme déjà données par une entité supérieure (la tradition, les ancêtres ou les dieux) : elle a ainsi tendance à s’identifier au mouvement démocratique, tel qu’il se développe à partir du VIIe siècle avant J.C., ou encore à ce que Castoriadis appelle le projet d’autonomie (1)”.

La politique transhumaniste

Nombre de transhumanistes conçoivent l’homme comme un animal politique, et leur action comme politique dès la première intention. Il y a une pensée politique transhumaniste qui n’est ni secondaire, ni cosmétique.

Le courant technoprogressiste est d’abord politique et semble bien faire passer le mythe de la Singularité au second plan. Cela est patent dans une majorité des textes et déclarations de l’AFT-Technoprog par exemple.

Mais même parmi les plus singularitariens (2), on retrouve parfois l’idée que tant que l’homme est homme (3), il est un animal politique. En première ou en seconde intention, peu importe : la réalité humaine présente, effective, c’est l’animal politique.

Demain les posthumains

Mais qu’en sera-t-il demain ? Qu’en sera-t-il lorsque le posthumain peuplera le monde ? La réponse ne peut être que très spéculative, car il est difficile de penser un être si lointain et si potentiellement différent. Mais essayons. Présentons trois scénarios.

Extropien :

Pour Goffi, le posthumain des transhumanistes c’est d’abord l’extropien. Sera-t-il un être politique, en seconde intention ? Sera-t-il un être autarcique, usant des autres (humains et extropiens) uniquement comme moyen pour se satisfaire et passer à l’étape suivante de son évolution personnelle (un peu à la manière de l’androïde David dans Alien Covenant) ? Devra-t-il, bon an mal an, composer avec ses pairs, donc faire de la politique ?

Dans tous les cas, cet être devra gérer le problème des “humains résiduels”, ceux qui n’auront pas pu ou (plus vraisemblablement) pas voulu du transhumanisme. Il y a toujours en effet le risque que ces humains se coalisent et agissent, pour le meilleur ou le pire. Le posthumain sera donc face à la réalité massive et première du caractère politique de l’homme.

Quatre options s’ouvrent alors :

  • Négociation : le posthumain et l’humain devront s’accorder. Par la force, par le compromis, par l’intégration… le politique telle que l’homme l’a toujours connu, avec un espace pour la politique, comme c’est aussi le cas actuellement.
  • Exil : le posthumain quitte l’environnement où se développe l’humain.
  • Élimination : pour une raison ou une autre, l’une des espèces assiste à (ou provoque) l’extinction de l’autre.
  • Conversion : séduire tous les humains pour qu’ils deviennent posthumains.

Il semble toutefois difficile de penser un être conscient, un être de langage et de créativité, un être complexe qui ne soit pas d’une certaine manière un être social, un être confronté à de l’altérité et en produisant (4). Difficile donc de penser un posthumain purement solitaire. Or, social, le posthumain sera confronté au politique par définition.

Multitudes :

Un peu comme dans le roman de Clifford Simak, Demain les chiens, le posthumain produit une importante diversité de formes de vie, dans une explosion telle qu’il devient impossible de suivre et comprendre toutes les espèces émergentes. Il y aura donc toutes les gradations imaginables de politiques, de cohabitations, de guerres, d’ignorance réciproque.

Ascendance :

Le perfectionnement va dans le sens de plus de complexité et de plus d’ordre. L’élégance et l’intelligence croissent. Ce scénario correspond à la vision de Ray Kurzweil. L’organisation et les relations entre les entités sera encore une politique, sauf à penser que tout problème se résoudra dans la rationalité pure. Mais dans ce cas, le posthumain touchera ici à un état final, stable, une essence de l’intelligence manifestant les mouvements les plus harmonieux, sans reste, sans manque. Comme un mouvement de la nature elle-même, impossible à contrarier, vain à regretter. C’est la thèse de Jean-Michel Besnier : le posthumain serait un dieu dans un empyrée.

Notons que J-Y Goffi interprète tout autrement cette idée de Kurzweil : la Singularité nous entraîne vers une succession sans fin de directions “absolument inattendues”, donc nullement vers un état final. Dès lors, il n’y a pas de raison que disparaisse toute forme de politique, bien au contraire. Soutenir une telle complexité nécessite, par définition, des interactions riches entre les composants du système. Cela implique, pour des êtres parlants et conscients, des jeux et de la créativité, la liberté de produire de la nouveauté et de l’altérité, de l’imagination et de la poésie. Mieux peut-être : la révolution technologique aura permis de réaliser ce qui n’était qu’éclaircies démocratiques sporadiques chez l’humain.

D’une part, la force brute est instable : nul n’est assez fort pour être toujours le maître. D’autre part, la brutalité est vraisemblablement un facteur de simplification. On l’imagine difficilement conciliable avec un haut niveau de technologie. L’autolimitation est une condition de la complexité et de la diversité, sans quoi l’emprise du Même, infinie, est un infini aplat monochrome, une forme du néant en quelque sorte. Mais ces limites, nouvelles, ne sont plus celles de la nature, les formes de finitude plus nécessairement celles de la mort biologique (5). 

La perfectibilité comme condition nécessaire de la politique ?

Renversons la thèse de Goffi : s’il n’y a pas d’essence humaine prédéfinie, le posthumain devra assumer l’autonomie. Ses valeurs seront explicitement conçues comme des inventions collectives, des significations imaginaires sociales pour reprendre le concept de Castoriadis (6). Ne pouvant les fonder dans sa nature, ni dans la Nature, la norme et le but seront explicitement institués, mais temporaires, critiquables, remis en question indéfiniment. Comme dès à présent dans nos meilleures aspirations et moments démocratiques en fait. S’il y a projet d’autonomie, il est dans “le cercle de la création” (Castoriadis) à la fois individuel et collectif (7). 

Démocratie radicale (perfectibilité/option d’existence) et absence d’essence  (autonomie) sont liées : ce qui apparaissait à Goffi comme un obstacle définitif à la politique est peut-être la condition nécessaire de sa plus haute manifestation.

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Notes :

  1. TOMES, Arnaud. Politique et vérité chez Castoriadis In : Castoriadis et la question de la vérité [en ligne]. Bruxelles : Presses de l’Université Saint-Louis, 2010 (généré le 22 avril 2022). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pusl/1638>. ISBN : 9782802804055. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pusl.1638. 
  2. Par exemple, La méditation des chiens de paille, chapitre 2, pp. 56-71
  3. Et on a vu précédemment avec Jean-Yves Goffi : pour les transhumanistes, le posthumain n’est pas encore parmi nous (s’il devait advenir comme nouvelle espèce).
  4. La méditation des chiens de paille, chap 3.
  5. Nicolas Le Dévédec dans son livre Le mythe de l’humain augmenté (Éditions écosociété, Montréal, 2021), refuse de considérer que d’autres formes de limites et de finitudes sont possibles, au-delà du donné naturel. Le transhumanisme ne peut être que l’illimitation bête et méchante, fils qu’il est du néolibéralisme. Forme biopolitique du capitalisme, le néolibéralisme est fondé sur l’expansion illimité de la volonté illusoire de maîtrise. Mais Le Dévédec, plus encore qu’Aurélien Barrau, semble idéaliser un précapitalisme harmonieux. Il oublie que les impacts écologiques négatifs des peuples “premiers”. Il oublie aussi que pour Castoriadis, l’imaginaire de maitrise s’origine aussi dans le schème imaginaire de la déterminité, donc quelque chose de bien antérieur et plus profond. Or les transhumanistes sont perméables à des notions post-déterminité comme l’émergence, la dissipation, la Singularité, etc.
  6. Sur cette question, par exemple : http://palimpsestes.fr/textes_philo/castoriadis/polis-grecque.pdf
  7. Nicolas Le Devédec met fâcheusement l’accent sur l’aspect collectif de l’autonomie en évacuant trop rapidement l’aspect individuel. Il repousse le moral enhancement. Ainsi, reprochant aux transhumanistes l’individualisme (prétendument néolibéral) il se met lui-même à marcher sur une jambe. De même, Le Dévédec identifie et réduit les transformations transhumanistes à des adaptations soumises et destructrices. Ceci est peu convaincant si l’on prend au sérieux l’aspiration exploratoire, parfois foisonnante et fantasque des transhumanistes les plus audacieux. Est-ce l’effet chez Le Devedec d’une entrave idéologique ou d’un manque d’imagination ? Enfin, Le Dévédec reproche aux transhumanistes d’essentialiser une nature humaine qu’il faudrait modifier (plutôt que de modifier l’organisation politique) pour améliorer sa condition. Or, les technoprogressistes pensent les deux dimensions. Quant à Castoriadis, il les pense également. “L’autonomie, c’est-à-dire la pleine démocratie, et l’acceptation de l’autre ne forment pas la pente naturelle de l’humanité” (C. Castoriadis, « Les racines psychiques et sociales de la haine », Figures du pensable, op. cit., p. 194-196.). Il est vrai que Castoriadis n’envisage pas des techniques cyborg pour amender l’humain. Il parle des techniques individuelles et sociales : psychanalyse, luttes sociales et arts essentiellement
Trésorier et porte-parole de l'AFT-Technoprog. Auteur notamment de "Transhumanisme: la méditation des chiens de paille", accessible sur ce site.