Mind uploading : l’expérience de pensée de l’opération ratée

Une variante un peu tordue de la métaphore du bateau de Thésée.

Publié le 17 juin 2026, par dans « Général »

A l’heure de la Singularité Technologique, alors que commence la fameuse auto-amélioration récursive des IA, plusieurs domaines scientifiques sont déjà ébranlés par l’automatisation. Les chercheuses en mathématiques, notamment, sont passées en quelques mois du “business as usual” à une prise de conscience générale de l’imminence de leur remplacement par des algorithmes créatifs (voir à ce sujet la vidéo de MrPhi).

Il se pourrait que l’émulation de cerveau (dite aussi mind uploading) fasse partie des exploits scientifiques les plus accessibles à l’IA. Mis à part l’obtention de scans de bonne résolution (objectif réaliste depuis les avancées récentes en nanotomographie par rayons X, permises d’ailleurs par l’IA), le chemin pour y arriver est assez direct : les modèles de neurones artificiels existent déjà et l’essentiel des itérations ne nécessitent que de la puissance de calcul. Contre-intuitivement, l’une des promesses les plus lointaines du transhumanisme pourrait se révéler plus simple à tenir que la guérison du vieillissement ou les utérus artificiels.

Imaginons donc un scénario où cette technologie futuriste (que l’on a pu voir sur les écrans dans Black Mirror – San Junipero ou Transcendance) soit disponible assez rapidement, dans quelques années tout au plus. Inévitablement, des débats auraient alors lieu dans la société entière : faut-il ou non se faire numériser le cerveau ?

En réalité, ces débats ont déjà lieu sur les forums internet dédiés à la Singularité ou à la sentience des IA. Mais même sur ces forums spécialisés, une majorité de gens pensent aujourd’hui que l’émulation d’un cerveau ne permet pas la continuité de la conscience phénoménale1 ; qu’il n’est pas vraiment possible de “télécharger son esprit” sans mourir au passage. Pour cette majorité, l’émulation n’aurait ainsi aucun intérêt d’un point de vue longévitiste : l’être simulé serait “une autre personne” que celle que l’on aurait endormie et dont on aurait découpé le cerveau en fines tranches. Pour résumer : on s’endort, et on meurt à jamais, tandis qu’un usurpateur ou une usurpatrice vit notre vie à notre place.

Pour aborder le problème sous un autre angle, l’expérience de pensée du bateau de Thésée a souvent été proposée : si on remplaçait votre cerveau, neurone par neurone, par son équivalent artificiel, mais de manière très progressive et étalée dans le temps, votre conscience serait-elle maintenue “en vie” ? Pour la plupart des gens, ce procédé serait acceptable : la conscience perdurerait.

(NB : il est probable que cette acceptabilité tienne au fait que l’image de petits neurones en silicium est moins choquante que celle de neurones abstraits, entièrement algorithmiques.)

Mais on sait de toutes façons que ce remplacement progressif a beaucoup moins de chances d’arriver qu’une émulation “en bloc” (scan, reconstruction virtuelle, lancement de l’émulation) ; or cette dernière suscite toujours autant de rejet.

C’est pourquoi nous proposons ici une autre expérience de pensée : celle de l’opération ratée.

Imaginez que vous alliez à l’hôpital subir une anesthésie générale pour vous faire enlever vos quatre dents de sagesse. Problème : votre brancard est placé dans le mauvais couloir, et vous êtes échangé avec un cancéreux en phase terminale, qui devait se faire découper le cerveau en tranches pour une émulation. Oups !

Une fois votre cerveau scanné, le chirurgien se rend compte de l’erreur, qui lui vaudrait une peine de prison ferme, et décide de la dissimuler en vous implantant un faux cerveau, constitué d’un implant mammaire en silicone (pour la masse et l’aspect) et d’une puce émulant fidèlement votre cerveau original, reliée aux nerfs (et capable d’analyser la composition chimique du sang) par des connections ad hoc.

Une fois vos dents de sagesse effectivement enlevées (tout de même), vous vous réveillez et continuez votre vie comme avant. Absolument aucun signe ne vous permet de vous douter du subterfuge. Vous vivez votre vie, emmagasinez des souvenirs, faites des enfants (ou pas) et progressez dans votre carrière (ou pas). 

Puis, dix ans plus tard, au détour d’un contrôle de routine, vous faites une IRM et découvrez que votre cerveau n’est plus là. A la place, c’est l’être émulé, détenteur de vos souvenirs, qui dirige tous vos mouvements. 

Vous diriez-vous : “ah mince, je suis mort en fait, tout ça ne m’intéresse pas” ? Pleureriez-vous sur “l’ancien vous” qui serait mort en salle d’opération dix ans plus tôt ? 

Probablement pas.

Cela donne à penser que le “corps” est encore un marqueur très puissant de notre identité ; mais aussi que la relation aux autres constitue peut-être, in fine, le socle et le soutien de ce que nous qualifions de “soi-même”.

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image d’illustration générée par ChatGPT

  1. Une autre partie de la population, probablement encore plus importante, pense carrément qu’il est impossible que le cerveau émulé produise la moindre conscience de soi. “Une simulation de vague ne mouille pas” (arguments pour une conscience qui ne serait pas uniquement du traitement de l’information ; qui relèvent du dualisme et sont minoritaires chez les spécialistes de la conscience). ↩︎

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