Notes de lecture: Transhumanisme(s) (coll. Technologia)

Jessica Lombard présente une réflexion approfondie, vaste et percutante sur nos imaginaires techniques. Un ouvrage aussi exigeant que passionnant.

Publié le 13 octobre 2026, par dans « __Général • __Philosophie et éthique »

[Résumé:

L’ouvrage commence par (re)légitimer le transhumanisme comme objet philosophique et comme source d’étonnement et d’inspiration pour le philosophe.

Après une présentation du transhumanisme et de ses courants, l’auteure développe le rapport entre humanisme et transhumanisme, ses continuités et ses différences. Le transhumanisme manifesterait bien la mutation d’un imaginaire humaniste classique (nature humaine, dignité, limites) centré sur le langage et la culture, vers un imaginaire incluant au moins à égalité la technique dans le processus d’humanisation. Jessica Lombard développe ensuite cette idée, notamment en réfléchissant sur la médecine et le corps, au regard des ambitions hardies du transhumanisme en la matière (longévité, amélioration, liberté morphologique, voire corps hydride ou Mind Uploading…). Enfin, elle se demande où pourrait se situer une rupture radicale. Elle tend à montrer que c’est le posthumanisme qui occuperait cette place – avec ses idées d’immortalité numérique, de Singularité et de destin informatique – bien plus sûrement que le transhumanisme.]

“Si le transhumanisme est parfois considéré comme une opposition à la construction humaine d’une histoire commune, puisqu’il dérange le sol fixe de nos acquis identitaires, nous affirmons au contraire que le transhumanisme a précisément pour corollaire de construire  cette histoire onto-anthropologique, via le déploiement d’un imaginaire réincorporant la dimension existentiale de la technique.” (p.293)

Un classique instantané !

Ainsi s’enthousiasment les critiques de cinéma. C’est aussi le sentiment qui ressort de la lecture de cet ouvrage. Il manifeste immédiatement l’évidence de son importance. Si le livre direct, essentiel et rapide d’Alexandre Technoprog reste idéal pour le très grand public ; si la perle de Stanislas Deprez est une présentation complète, à la fois accessible et introduisant les meilleures problématiques philosophiques ; Jessica Lombard s’ancre dans le paysage académique avec une ambition et une ampleur de très grande envergure. 300 pages, denses, parfois bien techniques, mais précises et toujours profondes. L’écriture claire et vivante s’ouvre ainsi à tout lecteur motivé. On entend sa voix singulière. C’est un peu magique, un tour de force en quelque sorte.

L’ouvrage est solide, sans facilités ni complaisances. Pour nous il est agréable et précieux de suivre une telle réflexion : pas de leçons de morale, pas de flatteries. Sa puissance académique réside dans cette alliance entre l’ampleur et le détail, tout en étant très neutre de ton. De quoi faire date en somme, même en cette période d’accélération médiatique et informationnelle.

Le texte est composé de trois parties. La première brosse un portrait du transhumanisme et définit la notion, centrale, d’anthropotechnie. La seconde développe et construit sur cette notion, puis conceptualise l’humanité (humanitas) – avec une focale bienvenue sur la question du corps. La dernière partie traite de la portée philosophique (métaphysique) des imaginaires techniques humanistes, transhumanistes et posthumanistes.

Transhumanisme, ou l’anthropotechnie au milieu de la figure

Souvent le transhumanisme est marginalisé, disqualifié comme mal dégrossi d’archaïsmes. Il verserait dans une eschatologie sécularisée ou encore exprimerait une fatigue d’être libre. On ne sait pas trop comment le définir, mais, certainement, on lui refuse le fait d’être une philosophie, voire une pensée consistante (“supposer que le transhumanisme n’existe pas sur le plan philosophique, ou refuser au transhumanisme le droit de faire objet philosophique…” (p.32)). En lisant Jessica Lombard, on peut en déduire au contraire que, s’il n’est pas une philosophie, il est bien plus que cela. Il oblige même la philosophie, par la portée de son imaginaire, jusqu’au questionnement ontologique.

“C’est lui que nous appelons proprement cet étonnement transhumaniste, car c’est finalement la question de la modernité technique que le transhumanisme pose. Et si la forme que prend cette question peut susciter l’étonnement, il revient pourtant au philosophe d’en ajuster les contours.” (p.32)

Le transhumanisme nous mène à interroger l’humanitas et notamment sa portée structurante, la façon dont elle a été (re)présentée dans l’humanisme. Mais l’humanisme avait des points aveugles, remis en question par le posthumanisme critique, comme les conditions matérielles et processus concrets de subjectivation: sociopolitique, psychologiques, biologiques, etc.  Alors, digérer ces critiques, et lever l’interdit technologique – cette idée qui exclut la technique du processus d’humanisation (anthropo-technique), à la différence du langage et de la culture (anthropo-logique) – c’est bel et bien continuer.

“[…] le transhumanisme marque le passage d’un régime d’imaginaires humanistes, fondés sur une certaines compréhension de la nature humaine, de sa dignité et de ses limites, à un régime d’imaginaires techniques, dans lequel l’humain se comprend et se transforme à partir des médiations technologiques qui le constituent. Cette mutation implique de repenser l’ontologie de l’humain non plus à partir d’une essence stable, mais à partir de ses conditions de production et de modification de lui-même et du monde.” (p.34)

Jessica Lombard construit ce concept d’interdit technologique pour penser la tension entre culture et technique, qui gagne à être conceptualisée, épinglée, révélée comme un enjeu à la fois philosophique mais aussi anthropologique – et, partant, politique.

L’humain, pour le transhumanisme, est déjà, toujours en fait, “modifié, transformé, voire reconfiguré, dans un processus de coévolution, par les techniques qu’il invente et qu’il incorpore” (p.69). En somme, nous avons toujours été des cyborgs.

Ici réside le cœur du réacteur: “la technique prend intrinsèquement place dans la culture humaine et ne saurait en être distincte” (p.23).

Hyperhumaniste si l’on veut, il convient toutefois de ne pas occulter que le transhumanisme va au-delà de l’imaginaire humaniste – “engageant des ontologies implicites distinctes” (p.76) –  relativement à la technique comme à la plasticité de l’humain.

Corps (trans)humain et ruptures posthumaines

Jessica Lombard illustre cette thèse, et lui donne chair, dans une réflexion sur le corps particulièrement bien menée. La liberté morphologique transhumaniste, cohérente avec la notion d’anthropotechnie, permet d’envisager les biotechnologies et la convergence NBIC dans une logique de continuité :

“Aucune de ses composantes n’est jugée immuable en droit, et rien ne permet, selon cette perspective, d’assigner à la corporéité charnelle une valeur ontologique absolue. Si l’on admet que le corps repose sur une totalité holistique vécue plutôt que d’être caractérisé par une essence formelle, alors il devient possible de penser des modes alternatifs d’incorporation, sans trahir ce qui fait l’unité de la présence au monde.” (p.204)

Jusqu’ici, tout va bien. Les considérations sur la médecine et le rapport au vieillissement marquent toutefois le début d’un débat possible. En effet, si l’on comprend que l’humanisme classique envisage la médecine comme réparation (ou “amélioration”) dans les limites du recouvrement de la santé, elle tendra à s’exclure de l’anthropotechnie. La perspective transhumaniste, en revanche, dévorera aisément la médecine comme un sous-ensemble de ses possibilités techniques. Mais lorsqu’il s’agit de dépasser le vieillissement comme processus à freiner ou à différer, lorsqu’il s’agit de se demander si l’on pourrait le stopper, puis, allant plus loin encore dans la puissance et les alternatives d’incorporation, de mettre à mort la mort – la perspective change.

Le transhumanisme, selon Jessica Lombard, risque alors de dérailler et de voir l’ombre du posthumanisme lui voiler le soleil. Ne plus mourir, ou ne plus avoir véritablement cette perspective, ce serait une rupture telle que l’homme en perdrait possiblement son humanitas. Il se verrait éjecté du symbolisme, de la finitude, du temps fini, du temps ouvert sur les possibles (ouvert par cette finitude même – entendez la mort) :

“Car si l’homme est bien cet être, mais également cet étant, à la fois incorporé et là au monde, peut-être la nature de cette incorporation n’influence-t-elle pas les tenants de la condition humaine, du moment que seraient perpétuées certaines dispositions existentielles fondamentales (notamment un certain rapport au temps fini et à l’espace vécu).” (p.205)

Menaces dans la clairière: la Transcendance Noire à l’assaut du Dasein?

C’est ici que la philosophe nous interpelle, au point de nous mettre en difficulté. Car l’AFT-Technoprog fait cohabiter sans trop de heurts les transhumanistes et les singularitariens. Or, à la suivre, on pourrait presque se demander s’il ne faudrait pas fonder deux associations, et si les deux courants ne finiraient pas par se regarder en chiens de faïence, tellement ils sont théoriquement divergents.

Cette partie de l’ouvrage, la plus métaphysique, est aussi la plus originale. Elle est également la plus difficile et la plus technique, notamment lorsqu’il s’agit de penser avec les outils heideggeriens. Quoi qu’il en soit, nous pouvons au moins retenir ceci: si nous ne sommes plus dans le temps, un temps qui crée et qui détruit, un temps qui porte naissance et mort, alors tout n’est qu’aplati, tout ne fait que se dérouler, tout s’indifférencie. Il n’y a plus ni humain, ni transhumain. Il y a rupture, conduisant au destin et à la fatalité (anankè).

Jessica Lombard présente ce discours de rupture à partir notamment des travaux d’Hottois sur la Transcendance Noire1: une représentation de la technique comme processus cosmique inévitable, mécanique, irréversible et inarrêtable, totalement inhumaine, courant vers un état final (la Singularité), qui est la nuit de toute chose: plus personne ne pouvant penser authentiquement, alors l’Être lui-même ne peut pas se manifester en tant que tel – c’est le grand néant métaphysique. On peut appeler cela posthumanisme eschatologique (eschaton: fin dernière, état final)… et cette fin dernière de la technique, sans Dieu pour sauver la mise, c’est un ciel noir sans vie et sans esprit.

En tant que transhumanistes, nous pourrions la suivre, si nous pensions que la mort de la mort conduisait nécessairement à la mort du temps créateur et de l’espace vécu. Mais nous en doutons. D’abord, s’agit-il de la vraie mort qui survient concrètement ou de la possibilité de la mort un jour (en gros, que l’on ne puisse jamais s’assurer de l’immortalité)?

Il semble que, très heideggerienne, Jessica Lombard embarque aussi l’amortalité transhumaniste dans ce procès en immortalisation. La mort, la grande mort qui tue les personnes, c’est un “existential”, irréductible de cette chose sans quoi l’Être ne peut se manifester – le Dasein2.

Avec l’anthropotechnie, la philosophe avait construit une annexe à la “maison de l’Être” (qui est censée être le langage). Mais cette technique doit rester une manifestation de la puissance humaine, via le temps arborescent et un champ immense de virtualités qui ne se réalisent jamais d’une manière mécanique. A contrario, la Transcendance Noire c’est la technique échappant à l’humain, s’autonomisant, se déployant comme une puissance cosmique. La mort de la mort, c’est la mort de l’homme situé et pris dans le temps créateur, c’est une autre manière de faire advenir cette Transcendance Noire.

Mais, nous avons tendance, nous transhumanistes, volontiers pragmatiques et anarchistes métaphysiques, à ne pas vouloir suivre ces mises en garde. Nous voulons la longévité et l’amortalité. Et j’ai pour ma part pensé que l’amortalité ne nous empêcherait pas d’être situés dans le temps et dans l’espace. La personne veut l’amortalité. Or, une personne, même sans perspective de la grande mort, reste dans le temps et dans l’espace. Une personne, par définition, n’est pas tout, n’est pas partout. Une occasion manquée est manquée à jamais. On ne revient jamais dans le temps, en embarquant tout le monde: modifier ses souvenirs ne modifierait pas la trame du temps et la temporalité des autres. Le sens réside dans l’altérité: rencontre avec l’autre et altération de soi. Des petites morts, si l’on veut.

Et elles sont certainement suffisantes. En tout cas, rien ne démontre plus cette position que la position inverse.

D’ailleurs, Kurzweil et le mouvement singularitarien sont-ils si “eschatologiques” que cela ? Si l’homme n’est qu’un moment de l’histoire de l’Esprit, pourquoi les phases suivantes ne seraient-elles pas vivantes et évolutives ? Pourquoi ne seraient-elles pas également pleines d’entités personnelles capables d’altérations, de petites et de grandes morts ? On pourrait même imaginer que l’humanisme classique, le transhumanisme et le posthumanisme cohabitent dans l’Univers, voire sur Terre, un peu comme dans le roman Diaspora d’Egan.

Reste un point qui nous semble ne pas avoir été traité avec assez d’intensité: l’extropie. Ceci devrait attiser l’angoisse de la philosophe. Car si le Dasein est la clairière, tout Dasein est un étant (un être du monde, quelque chose qui existe). Or, tout étant ne peut exister que si les conditions matérielles/énergétiques mondaines minimales le permettent. Plus que la Transcendance Noire (hypothétique, voire symbole d’une certaine manière qu’à l’humain de penser un rapport possible, pessimiste, à la technique), le Big Freeze – en tant que théorie cosmologique crédible – est une anankè bien plus menaçante.

Dans cette hypothèse cosmologique, il y aura un état final, définitif, et plus aucun Dasein possible. Et face à l’éternité de la fin, les quelques instants de Dasein sont à peu près rien, et seront vite et définitivement perdus, comme n’ayant jamais étés. Or, c’est bien à travers une forme ou une autre d’extropianisme, et donc via le posthumain3, que cette ambition de préserver la pensée à travers les Éons devient imaginable.

L’ensemble (mort vs altérations ; aventures post-singularité4 ; enjeux de l’extropie), nous porte à croire que la distinction transhumanisme/posthumanisme-eschatologique peut encore se négocier.

Ray (Eschaton) Kurzweil ou Lars Von (Nihil) Trier: doit-on craindre l’anankè ?

D’ailleurs, si toutefois nous n’avions pas même notre mot à dire, si ces conceptions de l’eschaton ou de la Transcendance Noire recouvraient une réalité, et plus largement si le Big Freeze était un processus nécessaire, devrait-on “rager, enrager contre la mort de la lumière5” ?

Sans doute cette idée d’anankè ne nous laisse-t-elle pas le choix. Nous pouvons gesticuler, mais sans effet cosmique. Nos gesticulations auraient-elles même un impact accélérateur ou modérateur ? On peut en douter. Si l’être ne déborde pas, s’il n’est pas khaos, s’il n’a pas une dimension de création radicale “partout dense”, alors que pouvons-nous faire, sinon adopter une sagesse schopenhauerienne invitant à “ni aimer, ni haïr, ne rien dire, ne rien croire”.

Si l’eschaton de Kurzweil est à lire avec Besnier comme un empyrée, un vrai état final ; si avec Lars Von Trier6, il n’y a de vie que mauvaise, sur Terre uniquement et plus pour longtemps, on pourrait même s’en réjouir.

Jessica Lombard nous rappelle que la Transcendance Noire pourrait encore être une manière pour l’humain de symboliser une angoisse face à un process inhumain. Selon Hottois, ce pourrait être une :

“[…] réaction existentielle de la part la plus humaine du philosophe en nous à la non-humanité foncière du procès d’univers qui se concentre aujourd’hui dans la croissance technique” (p.278)

Voici comment donc l’humanité se dresserait contre le déterminisme,  par la rage philosophique, voulant par sa parole “fourcher des éclairs”. La philosophie serait ici l’inverse de la sagesse. Et tant mieux ! Kurzweil lui-même vise encore la vie et l’amour7, même sous une forme totalement différente.

Nous sommes créatifs: l’humanitas entre possibles, virtuel, et khaos.

L’essentiel semble donc de penser l’homme, l’esprit et la technique comme pris – et voulant rester pris – dans des relations d’altération et de coévolution. Quelle métaphysique est la plus adaptée ? Peu importe sans doute, tant que le temps reste créateur et les possibles ouverts.

Jessica Lombard, à la fin de son ouvrage, propose une telle vision, usant des notions de virtuel, d’arborescence, de champ des possibilités. Elle va jusqu’à citer Bergson. Mais, il est toujours étonnant de ne pas entrer à pieds joints dans la radicalité d’un Castoriadis, ou, plus proche du transhumanisme, d’un Liogier. La notion de création, sans possibles virtuels mais faisant être même les possibles – au-delà de l’indétermination – reste une notion marginale8.

Les termes varient, les problématiques aussi, mais nous sommes très en phase. Les transhumanistes trouveront donc ici un ouvrage de référence, une source foisonnante de réflexions et d’inspirations. Tout y est parfaitement mené, tout y est fertile. Restons humains, restons créatifs!

  1. La Transcendance Noire est une notion de Gilbert Hottois pour désigner le développement de la technoscience qui s’emballerait tout seul, par une puissance incompréhensible et aveugle (d’où la noirceur), totalement autonome et sans rapport à l’humain (d’où la transcendance). ↩︎
  2. Ce n’est pas explicite dans le texte, mais j’aurais tendance à en conclure que l’Homme (en tant que Dasein) est la “clairière” comme lieu de manifestation, le “berger” comme ami laissant être et prenant soin. Mais alors, même en accordant cela, la question de l’extropie va se poser. ↩︎
  3. … si l’on veut, ou avec un transhumain qui vise l’altération sans grande mort ↩︎
  4. Jean-Yves Goffi a pu interpréter la Singularité comme ouvrant sur une succession sans fin de directions “absolument inattendues”. Posthumain certes, mais toujours vivace. (cf. “Le Transhumanisme et la quête de la perfection”, in Revue des sciences humaines, n°341, PUS, 2021) ↩︎
  5. En référence au poème de Dylan Thomas https://bordeaux-marche-de-la-poesie.fr/nentre-pas-sans-violence-dans-cette-bonne-nuit/  ↩︎
  6. Dans le film Melancholia (2011). ↩︎
  7.  Friedman, “Ray Kurzweil”, 1:34:10. https://youtu.be/ykY69lSpDdo?si=hQ9s_zYxNKKoc-hu ↩︎
  8. Castoriadis, Temps et création, in Le Monde morcelé, (1990).  ↩︎

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Porte-parole de l'AFT-Technoprog. Auteur notamment de "Transhumanisme: la méditation des chiens de paille", accessible sur ce site.