QUELQUES RAISONS DE SE SOUCIER DE L’AMORTALITÉ AVANT L’IMMORTALITÉ

L’amortalité transhumansite ne dit rien, ni ne préjuge en soi de l’existence de l’immortalité : elle peut même s’accorder aux croyances en l’âme ou en la divinité.

Publié le 10 août 2021, par

  1. Les avancées technoscientifiques pourraient très rapidement aboutir à une augmentation de la durée de vie en bonne santé, au dépistage précoce et au traitement de la plupart des maladies, voire à l’arrêt des processus de vieillissement, permettant de casser la barrière “naturelle” des 120 à 150 ans
  1. Dans un avenir plus lointain, certains imaginent en outre des formes “non biologiques” de vie consciente, donc des possibilités quasi infinies de réparation et de continuités numériques.

Ceci conduit à envisager l’amortalité, c’est-à-dire (cas 1) le fait de ne plus se détériorer ni mourir, sauf accidents de la vie et arrêt volontaire des traitements ; voire (cas 2) de ne plus cesser d’exister sauf par décision volontaire (1).

L’amortalité est donc assez différente de l’immortalité des religions, puisqu’il s’agit de continuer à vivre dans ce monde-ci plutôt que de se référer à une âme immatérielle qui appartient à un plan surnaturel.

L’amortalité transhumaniste multiplie les avantages. 

COMPATIBILITÉ :

L’amortalité ne dit rien, ni ne préjuge en soi de l’existence de l’immortalité.

Mieux, l’amortalité et l’immortalité ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Si l’on postule l’existence d’une âme immortelle, rien n’indique que le fait de ne pas mourir porterait atteinte à l’âme. Aucun dogme majeur aujourd’hui, à notre connaissance, n’affirme que, en-soi, vivre abîme l’âme et que vivre longtemps l’abîme beaucoup.

D’autre part, quel que soit le pouvoir de la science à nous maintenir en vie, la divinité, en principe, ne lui est pas soumise. Agissant par voie surnaturelle, la divinité (à plus forte raison les dieux omnipotents) peut à tout instant faire mourir par acte de sa volonté : en provoquant un accident ou en “enlevant” l’âme de son enveloppe corporelle pour la porter au Ciel.

De même que le Credo chrétien prévoit le cas des personnes qui seront toujours vivantes au moment de l’Apocalypse : le Christ “viendra juger les vivants et les morts”. Les justes seront sauvés et iront au Paradis sans avoir besoin de mourir. Ainsi, la mort n’est pas une condition indispensable au salut de l’âme.

L’amortalité n’est donc pas a priori une menace pour qui croit en l’âme ou en la divinité.

PARADOXES DU DEVOIR DE VIVRE, OU L’INCITATION A LA PIETE :

La compatibilité semble aller encore plus loin. En effet, si dans la plupart des religions le dogme suit généralement cette évidence que l’homme est mortel, elles n’interdisent pas à leurs adeptes de se soigner par la médecine (2). Or, la médecine prolonge indéniablement la durée de vie. Et les progrès de la médecine pourraient entraîner une prolongation indéfinie de l’espérance de vie, l’amortalité. 

On pourrait avoir un paradoxe : la divinité doit décider de la vie et de la mort, c’est pourquoi les religions interdisent généralement le suicide. Mais d’un autre côté, lorsqu’il est possible de vivre et de prolonger la vie par la médecine et les techniques préventives, la divinité nous y incite, considérant que ne pas le faire serait ne pas prendre soin du corps et de la vie… voire que ce serait une forme de suicide (3).

L’amortalité serait-elle une manière de dérober le pouvoir de mort divin? Nullement, on a vu que la divinité peut toujours provoquer la fin si elle le souhaite. Mais vivre indéfiniment c’est ne plus pouvoir accéder au Ciel, être coincés dans ce bas-monde pour une durée potentiellement très longue. Est-ce un problème? Pas vraiment pour les religions du Livre. Ces religions ont une eschatologie qui est censée promettre la fin du monde pour bientôt, suffisamment bientôt pour que, certainement, il soit possible de vivre jusque là. De plus, pour ne pas faire de la vie en ce monde un enfer, ou une collection infinie d’occasions de se damner, cela implique d’augmenter son niveau de sagesse et de piété. Pourquoi cela contrarierait-il la divinité ?

Quant aux religions animistes, généralement non révélées, qui pensent le cycle, et où la mort est présentée comme moment de la vie, difficile de dire comment leurs adeptes se positionneront (exception faite, peut-être, des bouddhistes). Notons toutefois qu’il leur sera loisible d’adopter une attitude de refus des traitements de longévité et de se maintenir dans le flux “brut”.

LIBERTÉS TRANSHUMANISTES :

Là réside l’avantage décisif du transhumanisme et de son amortalité : rien n’oblige à l’adopter. Aucun transhumaniste, par principe soucieux de la liberté de disposer de soi, n’aurait idée d’imposer les traitements de longévité (4). De même qu’il serait contradictoire pour un transhumaniste de prôner la liberté dans les modifications physiques et d’identité, de prôner la créativité et l’exploration, tout en imposant à quiconque de vivre ou de mourir. Il n’y a pas de condamnation morale, pas d’anathème, pas de promesse de damnation en cas de refus, de désaccord ou de conviction divergente.

Est-il préférable de vivre ou de ne pas être né ? 

Est-il toujours préférable de vivre plutôt que de mourir? 

Est-il enfin préférable de vivre toujours ou de mourir un jour ?  

Il nous semble souhaitable de laisser les réponses à la discrétion de chacun. Sans cela, d’ailleurs, comment justifierait-on et le principe de la médecine (5) et le principe de consentement éclairé du patient ?

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Notes:

1 :  Ici il convient d’envisager un refus de la démarche, une rupture “sèche” avec sa vie, ou des formes plus subtiles de modification de soi : voir ici https://transhumanistes.com/liebestod-lamour-et-la-mort-au-temps-de-lamortalite/

2: Même s’il est vrai que certaines techniques médicales sont réprouvées par des “courants” assez marginaux des religions, et souvent associés à des sectes (transfusions, vaccins, greffes, etc.)

3: Une question pourrait se poser quant à l’obligation ou au contraire la réprobation religieuse de la cryogénisation : où serait l’âme en attendant le réveil…

4: Un transhumaniste qui déciderait d’entrer dans le processus de vieillissement devrait-il être considéré comme suicidaire? Pas nécessairement, et de toute manière, l’AFT par exemple, s’est clairement prononcée en faveur de cette liberté.

5: Sur l’invocation de la nature et du contre-nature, on devra se résoudre à penser que la médecine est toujours contre-nature ou bien ne l’est jamais. En effet, à strictement parler, une chose contre-nature est inconcevable, car la nature ne la “permettrait” pas, elle serait alors surnaturelle. Mais pris dans un sens plus courant, nature ou contre-nature sont difficilement synonymes de bon et de mauvais : sans quoi toute inventivité humaine serait à placer du côté du mal et toute maladie du côté du bien.

Trésorier et porte-parole de l'AFT-Technoprog. Auteur notamment de "Transhumanisme: la méditation des chiens de paille", accessible sur ce site.