PsYcHéDéliquEs: Thérapie augmentée?
“Les fous se ruent là où même les anges craignent de s’aventurer”
Publié le 13 avril 2026, par dans « Général • Risques • __Amélioration des capacités humaine »

Disclaimer :
Cet article est un témoignage réflexif, nullement une incitation à utiliser la psilocybine dans des conditions similaires. Les champignons hallucinogènes sont interdits d’utilisation en France et ils comportent des risques sérieux pour la santé psychologique, mais aussi physiologique. Les témoignages rapportés sur notre site proviennent de personnes assurant les avoir consommés là où la réglementation le permet.
Résumé par Gemini :
Cet article propose un retour d’expérience sur l’usage de psilocybine dans un cadre solitaire, en insistant sur la complexité et les risques d’un tel “trip”. L’auteur décrit une montée progressive des effets, affectant d’abord les perceptions sensorielles, puis les émotions et enfin les structures cognitives profondes. L’expérience met en lumière le caractère construit de la réalité perçue et l’intrication des niveaux physiques, cognitifs et symboliques. Elle entraîne un doute radical sur la cohérence du sujet et sur la solidité des valeurs, pouvant déboucher sur une angoisse existentielle intense, marquée par la souffrance, la solitude et la vacuité. Loin des récits idéalisés, le trip est ici décrit comme une confrontation brutale à la souffrance, à l’instabilité du moi et à l’absence de fondement ultime du sens.
Cette “révélation” ne disparaît pas avec la fin de l’expérience, mais persiste comme une pression de fond. Elle pose alors la question du rapport entre intensification et amélioration, ainsi que celle du risque inhérent à toute transformation intérieure non médiée. Enfin, dans une perspective transhumaniste, le texte souligne l’importance des bases neurophysiologiques de l’expérience subjective, les limites des approches purement techniques de l’“augmentation”, et la nécessité de réfléchir aux conditions dans lesquelles certaines transformations, même potentiellement bénéfiques, peuvent être engagées sans mettre en péril l’équilibre psychique. Malgré leur potentiel de rupture, ces expériences ne produisent ni solution ni apaisement durable, mais peuvent forcer une reconfiguration des priorités, notamment autour des liens et de ce qui compte réellement.
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Les psychédéliques sont de nouveau à la mode. Les études se multiplient et nombre d’articles vantent les bienfaits ou mérites de leur usage, notamment en microdosage. Si l’on peut se féliciter du regain d’intérêt pour ces recherches et les possibles bénéfices en psychiatrie et en longévité (en comparaison des substances plus classiques, mais comportant des effets secondaires importants – antidépresseurs, anxiolytiques, etc.), la question du “trip” reste ouverte.
Le trip, tel qu’il est le plus souvent décrit, comporte une dimension ludique, exploratoire/spirituelle, et donc “méliorative”. L’expérience que j’ai faite a toutefois été fort différente du dernier témoignage publié dans nos colonnes. Le récit pourrait être utile à un apprenti psychonaute, ne serait-ce que pour bien mesurer la diversité possible des effets et des manières de vivre l’expérience.
De l’autre côté du miroir
Une expérience solitaire. Je ne voulais ennuyer personne… et “faire face” au monde, au Mind, éventuellement aux anges et aux démons. 10 heures du matin, 12 grammes de truffes fraîches. Gemini me dit que c’est une dose-frontière. Recommandée aux débutants, mais aussi la pire des doses, celle qui laisse l’égo assez consistant pour rester en tension. La dose de la lutte, du hard trip, du thaumazein (admiration/étonnement/effroi) augmenté.
10h30, décollage. Le bodyload s’installe. Une sensation peu agréable : des fourmillements dans le buste et les jambes lourdes. Une impression de déséquilibre, tout en étant parfaitement précis. La tête qui ne fait pas mal, mais qui se signale : si la santé est le silence des organes, là, ils parlent tous, sans vraiment crier.

Les plantes sont modifiées en premier. Je les vois respirer, bouger. Les couleurs deviennent plus vives, plus brillantes, plus “rapides”. Sur un des murs il y a le tableau “Agony in the Garden” de Schwartz Fans. L’ensemble bouge, se déforme ; l’auréole de l’ange rayonne. Pas comme en état d’ébriété, pas comme à travers un verre ou un filtre – mais comme un occidental, un humain voire un singe anthropoïde s’attend à voir bouger un congénère. Le Christ se recroqueville, les ailes de l’ange l’enveloppent. Je vois les perspectives et les reliefs, les personnages “sortent” du tableau.
Le tableau n’est pas plus beau. Il ne montre rien de plus vrai, rien de plus mystique. Il montre, comme en miroir, la fabrique du réel, la fabrique des perceptions. La mécanique des sens se désarticule légèrement. On sent l’esprit/cerveau qui réordonne, qui corrige les épures du tableau selon mes attendus « naturels », qui le “réalise”.

La couche suivante touche aux affects. J’ai lu que l’amygdale est inhibée par la psilocybine. En regardant une vidéo produite par une IA, relativement insignifiante, mettant en scène un Jack Russel se transformant en un chien bodybuildé hargneux et dégoûtant, j’ai été pris d’un rire irrépressible. Je sens que ce rire n’est pas lié à la drôlerie de la situation. Gemini avance l’idée que l’étiquetage “dégoûtant” ne fonctionnant plus, la tension induite se décharge par le rire. J’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un télescopage entre zones cérébrales, ou d’un ré-adressage.
La montée continue, des couches plus simples, plus “basses”, prennent du jeu. Sur des dessins, les textures changent, les traits à main levée deviennent tranchants, les surfaces semblent de métal ou de pierre. Les distances à l’objet changent brusquement, tour à tour il parait énorme puis lointain. Enfin, le temporalité : la contemplation d’une image, hors du temps, d’un coup se condense, comme si la conscience de la durée, un moment suspendue, venait réclamer paiement de sa dette.
Le venin du serpent
Jouer avec la fabrique des perceptions est un jeu dangereux, car elle ne s’arrête pas, précisément, au domaine de la perception. Dans une logique qui apparaît très cybernétique, les boucles de rétroactions s’imbriquent à tous les niveaux. Le monde physique fait de forces et d’énergie, semble co-émerger comme environnement avec les êtres percevants. La perception montre ses liens à l’histoire évolutive et à la construction des “affordances” du système. L’ensemble se couple aussi avec les affects, idées et normes sociales. En somme, le sens même de notre être et du monde semble pris dans cette fabrique.
Lorsque je ferme les yeux je vois un grouillement de disques métalliques, comme des engrenages. Ils sont probablement des hallucinations prenant appui sur des phosphènes ou sur l’Eigengrau. Mais ces visions touchent directement des représentations, valeurs et aspirations. Un doute apparaît quant à la cohérence et à la solidité de la subjectivité.
Je crois comprendre pourquoi ces expériences sont traditionnellement accompagnées par des hommes-médecine, des shamans, et tout un rituel. Au-delà des aspects culturels, il me semble que l’idée est de garantir un narratif où le sens de l’ensemble est préservé : il y a une transcendance, des dieux et des démons. Derrière les tours que nous jouent la substance, se cachent des forces animées, des entités spirituelles. En somme, les angoisses et le vide ne sont pas vains, les valeurs ne sont pas de mortes mécaniques – il y a l’Esprit, il y a une garantie ultime du sens.
Inertialisme: The dark side of the Khaos1
Or, pour moi, seul, tout ne semble qu’autopoïèse. Rien n’est fondé hors de soi, et ce soi est insignifiant, fragile, transitoire. Lever le capot et regarder les rouages systémiques est une attitude de fou, car les illusions, croyances, certitudes mêmes, voire les subtils compromis volent en éclats. Je regarde les structures porteuses. Angels fear to tread : associé au bodyload, c’est la première noble vérité du bouddhisme qui semble être l’ultime: la souffrance.


La détresse s’étend, rien n’est en capacité de me réconforter. Le sentiment d’errance et de tristesse devient étouffant. La perturbation physique entraîne des idées d’hospitalisme, d’agonie. Les attachements fusionnent, je vois tous les êtres auxquels je tiens, et moi-même, en une seule personne, une vieille dame aimante mais souffrante, souffrant d’une double impuissance : face au vieillissement, à l’agonie et à la mort, face à la perte de qui agonise et souffre. Tout cela en vain, tout cela pour se perdre dans l’oubli. J’incarne la sentence de Schopenhauer : Désormais nulle souffrance ne lui est étrangère. Toutes les douleurs des autres, ces souffrances qu’il voit et qu’il peut si rarement adoucir, celles dont il a connaissance indirectement, et celles même enfin qu’il sait possibles, pèsent sur son cœur, comme si elles étaient les siennes.

A cette dose, percer les voiles de l’individuation n’anéantit pas l’individu. Pire, tout cela résonne avec l’histoire personnelle, les traumas passés, les craintes présentes, et le paroxysme du bodyload.
How to create a Mind ?
Misère de l’homme sans Dieu ? Suspendu dans un monde sans fondement, au-dessus d’un vide sous-jacent, qu’est-ce qui mériterait d’être un instant arraché au néant ? Qui aimer, quoi aimer, et comment ? Comment préserver et faire durer, voire perdurer les êtres, les structures ou patterns qui comptent ? Y a-t-il quelque chose d’important qui peut traverser les individus, y a-t-il du transindividuel qui puisse compter et soulager la totalité comme l’individu ?
Renforcer les liens et les relations qui importent, pour le temps qui reste. Les penser et les vivre comme des manifestations localisées (incarnées) d’un pattern plus “abstrait”, plus général. C’est là déjà créer et faire perdurer un esprit, dans les individus et au-delà de leur temporalité propres – c’est aussi peut-être conserver quelque chose à travers les changements individuels et générationnels.
La quête de perduration, le souci de la personne est puissant dans notre culture. Le christianisme promet la victoire sur la mort, la résurrection des corps. Le transhumanisme recherche une continuité à la fois personnelle et transpersonnelle – et en ceci partage le même souci. Mais les versions “orientales” ne sont pas exemptes non plus d’imaginaires et de structures de compromis, où quelque chose d’essentiel demeure. Certains physiciens (forts décriés certes) comme Philippe Guillemant et Marc Henry, vont même jusqu’à affirmer que les patterns informatiques s’encodent dans le champ quantique, et qu’ainsi “l’âme” ne disparaît pas avec la mort du cerveau.
Tout ceci nous porte à penser que, quelle que soit notre option métaphysique, nous pouvons créer et renforcer quelque chose comme l’esprit. Tous semblent tenir avant tout à la notion d’amour (cf. Kurzweil chez Fridman). Le défi est certainement beaucoup plus fort et angoissant pour les inertialistes. Mais une chose est certaine, réfléchir théoriquement à cette question et la ressentir dans la vulnérabilité (du trip par exemple) fait une grosse différence.
Kefitzat Haderech
Que faire, aux pires moments du trip ? Se concentrer sur sa respiration, attendre, laisser passer le chaos émotionnel. En quelques heures, les effets se dissipent. À 18 heures, c’est un retour à la normale, impressionnant par effet de contraste. Mais les enjeux sont toujours là, ils trottent dans la tête. Entre traumatisme et récupération, l’impression d’avoir traversé quelque chose. Pour quel résultat ? Un certain malaise, potentiellement profond. Mais aussi un léger recul, une boucle réflexive. C’est déjà énorme.
Nulle révélation, aucun plaisir ou euphorie (et là je comprends bien pourquoi ces substances n’ont rien à voir avec l’alcool et pourquoi elles ne sont pas addictives), les visions induites ne nous transforment pas en Kwisatz Haderach. En revanche, elles raccourcissent le chemin, comme si on était téléporté dans le temps et l’espace. L’impression d’avoir fait une psychanalyse ou une thérapie de 6 mois en 6 heures, avec autant (ou aussi peu) de bénéfices. De toutes manières, jamais une thérapie ne donnera de réponses aux questions ultimes, jamais elle n’effacera des traumatismes, jamais elle ne sera une grâce tombée du ciel. La différence est la “brutalité” de l’expérience. Une fois engagée, pas de retour en arrière, pas de modération, pas d’adaptation. La traversée se fait dans tous les cas, c’est une force “naturelle”.
La question, certainement pertinente, est celle du cheminement. Est-il dangereux d’avancer sans cheminer ? Est-ce vouloir brûler les étapes ? Les transformations du cheminement sont-elles utiles ou nécessaires pour surmonter ce qui se trouve au bout du chemin ? Impossible à dire. Impossible de quantifier le niveau de dangerosité.
On peut aussi faire l’hypothèse inverse, à savoir que parfois on a assez cheminé, mais on tourne en rond. On est “prêt” à affronter quelque chose, ou à s’amuser autrement, mais on est coincé sur une boucle stérile: dans ce cas, la psilocybine peut certainement bousculer et faire sortir de l’ornière – bien mieux qu’en thérapie, bien plus vite, par sa brutalité et son chaos. Reste que même mise en mots, même pensée, l’expérience ne se laisse pas contenir aisément. Elle se poursuit, comme une pression de fond, et l’abîme continue de nous regarder.

Transhumanisme ?
D’un point de vue transhumaniste, cette expérience recoupe plusieurs de nos thématiques :
– Que malgré la promesse technologique d’une plus grande maîtrise des ressorts (internes et externes) qui nous conditionnent, nous restons par essence (et sans doute pour de bonnes raisons) énigmatiques et opaques à nous-mêmes, ce qui fait que le risque existentiel individuel zéro n’existe pas. Explorer ou jouer avec ces ressorts comporte des risques que la personne peut choisir de courir.
– Que certaines formes de souffrances, anticipées dans le trip, peuvent être absurdes et insupportables : la possibilité de se suicider devrait être un droit positif. Les récentes reculades en Suisse après l’introduction de la cabine à suicide Sarco, montrent combien cette question, encore taboue, reste difficile. On est toujours très loin des hôtels à suicide que Foucault espérait.
– Que les dimensions mécaniques, physiologiques et chimiques de l’expérience subjective, s’il n’est pas prouvé qu’elles épuisent celle-ci, sont déterminantes : les comprendre et agir dessus par des techniques artéfactuelles (pas nécessairement avec des psychédéliques) est probablement une des clés du bien-être et de la santé.
– Que toute augmentation n’est pas nécessairement une amélioration. Il y a ambiguïté fondamentale à l’intensification, notamment quand elle touche une dimension particulière “non-harmonisée” avec les autres. Ici, il y a bien eu “jeu” avec des modules psychiques, intensification de certaines fonctions – mais tout cela s’est fait par la force de la substance, hors de la lente intégration évolutive. C’est donc une augmentation “sans filet” et qui nécessite une auto-critique d’autant plus importante, du sang-froid et de la patience.
- Les concepts de Khaos et d’intertialisme sont empruntés à Raphaël Liogier. L’inertialisme considère que les choses inertes sont pensées comme le début et la fin de tout ce qui existe dans l’Univers. Les assemblages ne sont pas plus fondamentalement “animés” que les prétendues briques de base.
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