Vers un transhumanisme africain théocompatible ?

Réflexions d'un étudiant camerounais sur la compatibilité entre le transhumanisme et les religions monothéistes en Afrique.

Publié le 9 juillet 2022, par

Le colloque sur Njoh Mouellé et le transhumanisme a passionné les étudiants de Yaoundé. Pour permettre l’appropriation la plus large possible du transhumanisme et illustrer la diversité des contextes et des approches, nous proposons aux penseurs africains de discuter sur notre site des grandes interrogations liées à la révolution technologique. Nous avons affaire ici à la vision d’un étudiant musulman camerounais qui pose le problème de la compatibilité entre la foi et les dogmes monothéistes d’une part, et les divers courants du transhumanisme d’autre part. Si la manière d’envisager les choses est intéressante – montrant l’ambivalence du croyant face au transhumanisme et les difficultés à rejeter la longévité radicale – le vocabulaire et les définitions semblent contestables (comme l’idée d’un transhumanisme bioconservateur). Les positions de l’auteur ne sont évidemment pas celles de l’AFT-Technoprog. 

Du transhumanisme humaniste au transhumanisme bioconservateur : une perspective monothéiste camerounaise

Par Haman Adama HAMADJODA, étudiant à l’université de Yaoundé1, à la faculté des arts, lettres et sciences humaines, au département de Philosophie, Cameroun.

hamadjoda95@gmail.com

Introduction : la foi mise au défi

L’Homme est parfois insatisfait de son fonctionnement biologique, mendiant et curieux de la perfection technologique. Le désir de perfectionnement technologique devient comme une nouvelle loi de la nature. Son attrait est puissant. Bien souvent dans un état d’esprit de conformisme social, il a le souci de vouloir être fort physiquement, intellectuellement, cherchant à impressionner le monde par ses nouvelles capacités dues à la culture de la science et de la technologie. Il veut également pallier à ses défauts au moyen des nouvelles technologies. Ainsi en est-il avec le projet dû aux attraits du transhumanisme : il encourage le business (dans l’industrie des nouvelles technologies), et des performances améliorées au profit de l’Etat, de l’entreprise et de l’individu. Par ailleurs,  Njoh-Mouelle a démontré dans son ouvrage Lignes Rouges  « éthiques » de l’intelligence artificielle (1) qu’il faut que les Etats du monde contrôlent l’utilisation des technologies pour le bien de l’humanité. Il faut donc une éthique technologique. C’est une forme de plaidoirie de la part de cet auteur qui fait appel à notre conscience afin de rendre éthique cet usage technologique qui touche au plus intime de l’homme (neurones, gènes). Sinon, comment ne pas sombrer dans le chaos technologique ? Au-delà de l’augmentation des capacités cognitives, les dangers du transhumanisme sont à craindre dans d’autres domaines : surveillance/prise de contrôle des individus, risques pour la solidarité, risque pour l’espèce humaine (ce que les transhumanistes appellent les risques existentiels). Dans cette perspective, Frédéric Balmont a souligné dans son ouvrage Transhumanisme, La méditation des chiens des pailles (2), que le projet des technoprogressistes est la transformation de l’homme pour sortir des pertes définitives, des fatalités mortifères considérées habituellement comme liées à sa condition essentielle. Compte tenu de ces affections, la perspective monothéiste reste spécifique dans ce sens où Dieu a créé l’homme à son image, et Il a prévu une fin pour ce monde. Dès lors quelles limites à l’usage des technologies NBIC (3) pour un croyant ?

La tentation transhumaniste

Les monothéistes ont tendance à penser que les transhumanistes recherchent la perfection. Ceci est lié au fait que la perspective théologique implique que Dieu a fait l’homme selon un plan assez précis. Dieu a doté l’homme d’un corps, vulnérable et mortel, ainsi que d’une âme immortelle, siège de la liberté. L’homme est à l’image de Dieu, son essence est sacrée.

Mais d’un côté,  il faut considérer la possibilité d’un transhumanisme humaniste (c’est-à-dire, pour nous, le transhumanisme qui respecte les valeurs communes de la religion et de l’humanisme). Il s’agirait de l’usage des biotechnologies en vue de la constitution de la perfection du domaine biomédical pour subvenir aux besoins sanitaires de l’homme.

Il faut comprendre que le transhumanisme humaniste comporte des aspects permettant d’améliorer l’homme tout en restant dans l’acceptabilité religieuse. Notamment sur la médecine méliorative, où l’homme cherche des capacités technologiques introduisant les notions de NBIC afin d’augmenter ses capacités (mentales, physiques). On comprend dès cet instant qu’il fait toujours recours à la technologie, parce qu’il a une vie en rapport à la science, d’où le côté thérapeutique, tout comme de la science cognitive. De ce fait, ce recours à la technologie, c’est pour permettre d’éradiquer les maladies héréditaires, comme le diabète. À ce niveau, on comprend que la médecine devient un art au carrefour de plusieurs sciences. Et l’intégration des nanotechnologies permettrait par exemple de soigner un cancer à un niveau moléculaire, voire atomique, par la maîtrise de processus chimiques et mécaniques. En plus, l’homme peut être réparé par le fait de remplacer son bras amputé par une prothèse non-intelligente, juste pour lui permettre de travailler avec ce bras artificiel.

D’un autre côté, en effet, l’augmentation générale de l’homme devient un assujettissement, parce qu’il arbore les prothèses (4), il choisit ou subit les transformations génétiques, devient  faible de raison parce qu’il ouvre ainsi des portes dans son être qui devraient rester fermées à autrui afin de préserver son intimité et son libre-arbitre. Dès lors, il pourrait de ce fait n’agir que selon des neurones artificiels programmés qui se retrouveraient dans son organisme, avec le risque que ces derniers contrôlent sa pensée.  Cependant, une telle manipulation ne reviendrait-elle pas à tuer sa valeur dignitaire, son humanisme, – à restreindre sa liberté – car il risquerait de devenir un être sous-contrôle. Cette transformation ne tient pas compte en principe de la conscience du nouvel individu.

En outre, au-delà de ces observations, il faut comprendre qu’il n’y a plus de limites établies par un dogme dans la perspective transhumaniste. Donc les modifications de l’homme ne sont pas définies. En fait, le transhumanisme ne cherche pas la perfection mais la perfectibilité infinie. Il n’y a pas pour lui d’essence prédéfinie, pas de dogme en la matière (5). Ceci, du point de vue monothéiste dogmatique peut perturber voire malmener l’image de Dieu telle que manifestée dans l’homme. Cependant, il y a des projets qui dépassent la réparation : corps hybride homme-machine, corps artificiels ou numériques (à l’exemple de la greffe d’un cœur endommagé), corps sans sexe ou changeant de sexe, édition génétique ludique, chimères homme-animal, etc.

Le transhumanisme met ces outils au service de l’augmentation de l’homme, qui aident ce dernier à mieux réfléchir et agir promptement, mais tel un robot, par consécution prévisible. La quête de la performance peut écraser la spontanéité et donc la liberté. Nous craignons donc que ce genre de techniques diffère des autres techniques suite aux communications avec une machine implantée dans le cerveau qui guide les actions de l’homme augmenté.

L’enjeu de liberté est ici trop fort à notre avis pour imaginer parier sur la sécurisation assez fiable de tels dispositifs. Dieu donne à l’homme la raison et la liberté. Ceci lui confère la dignité, l’oblige à la réciprocité et au respect d’autrui.

Comment conserver la liberté si des parties de notre corps et de nos cerveaux sont brevetés, possédés par des entreprises, toujours en demande de paiement ? Comment conserver la liberté si l’on peut agir, via des puces, directement sur le cerveau et modifier en temps réel les pensées, les affects et la mémoire ?  

Cette perte peut être totale ou partielle, volontaire ou contrainte. Par exemple, un soldat pourra être augmenté et piloté par son supérieur, et devenir redoutable sur le champ de bataille, sa perte de liberté sera volontaire, totale mais limitée dans le temps. Une prostituée pourra modifier ses états de conscience et de réceptivité sensorielle, la modification sera temporaire, volontaire et partielle. Un Etat totalitaire pourrait surveiller et modifier ses sujets : la modification serait alors totale, définitive, involontaire.  Dans le cas du banditisme, on peut imaginer du vol de données, du piratage de conscience ;  ou pour le bandit, commettre un crime, parce qu’il est programmé étant un être humain « sans sentiment ou capacité à la compassion». 

La crainte ancienne de la possession démoniaque laisse place à une crainte de possession informatique ; de la vente de son âme au diable à la vente de son âme aux intérêts mercantiles. Dans les deux cas avec cette ambiguïté quant à la tromperie et la responsabilité personnelle.

Usage éthique des technologies pour un croyant

Le technoprogressisme va-t-il déjà trop loin ? Cette question fait appel à la conscience collective face aux ambitions des principaux courants du transhumanisme (6) : le courant humaniste, les technoprogressistes, la singularité. En effet, ces courants ont permis de comprendre la situation du transhumanisme face à la vie de l’homme qui connaît de multiples problèmes.

Le courant de la singularité est trop radical pour ne pas heurter les dogmes. Le courant humaniste, en tant qu’il est conservateur de l’humain tel qu’il est, recommande simplement l’usage des techniques dans le but de maintenir l’homme. Il s’agit de la médecine moderne, de la technologie au service de l’homme et avec toutes les digues et préventions éthiques, avec tout le bioconservatisme nécessaire. Il est donc aisément compatible avec les dogmes religieux, ne différant pas vraiment d’une évolution classique de la science médicale.

Le technoprogressime est plus ambigu. Il s’agit d’un hyperhumanisme revendiqué, mais avec une définition très (trop?) ouverte de la nature humaine. On songe notamment aux revendications sur la “liberté morphologique”.

Alors comment décider ? Notons tout d’abord : Dieu permet de préserver son corps, de le soigner. C’est un principe transcendantal.

Les chimères ludiques et spectaculaires sont aisément réprouvées pour un croyant, car elles mettent en cause l’image du corps humain tel que donné par Dieu. La question est déjà plus délicate pour les usages médicaux, non directement visibles, de ces chimères ou des implants hybrides (introduction d’un gène non-humain pour soigner, greffe cardiaque porcine, etc.).

Les croyants risquent, pour la même raison d’avoir une réprobation concernant le changement de sexe, ou l’utérus artificiel. Généralement, il y aura des débats théologiques lorsqu’il s’agira de modifications plus importantes que la simple réparation, c’est-à-dire quand il s’agira d’améliorations sur la base de l’existant mais allant au-delà (7).

La lutte contre le vieillissement est aussi une question difficile puisqu’il fait partie de la nature de l’homme, mais que le ralentir ou le stopper ne change pas fondamentalement la figure de l’homme. Toutefois, cela peut changer l’organisation sociale, la succession des générations, la manière de se reproduire.

La longévité sans limite est alors la question la plus ardue. Elle semble être à la fois pour bientôt, ne pas changer de manière radicale le corps humain, mais elle est porteuse de révolutions sociales et symboliques profondes. Elle est certainement la question pivot pour les religieux, celle qui déterminera si oui ou non les monothéismes sont compatibles avec le transhumanisme.

Plus loin, l’éthique de l’usage des technologies s’applique aussi sur l’amélioration de l’humanisme (amour, compassion, pitié, vertus). Mais cet humanisme n’a-t-il pas de valeur, par la liberté ? Alors si ces vertus sont contraintes par des modifications mécaniques, l’humanisme est donc mécanisé  et le religieux doit faire recours. En même temps, des techniques pour améliorer l’humanisme existent déjà sans poser de problème (éducation, ascèses, piété).

De ce fait, l’usage éthique est donc un usage modéré, pas trop de brutalité ou de facilité dans les effets, il y a la maîtrise des processus pour rester soi-même et intérioriser les changements en douceur. En plus, la technicité du transhumanisme permet de laisser une part au hasard et à la spontanéité, automatiser pour libérer l’homme et lui permettre des activités plus nobles et sociales.

Conclusion : longévistisme et religion

Le vieillissement est-il essentiel ? Des gens meurent jeunes (par la volonté de Dieu ou par accident) sans qu’ils ne vieillissent jamais. Le corps glorieux est un corps qui ne vieillit pas. Sa nécessité est douteuse, elle tient plus du fait et de la circonstance. La mort est-elle essentielle ? Tout le monde meurt, mais c’est pour vivre auprès de Dieu. Or Dieu conserve tout pouvoir sur l’homme malgré ses efforts technologiques. La question semble être moins métaphysique que morale : est-il bien de vouloir un corps immortel? Ces questions sont difficiles et les croyants devront encore les penser longtemps. Mais on peut tracer des lignes : Il convient, dans une perspective bioconservatrice, de conserver le corps et la personne. On ne doit ni trahir son corps (mutations critiques ou corps robotique), ni reconstruire sa personne (changer ses souvenirs, ses aptitudes de base, etc.). Le croyant peut avoir recours aux NBIC, mais pour réparer et conserver le corps et la conscience (mémoire de la vie et capacité), voire pour améliorer sur la base du déjà-là. Mais il faut prendre garde à ne pas en changer la nature. La perspective est la santé, même sans limite de durée, non la rupture avec ce que Dieu a donné comme corps et comme âme. Dieu étant tout-puissant, la longévité médicale n’est pas un outrage à son œuvre humaine, ni un obstacle à son intervention providentielle (8).

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  1.  Njoh-Mouelle, Lignes Rouges « Ethiques » de l’intelligence artificielle, Ed. L’Harmattan 2020.
  2. « Le transhumanisme, pris dans son acceptation la plus générale, consiste à vouloir intervenir par la technologie au cœur des processus physiques, biologiques et cognitifs dans le but d’arracher l’homme aux aspects les plus grossièrement et atrocement hasardeux, gaspilleurs et douloureux de sa condition. ».  Frédéric Balmont, Transhumanisme : la méditation des chiens de paille, AFT-Technoprog, décembre 2019, p.11.
  3. NBIC : Nanotechnologie (atomes), Biotechnologie (gènes), Informatique (bits), sciences Cognitives (neurones).
  4. Les prothèses sont le remplacement d’organes naturels par un organe artificiel ou des appareils artificiels. Dans le transhumanisme, les prothèses sont utilisées pour augmenter la capacité de l’homme.  Il y a les prothèses de membres qui sont relativement simples, mais pour le transhumanisme, il est aussi question d’avoir accès au cerveau, d’établir une liaison entre le cerveau et la machine. Il s’agit alors d’implants utilisés pour ”suivre” la pensée.
  5.  Jean-Yves Goffi, Le transhumanisme et la question de la perfection, RSH 341, Presses Universitaires du Septentrion, janvier-mars 2021. 
  6. Frédéric Balmont, Transhumanisme : La méditation des chiens de paille, p.17.
  7. A titre d’exemple, la fatwa contre le dopage
  8. Quelques raisons de se soucier de l’amortalité avant l’immortalité, AFT-Technoprog, 10 août 2021.